‹ Œuvres de Saint Bernard (volume 3)Chapitre 144 sur 179 · PRÉLUDE · texte numérisé non relu

PRÉLUDE

4. Plongé dans un océan de misère, à demi pourri, dans le limon fangeux où je suis enfoncé et où mes pieds ne trouvent pas de fond, de l'abîme de mes douleurs je crie vers vous, Seigneur , Seigneur, entendez ma voix. C'est pour venger votre image et votre ressemblance que vous m'aviez imprimées en me créant, et que j'ai négligées, perdues, que vous m'avez laissé défigurer par la misère qui est aujourd'hui mon malheur; c'est en expiation de ma faute que le poids de mes iniquités me tient si bas dans la boue du péché. Vous avez mis sur moi la main de votre jugement juste et caché ; elle pèse sur moi et m'empêche de me relever. Dans cet abîme, dans cette fange, dans ce limon, pas un point d'appui qui m'aide à en sortir, où je puisse me prendre pour me tirer de là. Cet enfer n'a pas de fond, il n'offre que les insondables profondeurs du désespoir. La nature corrompue ne m'offre que des fanges où j'enfonce ; rien ne m'y relève ; au contraire, tout y est lien, entrave. Le limon de cet abîme, l'amour de la chair, qui tend toujours à descendre dans l'insatiable abtme par un juste jugement, me tient comme cloué.

2. Mais, ô mon Dieu ! un abtme en appelle un autre ; l'abîme de ma profonde misère appelle l'abîme de votre infinie miséricorde. Je cherche où m'appuyer, où me tenir, car, je ne trouve que vous d'assuré, de solide, puisque vous subsistez par vous-même, et que tous les êtres n'ont d'existence que par vous. Je trouve, que dis-je?ah! si je vous avais trouvais que je serais solide ! Je cherche où trouver celui que mon cœur aime. Je parcours les rues de cette grande cité, de ce siècle. Ils vivent pour eux-mêmes, ceux qui, au dire de l'Apôtre, sont étrangers à la vie de Dieu l. Je parcours les places, les larges places du monde, et tout ce qui est en moi, hors de moi, à grands cris, c'est-à-dire par de lumineuses raisons, me rappelle au dedans de moi-même et m'atteste, d'après vous, que le royaume de Dieu est en moi, afin que je vous trouve dans le lit de mon cœur, vous que je ne rencontre pas au dehors. Me voilà donc au dedans de moimême ; facultés intimes de mon être, dites,

« Eph. iv, 18.

(a) Certains mes. portent : Livre des soliloque* de saint Bernard.

TRAITÉ DE LA CONTEMPLATION DIVINE

ayez-vous vu celui que mon cœur aime? Et ma mémoire me répondra : il est en moi. Où donc ? Car tu es un océan immense, qui renferme des monstres sans nombre ; des petits et des grands l. Ne cherchez pas Dieu avec les reptiles, même chez l'homme. Où donc? Dans l'amour. Là est sa demeure, son sanctuaire. L'amour est un sentiment naturel en vous. Si celui que vous cherchez est en votre amour, il est en vous ; s'il n'est pas là, vous ne l'avez pas. Mais celui que vous cherchez, vous ne le chercheriez pas si vous ne l'aimiez pas. Vous possédez donc celui que vous cherchez, il est chez vous. Mais vous n'en jouissez qu'à une condition ; c'est que je vous sois totalement présente.

3. Gardez-vous donc de me diviser et de m'éparpiller sur des objets étrangers ; recueillez-moi en vous et en Dieu, et vous pourrez jouir largement de lui, repasser en vous le souvenir de ses douceurs, et vous livrer aux transports inspirés par sa justice. Ou plutôt, ô ma mémoire ! ô mes affections ! entrons tout entière en Dieu, et par le souvenir, l'intelligence, la vue, jouissons du souverain bien, et de tous les autres biens dont il est la source. Il est en moi ; je le trouve dans mon amour ; je l'aime, j'en ai

la conscience et la certitude, et je veux, et je souhaite l'aimer avec plus d'ardeur et de perfection encore. Ah ! portons-nous vers lui de toute l'énergie de nos embrassements, couvrons-le de nos baisers. Etre aimable, redoutable, adorable, doux et tendre, infiniment miséricordieux, daignez m'honorerdu baiser de votre charité, vous qui avez daigné unir votre nature à ma nature. Nos embrassements vous cherchent, quand nos affections et nos œuvres s'efforcent de tendre vers vous, pour jouir de vous. Nous vous baisons quand nous vous offrons le pur amour d'un cœur pur ; et à votre tour, vous nous embrassez quand vous daignez nous visiter et nous consoler. Votre baiser, c'est la révélation, c'est l'infusion de votre grâce. Que la main gauche de votre consolation ne nous manque même pas; qu'elle soutienne ma tête et me prête son appui. Mais que votre droite spirituelle, avec ses consolations spirituelles et éternelles, m'embrasse tout entier et me plonge dans la jouissance. Et que dans l'embrassement de votre charité, dans les baisers de votre douceur mon âme s'endorme et repose en paix ; puisque vous, Seigneur, vous m'avez établi au sein de l'Espérance *.

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