‹ Œuvres de Saint Bernard (volume 3)Chapitre 124 sur 179 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Triple état de la vie religieuse, état animal, état raisonnable, état spirituel : ou le commencement, le progrès, la perfection.

12. Comme une étoile diffère d'une autre étoile, ainsi un solitaire diffère d'un autre en sainteté de vie. Les uns commencent, les autres sont plus avancés, les autres sont parfaits. On peut appeler animal l'état de ceux qui commencent, raisonnable l'état de ceux qui avancent, et spirituel celui des parfaits. Il faut pardonner aux premiers ce qu'on ne pardonne pas aux seconds, de même qu'il faut avoir pour les seconds une indulgence qu'on n'aura pas pour les derniers qui doivent être parfaits, dont toutes les actions doivent appeler l'éloge et l'imitation plutôt que la censure. Aussi l'état religieux se composant de ces trois classes de personnes qu'on reconnaît à la diversité de leurs affections , comme elles sont distinguées par leurs noms, les enfants de Dieu doivent considérer sans cesse et attentivement ce qui leur manque, d'où ils viennent, où ils sont parvenus, où en est leur progrès quotidien et quel témoignage leur rend à chaque instant leur conscience. Je mets dans l'état animal ceux qui ne peuvent être ni guidés par la raison, ni altérés par l'amour, et qui néanmoins, émus par l'autorité, ou touchés par l'instruction, ou animés par l'exemple, approuvent le bien où ils le trou veut, et comme des aveugles qu'on mène par la main, suivent, c'est-à-dire imitent les au-

» Philipp. m/ 12, 15.

AUX FRÈRES DU MONT-DIEU

très. L'état raisonnable comprend ceux qui, à lalumière de leur raison, et par une science naturelle, discernent le bien et le désirent, mais sans en avoir encore l'amour. Les parfaits sont ceux qui mus par l'esprit de Dieu, reçoivent avec plus d'abondance la communication de ses lumières. Parce qu'ils ont le goût du bien qu'ils aiment, on les appelle sages ; et parce que l'esprit saint les remplit et les attire, comme autrefois Gédéon, on les appelle encore spirituels. Le premier état s'occupe du corps, le second de l'âme, le Iroisième ne se repose qu'en Dieu. Il y a une certaine manière d'avancer dans chacun de ces états, et une certaine mesure de perfection qui leur est propre. Le commencement du bien dans l'état animal, c'est l'obéissance parfaite; le progrès, c'est de dompter son corps et de le captiver sous le joug de l'esprit; la perfection c'est une longue pratique du bien, c'est l'habitude transformée en plaisir. Dans l'état raisonnable, le commencement c'est l'intelligence de ce que la doctrine delà foi nous propose; le progrès consiste à trouver soi-même des choses semblables à celles qui nous sont proposées : la perfection, c'est le raisonnement de l'esprit devenu un sentiment du cœur. L'homme spirituel commence quand l'homme raisonnable finit. Il progresse lorsqu'il contemple sans voile la gloire de Dieu et il est parfait, lorsque passant de clarté en clarté sous l'action de l'esprit de Dieu, il est transformé à l'image de Dieu même.

13. Parlons d'abord de l'état animal, le premier de tous. C'est une vie livrée aux sens ; ce qui arrive, quand l'âme, sortant d'elle-même par l'affection aux jouissances corporelles, se nourrit du plaisir qu'elle y goûte, et repaît sa sensualité ; ou bien elle rentre en elle-même, et n'y pouvant ramener avec elle les objets corporels auxquels elle tient par l'amour ou l'habitude, puisque de sa nature elle est spirituelle, elle y rapporte du moins, l'image de ces objets qu'elle caresse et dont elle s'entretient. Elle s'y accoutume, elle s'imagine qu'il n'y a rien qui ne ressemble à ce qu'elle a laissé au dehors, ou à ce qu'elle se représente en elle-même, et elle met ainsi sa félicité à vivre des plaisirs du corps. Se sépare-t-elie de ces objets, elle ne saurait se former une idée qu'à l'aide d'images corporelles. Si elle essaie de s'élever à la méditation des choses célestes et divmes, elle ne sait guères les concevoir que d'une façon corporelle. Cet état animal devient une folie ; l'âme se sépare de Dieu, s'attache

Tomi IV.

uniquement à elle-même et s'abrutit au point de ne pouvoir ni vouloir accepter la direction de la raison. L'homme emporté hors de lui-même par l'orgueil ne connaît plus que la prudence de la chair, il se croit sage quand il n'est qu'un insencé selon cette parole de l'Apôtre : Ils se disent sages et ils sont fous1. Hais la conversion de l'âme à Dieu change l'état animal en une sainte simplicité^ une volonté immuable; tel fut Job, de qui il est dit que c'était un homme simple, droit et craignant Dieu f. La simplicité consiste proprement dans une volonté parfaitement convertie à Dieu et qui ne demande au Seigneur qu'une seule chose,uui la cherche sans cesse et qui n'ambitionne rien des biens finis du monde. Ou bien la simplicité est une humilité véritable dans la conduite qui aime mieux posséder réellement la vertu qu'en avoir la réputation, et qui consent à passer pour folle dans l'estime des hommes pourvu qu'elle soit sage aux yeux de Dieu. Ou bien encore la simplicité n'est que la volonté qui se tourne vers Dieu seul, mais que la raison n'a pas encore tournée en amour, c'est-à-dire en volonté parfaite, et qui n'est pas encore assez éclairée pour être charité, c'est à dire un amour plein de douceur.

14. La simplicité donc qui contient en soi un commencement de création divine,c'està dire une volonté simple et bonne, matière informe encore de l'homme juste et bon, au début de la conversion, présente cette matière à son auteur pour qu'il lui donne sa forme. Avec cette bonne volonté, elle a déjà la crainte de Dieu, commencement de la sagesse, elle sent que cette volonté ne peut se former elle-même et que rien n'est plus utile à un fou que d'être au service d'un sage.En se soumettant à un homme par amour pour Dieu, elle lui confie sa bonne volonté afin qu'il la façonne selon les sentiments et l'esprit d'humilité, et la crainte de Dieu commence déjà à produire, dans un homme ainsi disposé, la plénitude des vertus. La justice lui inspire de la déférence envers un plus parfait,la prudence,la défiance en lui- même; la tempérance lui fait éviter tout discernement et la force le soumet tout entier à l'obéissance ; au lieu d'examiner ce qu'on lui commande, il l'exécute. C'estlà cette femme à laquelle Dieu a prescrit de se tourner vers son mari9. Ce mari, c'est la raison,c'est l'esprit,le nôtre ou celui d'un autre. L'homme simple et droit, obéit exactement à ce mari ;

« Rom i, 22. — « Job, i, 1. —i* Ger. m, 16.

LETTBE OU TRAITÉ PE GUIQiS

souvent même il est plus parfait et plus sage de se soumettre à l'esprit d'un autre qu'àson esprit propre. Ainsi lé précepte de Dieu et Tordre de la nature demandent que la femme se tourne vers son mari , que l'animalité soit assujettie à l'esprit qui est en elle ou à un homme spirituel ; l'obéissance parfaite constitue ces relations prescrite ici par la loi. Or, la parfaite obéissance, surtout en celui qui commence, ne sait pas discerner ; elle n'examine jamais ce qu'on lui commande, ni pourquoi on le lui commande. Elle borne ses efforts à exécuter humblement et fidèlement les injonctions du supérieur. Car l'arbre de la science du bien et du mal qui est daus le Paradis, le discernement, n'appartient, dans la vie religieuse,qu'au père spirituel qui juge tout sans être jugé par personne. A lui d'examiner, aux autres d'obéir. Adam, nous son malheur,a goûté au fruit défendu a la suggestion de celui qui lui a dit: Pourquoi Dieu vous a-t-U défendu de manger de cc/riift? Voilà le discernement dans cette de? mande du pourquoi du précepte. Et leserpent ajoute : C'est qu'Usait que si vous en mangez, vos yeux s'ouvriront et que vous serez comme des dieux*. Ainsi, selon le démon, toutle but de la défense est d'empêcher nos premiers parents de devenir des dieux. Adam discerna donc, il mangea du fruit, il désobéit et fut expulsé du Paradis. Il est également impossible qu'un homme encore animal, qui prétend discerner aussi, qu'un novice qui fait le prudent, qu'un fou qui Yise à la sagesse, puisse rester longtemps dans sa cellule et persévérer dans |a vie religieuse. Qu'il soit fou pour devenir sage, que chez lui le discernement se borne à n'eu pas avoir, et que toute sagesse soit de n'en avoir aucune.

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