CHAPITRE XIII
U auteur allègue l'exempte des anciens moines et ermites, et même celui des apôtres et des premiers fidèles, pour exhorter à ta modestie, à la fuite de l oisiveté, et a V amour ae ta pauvreté.
S8. Hais tous qui êtes spirituels, semblables aux Hébreux, qui passez avec eux, qui n'avez point ici-bas de demeure permanente , vous qui êtes à la recherche de la cité de l'avenir, bâtissez-vous seulement des cabanes comme vous avez commencé à le faire. C'est ainsi que nos pères ont habité, quand ils vivaient dans la terre promise comme dans une terre étrangère, attendant avec les héritiers de la même promesse, une cité établie sur un fondement véritable, dont Dieu estrarchitecteetleconstructeur. N'ayant pas encore recueilli l'effet de ces promesses, ils les considéraieut et les saluaient de loin, et confessaient qu'ils n'étaient ici-basque des étrangers et des pèlerins. Ceux qui tiennent ce langage attestent qu'ils cherchent une patrie meilleure, une patrie céleste1. C'est pourquoi nos pères de la Thébaïde et de l'Egypte, zélateurs très-ardents de eette vie trèssainte, qui habitaient les solitudes, dans l'affliction, la détresse et la pauvreté, eux dont le monde n'était pas digne, se construisaient eux-mêmes des cellules pour se mettre seulement à couvert, pour s'abriter contre le vent et la pluie, et là ils jouissaient abondamment des délices de la sobriété érémitique, et malgré leur pauvreté ils enrichissaient un grand nombre de personnes. Quel nom leur donnerai-je? Je ne sais. Hommes célestes ou anges terrestres, qui vivaient sur la terre, mais conversaient avec le ciel. Ils travaillaient des mains , et de leur travail ils nourrissaient les pauvres. Pauvres euxmêmes, du fond des déserts les plus sauvages, ils alimentaient dans les villes des prisons entières. Us secouraient les malades et tous ceux qui étaient dans le besoin , vivant de leur travail, et habitant des cellules q ui étaient l'œuvre de leurs mains.
39. A cela, que dirons-nous, nous qui n'avons pas seulement l'esprit animal, mais qui ressemblons aux bêtes attachées à la terre; nous qui sommes collés à la terre et aux sens, nous qui suivons les inclinations de notre
« Hébr. zi, 9, 40, 13, 14, 16.
chair et qui dépendons de l'assistance d'autrui ? 11 est vrai qu'en ce point, nous avons pour nous consoler celui qui étant riche s'est rendu pauvre pour nous *, et qui après nous avoir recommandé la pauvreté volontaire a daigné nous en laisser le modèle dans sa personne. Car afin que les pauvres évangéliques sachent ce qu'ils ont à faire, il a voulu luimême être nourri par les fidèles ; quelquefois même il a reçu des infidèles les choses nécessaires à la vie, mais dans le but de les rendre fidèles. Aussi, le livre des Actes et saint Paul dans ses Epitres nous montrent avec quel soin et quelle charité les Apôtres, dans la primitive Eglise, faisaient soutenir par les fidèles ces saints pauvres qui avaient été dépouilles de leurs biens pour Jésus-Christ, ou qui les avaient abandonnés et vendus, selon le conseil de la perfection évangélique, et les avaient mis dans la communauté des fidèles devenus leurs frères. Bien qu'on accorde plus librement le pouvoir de vivre de l'Evangile à ceux qui annoncent l'Evangile, Jésus- Christ l'ayant ainsi ordonné, néanmoins l'autorité des Apôtres nous fait voir qu'on ne les refuse pas à ceux qui vivent selon l'Evangile; comme à ces pauvres qui étaient alors à Jérusalem, qui sont appelés pauvres saints parce qu'ils avaient embrassé une vie commune et sainte, et s'étaient de la sorte constitués pauvres volontaires *. Si l'Apôtre dit en termes si énergiques : que celui qui refuse de travailler ne mange pas, il laisse voir aussitôt à qui il s'adresse, quand il ajoute : Nous avons ouï dire qu'il en est parmi vous quelques-uns qui ne peuvent vivre en repos, qui ne font rien; et qui se mêlent de tout. Nous leur déclarons et nous les supplions en Jésus- Christ Notre Seigneur, qu'ils aient à travailler en silence pour manger leur pain. Leur pain, c'est-à-dire, celui qu'ils auront acheté par leur travail. Et pour ne pas paraître abandonner totalement, et exposer à la misère ces hommes inquiets, curieux et oisifs, sur qui le nom de Dieu avait été invoqué, il poursuit : Pour vous, mes frères, ne vous lassez pas de faire du bien en Noire Seigneur Jésus- Christ 8, comme s'il disait : Si ces gens persévèrent dans leur malice et leur négligence, continuez à les assister et que votre charité ne se fatigue pas.
40. Puisque l'Apôtre après avoir déclaré précédemment et en termes si sévères, que ceux qui refusent de travailler ne doivent
1 II Cor. vin, 9. — * Luc xvni, 22 : Actes n, 44, 45 nr, 33, 34 : Rom. xv, i : I Cor. a, et II Cor. vin. — » II Thess. ni, 10, 13.
LETTRE OU TRAITÉ DE GU1Ç£§
pas manger, *'est montré plus flou* onver? ceux qui consentent à travailler, quoiqu'il* ne travaillent pas en eflfet,uous pouvonsdirft, en suivant le texte,etsans nous écarter 4e la vérité, qu'il ne tient cet austère langage qu'à ceux qui refusent de travailler, bien qu'ils le puissent, et qu'il u*g d* cette indulgence envers ceux qui veulent travailler, sans le pouvoir. Mats en déclarant même à ces derniers et en les conjurant en Notre Seigneur Jésus-Christ, d'avoir à manger leur pain en silenee, il semble qu'il* mangent un pain qui n'est pas à eux, s'ils ne l'achètent M travaillant autant qu'ils le peuvent, au jugement de Dieu et de leur conscience. Pardonnes, Seigneur, pardonnez 1 nous cherchons de* exeuses, de vains prétextas; mais on ne peut se soustraire aux rayons de votre vérité; elle illumine ceux qui se tournent vers vous, et elle foudroie ceux qui s'en éloignent. Rien en nous ne vous est caché, vous ave? fait ce qu'il y a en nous de plus intime- Mai* nous cherchons à nous cacher ceschoses. A peine se rencontre-t-il parmi ceux qui vous servent quelqu'un qui veuillo faire l'expérience de sa force, de ce qu'il réaliserait aisément selon la chair et le siècle, soit sous l'impulsion de la crainte, soit sousles entraînements de la passion. Mais si nous trouvons (tes hommes ignorants, ne permettez pas qu'en voulant vous tromper aussi , nous nous trompions nous-mêmes. Nous ne travaillons pas ou parce que nous ne pouvons pas, ou parce que nous nous imaginons ne le pou** voir, nous étant réduits à cette impuissance par l'habitude du repos et de la mollesse.
51 . Adorons donc sans cesse Votre Majesté, . prosternons-nous à vos pieds, Seigneur, pleuronc devant vous qui nous avex faits, et qui pour nos péchés visibles, et par un de vos secrets jugements, nous avea réduits à cet état que notre impuissance ici vient de notre volonté lâche;oui,c'est parce que nous n'avons pas voulu quand nous pouvions que nous ne pouvons plus présentement que nous voulons. Mangeons, selon la peine infligée à Adam, mangeons notre pain, s j non à la sueur de notre front, du moins dans la douleur de notre cœur; mangeons-le dans les larmes, si nous ue pouvons le faire dans la sueur et les fatigues. Comblons cette lacune de notre profession par la piété et la dçyotioq d'une conscience humble. Que nos larmes soient notre pain et le jour et la nuit, pendant qu'on dit à notre âm§ : Qù est ton Dieu? pendant que nous cheminons loin du Seigneur et de la lumière de son visage. 11
est vrai, une seule chose nous était nécessaire. Mais si sans nous fixer sur un objet unique, nous ne nous exerçons pas sur plusieurs, à quel rang serons-nous comptés?Ab! plût au ciel que ce fut à celui dont l'Apôtre dit : La Foi sera imputée à justice, selon le dessein de la grâce de Dieu, à celui qui n'a git points mais qui croit en celui qui justifie Fimpiex\ Plût au Ciel que ce fût avec la pécheresse à qui beaucoup de péchés ont été pardons, parce qu'elle a beaucoup aimé '. Heureuse l'âme qui mérite d'être justifiée devant pien par le jugement de ceux qui aident le nom du Seigneur, de sorte qu'oubliant toute justice de ses propres oeuvres, et toute confiance en ses propres mérites, ellç SPJt exclusivement justifiée par la vivacité de son amour. Car, lorsqu'on vous aime, Seigneur, votre amour est pour la conscience qui le possède une assez grande récompense, que suivra la vie éternelle. Ainsi, mes frères, je vous en prie, ne nous excusons point, mais accusons-nous et confessons notre faiblesse. Nous sommes environnés de l'éclat d'un vain renom, nous jouons devant les hommes un rôle faux, celui d'une perfection imaginaire; reconnaissons devant Dieu la pauvreté de notre conscience ; restons dans la vérité et la vérité nous délivrera.