CHAPITRE XIV
Comment le novice doit apprendre à approcher de Dieu par F amour et la prière.
42. Après cela il faut enseigner à l'homme animal qui commence, et au nouveau disciple de jésus-ÇUrist, à s'approcher de lui. C'est ce que nous recommande le Prophète: Appraehes-vousde Dieu et il approchera de vous y Car il ne faut pas seulement produire et former l'homme; il faut encore lui donner la vie. Ainsi Dieu commença par créer l'homme; ensuite il répandit sur son visage un souffle de vie, et l'homme fut fait âme vivante4. La formation do l'homme est l'instruction qui règle ses mœurs ; l'amour de Dieu est sa vie. La foi le conçoit, l'espérance le met au monde ; il se forme et se vivifie lui-même. Car l'amour de Dieu, ou le Dieu amour,quiest l'Esprit-Saint, s'tnfusant dans l'amour de l'homme, s'en empare et l'attire, et Dieu a'aimant lui-même dans i' ho pi me,
1 Rom. iv, ? . — * Luc. vu, 8, 47. — * Jacq. iv,8.— 4 Gen. h, 7.
ADX PRtRES DU MONT DHTO.
t'identifie et son eaprit et son amour. Car, comme le corps ne peut vivre que par l'esprit, ainsi le cœur de l'homme, ce qu'où appelle l'amour, ne vit, c'est-à-dire n'aime Dieu que par l'Esprit-Saint. L'amour de Dieu, engendré dans l'homme par la grâce, est allaité par la lecture, nourri par les méditations, soutenu et éclairé par la prière. Mais quand l'homme est encore dans l'état animal, disciple novice de Jésus-Christ, pour exciter son cœur il est plus expédiant et plus sûr de lui proposer à lire et à méditer la vie extérieure du Rédempteur, ji y trouve des exemples d'humilité, et des motifs qui enflamment son amour et sa piété, Il faut lui choisir dans l'Ecriture et les traités des saints Pères les choses les plus morales et les plus accessibles , et lui donner à lire les actes et les souffrances des saints. Dans ces récits tout est facile pour l'esprit : il y trouve toujours quelque chose qui l'excite à l'amour de Dieu et au mépris de lui-même. Pour les autres histoires elles plaisent quand on les lit, mais elles n'édifient point ; elles gâtent plutôt l'esprit : elle sont cause que, dans (a prière et la méditation , la mémoire nous, apporte sans cesse des souvenirs ctu inutiles ou dangereux. Car, d'ordinaire, notre méditation est conforme à notre lecture. Quant h la lecture des écrits difficiles à entendre, elle fatigue les esprits faibles encore au lieu de les reposer : elle abat la vigueur de l'âme, elle appesantit le sens et hébété l'esprit.
43. Il faut aussi enseigner au novice à élever son cœur dans l'oraison, à prier d'une façon spirituelle, à s'abstraire, en pensant à Dieu, des images matérielles et grossières ; à s'appliquer avec un cœur pur à la contemplation de celui à qui il offre le sacrifice de sa prière, à se considérer lui-même, lui qui offre, et à comprendre ce qu'il offre. Car son affection pour celui à qui s'adresse cette offrande est proportionnée à la connaissance et à l'intelligence qu'il en a ; l'amour même lui tient lieu d'intelligence. Aussi, plus, est vif son amour pour Dieu, plus il a le sentiment de ce qu'il offre, plus il comprend si cette offrande est digne de lui, et plus il y trouve de joie. Il est plus utile et plus sûr, je l'ai déjà dit, de présenter à ce solitaire pour occuper sa prière et ses méditations, l'humanité de Notre Seigneur, sa naissance, sa passion, sa résurrection, afin qu'un esprit faible encore, qui ne sait se représenter que des corps et des images corporelles, trouve un objet qui le touche , qui l'attache et nourrisse sa piété, ÇWf «l çejçi quj n»é4ttfi* se
vérifie cette parole de Job 1 Qu* Phçmme contemple sa beauté et ne pèche pas ' j c'està-dire que, lorsqu arrêtant sa pensée sur Jésus-Christ pour le contempler, il se représente Dieu sous les traits de l'homme , il ne s'éloigne pas delà vérité; et qu'en même tem ps, la foi lui enseignant à ne pas séparer Dieu de l'homme, il apprenne à concevoir Dieu daps l'homme. C'est en cela que les pauvres d'esprit, et les enfants de Dieu, dans leur simplicité, conçoivent un amour d'autant plus sensible qu'il s'adapte mieux à la nature humaine. La foi se transformant ensuite en amour, ils embrassent en leurs cœurs, avec les bras de la charité, le Christ Jésus, homme parfait à cause de la nature humaine qu'il a prise, et Dieu parfait à cause de la personne divine qui l'a prise ; ils commencent à ne plus le connaître selon la chair, bien qu'il* soient encore incapables de le connaître selon la divinité. Et en le sanctifiant dans leurs cœurs, ils aiment à lui offrir leurs vœux que leurs lèvres expriment » leurs prières, leurs demandes, leurs actions dç grâces, suivant le temps et les occasions.
44. Cari) y a des prières courtes et simples formées par la volonté on la nécessité de celui qui prie dans les diverses rencontres de la vie. Il en est de plus longues, de raisonnables, comme lorsque nous sollicitons, nous cherchons, nous frappons pour trouver 1«J vérité, jusqu'à ce que nous ayons reçq, trouvé, et qu'on nous ait ouvert. Il en est d'autres ardentes, spirituelles, fécondes qui consistent dans l'affection d'un cœur uni jouit, et dans la joie de la grâce qui l'illumine. Ce sont là ces supplications, ces prières , ces demandes, ces actions de qrâces*x que l'Apôtre énumère dans un autre prdre. Car la demande que nous avons placée en premier lieu regarde les biens temporels., et les choses nécessaires à la vie : Dieu approuve ici la bonne intention de eelui qui demande; mais il fait ce qu'il juge meilleur et accorde volontiers ce qu'on lui demande sagement : le Psalmiste parle de cette espèce de prière lorsqu'il dit : Ils me demandent dans éeurs prières tes choses qui leur olaisent*. On la trouve jusque chez les impies, parce que c'est une disposition générale, mais propre, surtout, aux enfants du siècle, de désirer la tranquillité, la paix, la santé du eerps, une température favorable, et tout ce qui tau» che aux besoins de la vie, à ses nécessités, et même au plaisir qui abuse de tout cçki.
1 Job V, 24, — * I Tim. xi, 1. — » Pa. cxl 5.
LETTRE OU TRAITÉ DE GUIGES
Ceux qui demandent ces biens avec foi, bien qu'ils ne les sollicitent que par la nécessité seule, soumettent toujours en cela leur volonté à celle de Dieu. Pour la supplication, elle consiste dans les instances anxieuses que l'âme porte dans ses exerctces spirituels, dans ces exercices où celui qui donne la connaissance donne aussi la douleur ', jusqn'à ce que la grâce vienne nous secourir. La prière n'est autre chose que l'affection de l'âme unie à Dieu, un entretien familier et pieux* avec lui, un repos de l'âme éclairée de ses lumières, et où elle jouit de lui autantque le permet sa condition. L'action de grâces est l'application continuelle et infatigable de la volonté à Dieu, dans l'intelligence et la connaissance de sa grâce, bien que l'action extérieure ou l'affection intérieure soient ou nulles ou languissantes. C'est d'elle que l'Apôtre a dit : J'ai la volonté de faire le bien, mais je ne puis la réaliser *. Il semble dire que la volonté est toujours en lui, mais qu'elle est quelquefois abattue et impuissante : je cherche à faire le bien et je n'y réussis pas. Voilà la charité qui ne meurt pas. Elle est cette prière continuelle, ou cette action de grâces dont l'Apôtre a dit : Priez sans interruption et rendez grâces sans cesse \ C'est une bonne disposition de l'âme, d'un cœur bien réglé, et -comme la ressemblance des enfants de Dieu avec leur Père, qni fait que sans cesse ils prient pour tous les hommes, rendent grâces en toute rencontre : c'est un va-et-vient de leur cœur à Dieu, qu'ils prient et remercient toutes les fois que leur piété en trouve Foccasion, soit dans son indigence personnelle, soit dans la consolation qu'il goûte, soit dans la compassion qu'il ressent des maux du prochain, soit dans la joie qu'il éprouve du bonheur arrivé à ses frères. Une âme ainsi disposée est constamment en action de grâces, parce qu'elle est toujours dans la joie du Saint-Esprit.
45. Et ainsi, dans nos demandes, il faut prier avec foi et piété, sans s'y arrêter toutefois avec obstination : parce que sous le rapport temporel nous ne savons pas ce qui nous est nécessaire; notre Père céleste seul le sait. Mais il faut persévérer dans les supplications, pourvu que ce soit avec humilité et patience, parce qu'elles ne produisent leur effet et leur fruit que par la patience. Car il arrive quelquefois que la grâce ne descend pas; le Ciel semble d'airain sur la prière, et la terre de fer. Et la dureté du cœur humain,
* Ecol. i, 18. — *Rom. vin# 18. — »Tbes», v, 17, 18.
laissé à lui-même, ne méritant pas d'être exaucée au gré de ses vœux, l'âme avide de l'objet qu'elle sollicite croit qu'on lui refuse la faveur qu'on diffère de lui accorder. En voyant Dieu la délaisser et la dédaigner comme impure, ainsi qu'il traita jadis la Chananéenne Selle s'imaginequ'il lui impute ou lui reproche ses péchés passés. Hais d'autres fois elle obtient sans peine l'objet de sa demande, elle reçoit en demandant, elle tronve aussitôt qu'elle cherche, et à peine frappe-t-elle que la porte lui est ouverte : et le travail de la supplication mérite de goûter enfin les consolations et les suavités de la prière. 46. Quelquefois aussi ce n'est pas l'âme qui trouve ce mouvement pur, cette sainte douceur de la raison ; elle en est plutôt trouvée. La grâce prévient ses demandes, ses recherches, et n'attend pas qu'elle frappe à la porte du Ciel : elle arrive à son insu : de sorte que l'esclave est admis à la table des enfants, lorsque l'âme imparfaite et novice encore se trouve élevée à un degré d'oraison qui est le privilège ordinaire des parfaits, et la récompense de leur mérite et de leur sainteté. Ce qui arrive afin que la négligence sache, pour sa condamnation, l'importance de ce qu'elle néglige : ou afin que l'émulation delà charité la porte à aimer celui qui vient de lui-même s'offrir à elle. Hélas|! en ceci beaucoup se trompent. Nourris du pain des enfants ils s'imaginent être de ce nombre, et rencontrant leur ruine là où ils devaient trouver leur avancement, ils s'enorgueillissent des grâces que Dieu leur accorde : ils se croient quelque chose quand ils ne sont rien, et les faveurs du Ciel, destinées à les rendre meilleurs, ne servent qu'à les endurcir. Ils deviennent comme ceux dont parle le Psalmiste quand il dit :
- Les ennemis du Seigneur lui ont menti, et leur temps viendra dans FEternité. Il les a nourris de la moelle et de la fleur de froment, et il les a saturés du miel échappé de la pierre*. Dieu le Père nourrit quelquefois les esclaves de la plus pure et de la plus précieuse substance de sa grâce, afin qu'ils v aspirent à devenir ses enfants. Mais eux abu- Visent de cette grâce et deviennent ses enne-
' mis. Ils abusent même des Ecritures par
«leurs péchés et leurs passions, lorsqu'y retournant après la prière, ils se disent en euxf.\ mêmes comme la femme de Manué : Si le Seigneur avait voulu nous donner la mort,
■'jl n'aurait pas reçu le sacrifice de nos mains1.
* Math, xv, 22, 22, 28.- »P«. lxxjc, 16, 17.— »Jog. xiii, 23.
AUX FRÈRBS DU MONT-DIEU