A UN CERTAIN ADAM
brûle de te voir converti, tes paroles m'ont donné de l'espérance, espérance faible encore, je le dis sans vouloir t'offenser; car je crains que ces paroles ne soient dues qu'à une émotion passagère.Mais quel que soit le motif qui les a arrachées à tes lèvres,qu'elles soient le résultat d'un sentiment subit et rapide, ou le fruit d'une lente délibération, je ne puis que bien espérer de toi, instruit par un exemple domestique. Ah ! plût au ciel que nos exemples fussent capables de t'émouvoir et de t'attendrir, et qu'après avoir commencé le dernier, tu prisses les ailes de la colombe pour me devancer heureusement dans le lieu du repos! Quel vaste champ tu ouvrirais à l'émulation ! Tu deviendrais le modèle des autres ; et pour parler ici de nous, tu nous ouvrirais une large entrée sur la route de la vertu ! Je crois entendre résonner pour toi ce chant sacré : Attirez-nous après vous, nous courrons à V odeur de vos parfums1.
2. Heureux, deux fois heureux, si tu ménages dansta conversation une occasion de salut pour tes frères ! si tu attires à la vie, à la vérité, ceux qui courent après toi, dirai-je dans la route de la vanité? Mais je crains de contrister ton cœur faible encore et à peine né à l'amour du Christ. Je ne prétends pas diminuer ici le mérite de l'érudition, d'une mémoire richement fournie de doctrines libérales, d'une intelligence pénétrante, toutes choses qui constituent la science. Assurément, ces connaissances sont bonnes, mais à la condition qu'on en use bien, qu'elles soient un pas, un degré ou on ne s'arrête pas, mais dont on se sert pour monter à une sphère plus haute et plus sainte, et pour pénétrer jusque dans les arcanes intimes de la sagesse, dans ce doux sanctuaire, dans cette lumière inaccessible où Dieu même habite. Voilà l'art des arts, la loi, la forme, la raison, la règle, le type universel, uniforme, invariable de tous les arts, nous ne pouvons le dépasser, et nous ne devons pas rester en deçà. Comparée à ce type, toute sagesse quelle qu'elle soit, si grande qu'elle soit, est vaine si elle ne l'égale pas, et criminelle si elle n'y tend pas, si elle s'empare de notre attention, jusqu'à absorber notre affection, si l'esprit vient se heurter contre ce but et s'y reposer, s'il trouve un obstacle qui l'empêche de pénétrer plus avant, et si, repu de vanité, rassassié par des mets en peinture, il ne sait plus désirer, ni goûter combien le
1 Oint, vu, 1, 9.
Seigneur est doux. Et qu'est-ce donc que Dieu, sinon la suavité même? Quoi! te voilà charmé, ton coeur est séduit par cette connaissance si petite après tout, si ambiguë des choses naturelles et rationnelles, où on n'arrive que par de longs circuits et des routes âpres et tortueuses! Qu'est-ce donc que cette sagesse créatrice qui atout créé et dont la lumière nous aide à tout connaître? L'atteindre, la saisir, n'est-ce pas le sort le plus digne d'envie? Et ne versera-t-elle pas les plus suaves douceurs dans nos sens apaisés, et les émotions uniques dont elle est la source n'attireront-elles pas vers elles nos insatiables désirs? Elle dit en effet : Ceux qui me mangent auront encore faim, car mon esprit est plus doux que le miel*.
3. Et tu as, ô mon ami, pour recueillir ce miel, d'amples réceptacles. Je veux parler de ton génie vif et exercé, de tes connaissances nombreuses et subtiles. Je ne les regarde pourtant que comme des cellules capables de contenir de riches rayons, mais vides encore. Approche donc et laisse tes réceptacles se remplir; qu'ils soient bien fournis, qu'ils débordent et se répandent sur nous, et nous aurons sujet de Rappliquer cet éloge du cantique : Tes lèvres sont un rayon qui distille le miel*. 0 si un jour je t'entends dispenser Finstruction dans la Maison de Dieu, exposer le sens mystérieux des Saints Livres, saisir d'abord , puis épancher sur nous quelque chose de la majesté de l'Etre divin, de son éternité, de son immensité, de sa simplicité; de cet Etre en qui rien n'est petit, parce qu'il est simple; rien n'est multiple, parce qu'il est immense et absolument infini, exempt de succession temporelle, de matière et d'étendue ; mais dont l'essence est la force et la puissanee! 11 est tout'entier partout, et il est tout entier en lui-même ; car il n'est aucun objet où l'on trouve dépensée ou exprimée toute sa vertu, sa vérité, sa volonté. Nos disputes peuvent bien établir en lui des degrés, des distinctions nominales, mais cet Etre est unique et indivisible. Tout ici inspire l'admiration, tout est digne de vénération, tout charme l'investigation; et comme il est écrit : L'œil ne se rassasie pas de voir, ni l'oreille d'entendre*. Qu'il meserait doux de t'entendre traiter ce sujet, de te voir plonger dans les profondeurs immenses de cet océan pour le scruter d'abord et puis pour inonder de la suave rosée de cette vitale sagesse les âmes incapables de puiser elles-
» Eccll. xxtv, 29, 27. — « Canliq. iv, U. — s Eccle. i, 8.
LETTRES DE GILLEBERT
mêmes à ces sources abondantes; commencer par te tourner vers ces bienfaits divins pour les mettre ensuite en lumière, déployer avec profusion et mettre à la portée de tous, tes sentiments sur l'indulgence, la grâce, la gloire, tout ce que le Seigneur nous a donné, renJu, ajouté, tout ce qu'il nous a conféré, tout ce qu'il a endure pour nous; nous redire enfin les souffrances du Christ, puis ses gloires, sa patience dans les tribulations, les récompenses qui nous attendent, les éléments de la Foi, la règle des mœurs, les divers degrés de notre transformation et de nos progrès 1 Riche matière, sujet capable d éveiller les désirs. Est-il un thème plus fécond, où puisse se déployer avec plus de fruits un esprit ardent ou éclairé?
4. Si je te tiens ce langage, c'est afin que tu n'ailles pas demander une excuse à l'étude d'une littérature vide ; chercher l'ombre et te priver de la lumière ; rompu aux arguties d'Aristote, ne va pas accuser notre silence et notre simplicité. C'est une occasion qui nous permet de contempler sans voile la gloire du Seigneur, et de nous transformer à son image de clarté en clarté, sous l'action de l'Esprit divin '. Estimeras-tu donc oiseux et impuissant, un repos qui a un pareil résultat ? qui nous communique et nous permet d'exercer l'art d'avancer en droite ligne vers Dieu , de nous changer et transformer en des hommes nouveaux, d'établir en nous le nouvel Adam, de nous élever jusqu'aux sentiments de Jésus-Christ, en qui sont cachés tous les trésors de la sagesse de Dieu f ? Ici nous rencontrons d'inépuisables et écla-
tants filons, si toutefois nous préférons creuser profondément le sol au lieu de mendier. 5. Je ne passe pas présentement en revue les bienfaits que tu as reçus du Ciel, les grâces de Dieu, ni ton ingratitude ; que dis- |e? Tindigne récompense dont tu as payé des faveurs excellentes. Je laisse ces funestes attraits du monde qui nous emportent loin de Dieu ; je ne dis rien des souffrances salutaires de cette vie ni des châtiments à venir. Je ne te remets pas sous les yeux la gloire qui f est offerte. Sans assigner à tes espérances un terme trop lointain, je me borne à te peindre les récompenses actuelles et non celles que l'avenir te réserve; je parle uniquement d<*s prémices et non de la plénitude. Je suis '^capable de traiter ce sujet, et la majesté d'une si vaste matière sied mal à l'infirmité de mes lèvres. Consens à en faire l'expérience et tu sauras que la loi de Dieu mérite que nous la célébrions de nos chants, même en ce lieu de pèlerinage \ et que les moissons que nous recueillerons à la fin de cette vie se sèment dans les joies de celles-ci. Ne diffère donc pas ton bonheur d'une année encore. Ne résiste pas aux avances de la grâce. Malheur à moi, si après l'avoir trouvée près de toi, je f en fermais l'accès. Marxhe d'un pied agile et infatigable et obéis à ses suaves appels. Tu m'as ordonné de t'adresser ce message : puisse-t-il te trouver là où je t'ai laissé, à la porte, au seuil du monde et sur le point de le quitter ! Si tu crois avoir besoin de moi, je t'appartiens tout entier, parce que je te dois tout; j'attends ta présence plutôt qu'une lettre de ta main. Adieu 1
1 II Cor. m, 18. — » Coloas. n, S.
1 Pt. cxvui, 54*