CHAPITRE IV
Quelle est la véritable piété: quelle solitude ou réclusion convient à des religieux.
9. Cette piété est un souvenir continuel de Dieu, une application constante de l'esprit à le connaître, une ardeur infatigable à se porter vers lui par l'amour, de façon qu'il n'y ait pas un jour, pas une heure où le serviteur de Dieu ne soit occupé ou de ses exercices ordinaires, ou du désir de progresser, ou de la douceur qu'on puise dans 1 expérience des choses célestes, ou des délices qu'on goûte à jouir de Dieu. C'est à cette piété que l'Apôtre exhorte son disciple bienaimé quand il lui dit: Exerce-toi à la niété, car V exercice corpor élestd une utilitô . Ho-
crey mais la piété sert à tout, vuisqu'ellc a les promesses de la vie présente et de la vie future \ Votre habit promet, et votre profession requiert en tout et par dessus tout non-seulement l'image de la piété mais la réalité. Car il en est y comme le dit encore le même Apôtre, qui ont bien l f apparence de la viété, mais: ib en rejettent l'esprit*. Celui de vous qui n'a pas en lui-même cette piété ne la montre point dans ses œuvres, ne la pratique pas dans sa cellule. Il n'est pas solitaire, il est simplement seul, et sa cellule lui est plutôt une prison qu'une cellule. Non il n'est pas seul, puisque Dieu n'est pas avec lui, et il est captif puisqu'il n'est pas libre en Dieu. Solitude et réclusion sont des noms de misère. La cellule ne doit pas être une réclusion forcée, mais une demeure de paix, une porte volontairement close, une retraite enfin et non un cachot.
10. Celui qui a Dieu avec lui n'est jamais moins seul que lorsqu'il est seul. Car alors il jouit librement de sa joie, il s'appartient
1 I Cor. xin, 12. — * I Jean ni, 2. — » Job xxvin, 28. Bttaits Sept— * ITlm. iv,7,8. — • IITim. m, 8.
vraiment, il peut jouir de Dieu en lui-même, et de lui-même en Dieu. Alors à la lumière de la vérité et dans la splendeur d'un cœur pur, la conscience se voit clairement et la mémoire touchée de Dieu s'épanche sans obstacle en elle-même : l'esprit est inondé de lumières, le cœur jouit de son véritable bien, ou déplore les misères et les défaillant ces de sa nature. C'est pour cette raison que. selon votre institut, habitant plutôt le ciel que vos cellules, vous vous êtes séparés entièrement du monde pour vous enfermer avec Dieu. La cellule et le ciel se touchent et comme ces noms se ressemblent, leur signification se rapproche. Cielet cellule son dérivés de celer ; ce qui est celé et caché au ciel Test aussi dans la cellule ; et ce qui se fait là se fait également ici. On y est occupé de Dieu, on y jouitde lui, et lorsque ces exercices s'accomplissent saintement et fidèlement dans la cellule, j'ose dire que les anges la prennent pour le ciel et s'y plaisent autant. En effet si on mène dans cette cellule une vie toute céleste, elle devient un ciel nonseulement par une ressemblance symbolique mais aussi par la piété qui y règne et par les œuvres dont elle est le théâtre; et soit que Tâme s'élève sur les ailes de la prière, soit qu'elle sorte du corps par la mort, elle trouve courte et facile la route qui mène de la cellule au ciel. On monte souvent de la cellule au ciel; mais on descend rarement de la cellule en enfer, à moins qu'on n'y descende tout vivant, comme ledit le psalmiste ', afin de n'y pas descendre après la mort. Or les habitants de la cellule y descendent souvent de cette façon. Comme ils se plaisent à goûter dans une contemplation continuelle les joies du ciel, afin d'en concevoir un désir plus ardent, ils considèrent aussi souvent les douleurs de l'enfer afin de les redouter et de les fuir, et la seule imprécation qu'ils font à leurs ennemis, c'est qu'ils descendent aussi tous aux enfers. Mais il est rare, si même il arrive, qu'un homme en mourant descende de la cellule en enfer, parce qu'il est presque impossible qu'on y persévère jusqu'à la mort, sans être prédestiné au ciel.
1 i . Car la cellule forme peu à peu , elle nourrit, elle développe les enfants de la grâce, elle les conduit au comble de la perfection, et les rend dignes des entretiens de Dieu, tandis qu'elle rejette et chasse loin d'elle les enfants bâtards et supposés. C'est pourquoi
1 PB. UV, 16.
LETTRE OU TRAITÉ DE GU1GES
Dieu a dit à Moïse : Oie tes souliers , car le lieu où tu es est une terre sainte*. Un lieu saint, une terre sainte ne saurait souffrir longtemps des affections mortes et corrompues, un homme dont le cœur ne bat plus. Et la cellule est une terre sainte, un lieu saint où le S eigneur et son serviteur s'entretiennent souvent ensemble, comme un ami avec son ami. Là une âme fidèle s'unit fréquemment au Verbe de Dieu. Les choses du ciel s'allient à celles de la terre : le divin et l'humain s'y marient ensemble. Comme le temple est la demeure d e Dieu, la cellule est le sanctuaire du serviteur de Dieu. Les affaires du ciel se traitent à la fois et dans le temple et dans la cellule, et plus souvent dans cette dernière. Dans le temple, les mystères de la piété chrétienne sont dispensés sensiblement et par intervalles, sous des figures visibles. Mais, dans la cellule, le fruit même des mystères de la foi se rend constamment présent avec la même vérité et de la même manière qu'au ciel, bien que dans une splendeur moins pure, et avec une sûreté moins durable. C'est pourquoi, comme je l'ai dit, la cellule repousse, comme un fruit bâtard , celui qui n'est pas de ses enfants : elle le vomit comme viande malsaine et indigesle, la terre qui produit la piété ne le saurait souffrir longtemps dans ses entrailles. Le pied du superbe vient aussitôt, la main du pécheur le renverse ; chassé de là, incapable de rester ferme, il s'enfuit comme un autre Caïn devant la face du Seigneur, misérable, nu, tremblant, exposé aux vices et aux démons et le premier qui le rencontre le jette à terre et tue son âme. S'il résiste quelque temps, moins par constance dans sa vertu que par opiniâtreté dans sa misère, la cellule lui devient une prison, un tombeau où il est englouti tout vivant. Mais le méchant ainsi frappé de Dieu rend le sage plus sage encore*, et le juste se lave les mains dans le sang du pécheur *. Je vous répète donc la parole du Prophète : Israël si tu te convertis, tourne ton cœur vers moi \ c'est-à-dire élève-toi au faîte de la perfection. Car il n'est donné à personne de rester longtemps dans le même état. Il faut qu'un serviteur de Dieu avance ou recule, qu'il monte ou qu'il descende. Vous devez tous tendre à la perfection, encore que ce ne soit pas au même genre de perfection. Si vous commencez, commencez parfaitement. Si vous progressez, faites-le aussi parfaitement.
* Exode m, 5. — " Prov. aux, 25. — > Ps. lvii. H. — * Jérém. rv. t.
Avez-vous déjà atteint un degré de la perfection, mesurez-vous avec vous-même', et répétez avec l'Apôtre : Je ne prétends pas avoir encore atteint le but où je tends, ni être arrivée la perfection : j'y travaille : j'essaie (fy parvenir, j'oublie ce qui est derrière moi, j'avance, et je ni efforce d'acquérir la récompense de la vocation céleste dans le Christ Jésus l. Puis il ajoute : Soyons tous dans ces sentiments , nous qui sommes parfaits. Ce langage de l'Apôtre nous apprend que la perfection du juste dans cette vie consiste à oublier complètement ce qui est derrière lui, et à tendre parfaitement vers ce qui est devant lui, et cette perfection sera au comble quand enfin nous aurons pleinement saisi la récompense divine.