AU CHER FRÈRE GUILLAUME, FRÈRE 6. SALUT DANS LE SEIGNEUR
1. L'arrivée de notre frère R., si vivement désiré, nous a causé une vive joie, accrue encore par les bonnes nouvelles qu'il nous a données de votre santé. En nous apportant vos salutations, il demande en échange les suffrages de nos prières. Puisse ma main s'acquitter de cette mission avec une abondance inaccoutumée et une plénitude proportionnée à la réserve avec laquelle tu es résolu de me traiter sous les autres rapports ! Je t'ai entendu, en effet, et souvent, et avec instance, me presser de prier pour toi, et m'assurer que, pour tout le reste, tu me laisserais tranquille. Excellente disposition, mon frère, et bien digne d'un homme de vertu. Est-il donc une faveur qu'il faille solliciter plus volontiers, et qu'il convienne mieux à un moine de réclamer ? Ah ! rougis de l'impudence de certains religieux : ils doivent tout attendre de leur supérieur, du moins tout ce qui leur est nécessaire : et ils s'en vont mendier partout des fourrures délicates et fines, des habits somptueux, des manteaux venus de l'étranger, des parfums, mille autres choses dont l'énumération serait longue, faites pour flatter l'œil ou le palais, pour caresser les sens et servir d'instruments à la vanité. Et des gens qui devraient se modérer dans l'usage des choses permises, vous les verrez esclaves effrontés de la superbe. Tu es exempt de cette tâche ; et ce que tu m'as si souvent répété le prouve, et écarte de toi une lèpre trop répandue. Je suis ici dur et inhumain, moi beau dans tout le reste. Sous ce rapport, comme on dit, mon visage est plus noir que le charbon, en ce sens que
je ne consens à accorder que ce que j'ai coutume de demander moi-même. Qu'on dise ce qu'on voudra : que les importuns m'accusent d'avarice , et que leur mollesse crie après ma dureté. Oui, je me suis fait un visage qui a la dureté du rocher ; leur marteau s'y brisera, et j'espère bien n'être pas confondu. Que je me sois montré moins facile, tenace même : je consens à ce que cette tache me décolore, pourvu que les chiens, ces petits chiens tendres et délicats, ne mangent pas le pain des enfants, que les haillons destinés à couvrir les pauvres du Christ ne servent pas de parure superflue aux étrangers, que je ne laisse pas crier les entrailles affamées d'un frère pour acquérir un faux renom et de vaines faveurs.
2. Mais c'est assez parler de moi : revenons à toi, afin de t'indiquer l'objet que tu dois nous demander. Tu as réclamé des prières, j'y veux ajouter une exhortation, car j'ai pour toi un zèle que Dieu m'inspire. Je crains que tes sentiments ne perdent de leur simplicité chrétienne, qu'on ne prie vainement pour toi qui te précipites à ta perte , que tu n'appelles inutilement ta délivrance puisque tu cours te jeter à dessein dans le piège. Tu vas, me dit-on, partir pour la cour, pour un lieu où tu soupçonnes bien que des obstacles t'attendent. Tu vas renouer tes vieilles relations avec le Duc, réveiller des désirs morts ou plutôt endormis, et comme il est dit de l'au$ truche, déployer, à l'occasion, dans l'espace tes ailes longtemps repliées1. Mais la cigogne
1 Job. xxm, 18.
LETTRES DE GILLEBERT
et l'hirondelle savent aussi discerner la saison de leur passage 1 ; c'est quand le vent souffle plus doux et plus tiède. Je te dis tout haut ce que d'autres en disent peut-être en secret. Tu pars pour la cour, et j'ignore si tu y es appelé. Qu'y feras-tu? Y traiteras-tu avec le Duc des intérêts de ton âme, ou puiseras-tu dans ses entretiens de quoi refroidir les ardeurs de ton cœur? Oui peut-être, mais ce sera ce froid dont il est écrit : La charité d'un grand nombre se glacera *. Entends ici les reproches du Prophète : Que ferai-j e pour toi? ô Epkraïm. Que ferai-je pour toi, â Juda? Votre justice ressemble à ces nuées du matin, à cette rosée qui passe au lever du jour9. Nuées du matin, nuées d'un moment : après avoir commencé par l'esprit, on finit par la chair. L'Epoux, dans le Cantique, se plaint (Ta voir enduré bien des cœurs pareils : Ma tête est pleine de rosée et mes cheveux sont trempés de l'humidité de la nuitk. Quand la sublimité de leur vie les a élevés presque jusqu'à la tête de Dieu, ils s'attachent à ses cheveux; une application trop grande aux choses extérieures, des objets étrangers à la vie spirituelle les frappent d'insensibilité; ils ne savent plus goûter les choses de Dieu. Dans ces cœurs, l'Epoux ne trouve pas a reposer la tête ; aussi, va-t-il demander à l'âme intérieure de lui ouvrir. 3. Ah ! si tu pouvais rester aussi renfermé, donner une prompte hospitalité en ton cœur à Jésus-Christ quand il frappera à ta porte, et pouvoir te féliciter et dire : Mon secret est à moi; mon secret est à moi! En échange tu mériterais ce doux éloge : Ma sœur, mon épouse, est un jardin fermé, une fontaine scellée «, du sceau de la lumière et de la joie du cœur, du sceau de l'Esprit aux sept dons, que peut seul rompre celui qui entre seul par la porte Orientale, fermée aux autres,selon ce mot du Prophète : Les étrangers ne passeront plus à travers Jérusalem \ Enfermé dans ce Paradis délicieux, ou plutôt semblable, toi-même, à un champ abondamment arrosé, à la fontaine des jardins dont les eaux ne tarissent pas, lu resteras sourd à la voix des étrangers. Si l'ambition mondaine te tourmente, si l'occasion de monter aux dignités t'appelle, si tu entends les invitations de cette douce peste, et si elle fait luire devant toi l'espérance des honneurs, tu répondras de suite avec les paroles de l'Epouse : J'ai quitté ma tunique : com-
1 Jéreio. vin, 7. — « Math. xxiv. 12. — » Osée vi, 4.
— * Cantiq. v. 2. — • haïe xxiv, 46. - • Cantiq. iv, 12.
— 7 Ezéck. xuv.
ment la reprendre ? J'ai lavé mes pieds : puis-je les souiUer encore l ?
4. Tu devines certainement, frère, ce que je te dis ici h demi-mot et en termes voilés, car je sais bien que je m'adresse à un homme intelligent : oui tu devines ce que je veux te suggérer. Je veux te détourner de ce dangereux voyage, et avec la faux de mes avertissements t'ôter les occasions d'une chute rapide : je veux, selon le précepte du Prophète, aplanir sous tes pas une route où tu risques de tomber, et en ôter les pierres d'achoppement*. Je suis plein de sollicitude pour toi, et j'ai aussi une grande confiance en toi. J'aimerais mieux voir interrompre pour un temps nos vieilles relations que de taire ce que je crois intéresser ton salut, perdre ton amitié que de laisser en péril ton humilité tendre et délicate encore. Tu courais, tu volais: crains que le prestige de la bagatelle n'obscurcisse ce qu'il y a de bien en toi», crains que si ta conscience reste intacte, ta réputation ne soit compromise. Tu courais, dis-je : mais où vas-tu maintenant? Tu courais, tu avançais dans la carrière, mais si tu n'en touches pas le but ? Tu vas fuir bientôt ; et tu veux perdre un temps considérable, pour encourir le reproche de l'Apôtrc : Tu as souffert tant de peine sans rai' son, si toutefois c'est sans raison *?
5. Ah ! que ne suis-je près de toi, pour te conduire par la main, avec Abraham, dans la terre de Chanaan, c'est-à-dire du mouvement. Car ceux qui se confient dans le Seigneur trouveront des forces nouvelles ». Heureux changement dont parle le même Prophète : // y aura dans la terre d'Egypte cinq villes qui parleront la langue de Chanaan : Une seule s'appellera la cité du soleil*. Oui, heureux changement qui mène des ténèbres de l'Egypte à la lumière, et de la demeure de Pharaon à la cité du soleil de justice ! Métamorphose merveilleuse qui transforme l'obscurité en lumière, et la pluralité en unité. Car la pluralité renferme le trouble, et il n'y a qu'une seule chose de nécessaire 7. Heureux changement où les yeux malades de Lia, et les sollicitudes de Marthe deviennent les clartés de Rachel, et la tranquillité de Marie. Car voilà ce que signifient ces villes d'Egypte, c'est-à-dire des ténèbres devenues la cité du soleil, et le nombrecinq remplacé par l'unité. 11 se savait bien chargé celui qui dit dans le Psaume :
1 Cantiq. v, 3. • — * Galat. m, 4.
* Lucx, 41,42.
* Isaïe lxii, 10.
- 8 taie xl, 4. ■
8 Sagesse iv, 12.
6 Ib. xu, 18. —