CHAPITRE PREMIER
L'âme qui aime Dieu demande à être élevée après avoir été purifiée des affections et des vices de la terre.
4. Venez, montons à la montagne du Seigneur et à la maison du Dieu de Jacob, et il flous enseignera ses voies *. Intentions, pensées, volitions, affections, tout ce qui est en moi, venez, montons à la montagne, au lieu où Dieu voit, ou se laisse voir. Soins, sollicitudes, anxiétés, labeurs, peines, servitudes, attendez-moi ici avec rame, avec ce corps ; attendez qu'avez mon fils, c'est-à-dire la raison avec l'intelligence, nous allions adorer; nous reviendrons ensuite1. Oui, nous reviendrons, et bien vite, hélas! L'amour de la vérité nous sépare de vous, mais le véritable amour de
nos frères ne nous permet pas de vous abdiquer totalement. Mais bien que les nécessités que vous nous imposez nous arrachent à ces douceurs, nous ne devons pas pour vous, nous en sevrer absolument. Seigneur, Dieu des vertus, changez-nous, montrez-nous votre visage et nous serons sauvés *. Mais hélas, hélas ! mon Dieu quelle prétention hâtive, téméraire, déréglée, présomptueuse, contraire à la règle tracée par votre parole vraie et sage, d'aspirer à voir Dieu avec un cœur impur! O bonté souveraine 1 6 bien suprême! vie des cœurs, lumière des yeux intérieurs, ah 1 Seigneur, dans votre bienveillance, ayez pitié! car ma purification, ma confiance, ma justice, c'est la contemplation de votre bonté. Donc, ô Dieu ! vous qui dites à mon âme dans un langage connu de vous : Je suis ton salut \ Maître, Maître suprême, unique Docteur, capable de m'enseigner ce que je désire voir, à votre aveugle, à votre mendiant,
1 P*. cm, 28. — * Isale n, 3. — • Gen. xxn, 5.
1 Ps. iv, 9, 10. — * Pb. uohx, 20. — • Ps. xxxtv, 3.
TRAITÉ DE LA CONTEMPLATION DIVINE
dites : Que veux-tu que je te fasse ' ? Et vous savez, vous qui me donnez cette grâce, comment mon cœur, s'élançant des retraites où il se cache, rejetant loin de lui toutes les grandeurs de ce monde, ses beautés, ses douceurs, tout ce qui peut tenter, tout ca qui tente d'ordinaire la concupiscence de le chair ou des yeux, ou l'ambition de l'esprit, vous crie : Mon visage vous a cherché * : je chercherai votre visage. Ah I ne le détournez pas de moi; non, n'allez pas dans votre colère vous détourner de votre serviteur*.
2. Je suis imprudent , je suis méchant, ô mon antique et infatigable appui ! Mais voyez, j'agis ainsi par amour pour vous. [Quand en effet, par un don de votre grâce, mon cœur cesse de se tourner vers les choses charnelles, que vous placez derrière moi et le monde et tout ce qui est du monde ; pourquoi, je vous prie, quand je vous cherche de tout mon cœur, et que je me flatte d'avoir rencontré votre visage seul objet de mes désirs , pourquoi tout à coup m'en trouvé-je séparé ? Pourquoi me le dérobez-vous? me regardez-vous comme votre ennemi ? Voulez-vous me consumer dans les péchés de mon adolescence? ne suis-je pas converti et revenu vers vous ? Restezvous éloigné de moi ? Si je ne suis pas converti, Dieu des vertus changez-moi : si vous me tournez le dos, Dieu des vertus, retournez-vous. Vous avez dit Israël, si tu reviens, convertis-toi à moi * et encore: convertissezvous à moi et moi je me convertirai à vous *. Vous savez que votre grâce a un asile dans mon pauvre cœur : mon cœur est prêt, mon Dieu, oui il est prêt. Ordonnez ce qu'il vous plaira; donnez-moi l'intelligence de vos préceptes ; donnez-moi le pouvoir9après m'avoir donné le vouloir, et en moi il arrivera de moi tout ce que vous voulez. Dieu des vertus, convertissez-vous, montrez-moi votre visage et nous serons sauvés] (a).
3. Mais en moi, au fond de mon esprit et de mon âme, répond la voix puissante de votre témoignage, voix qui ébranle les profondeurs de mon être : mes yeux intérieurs sont éblouis de l'éclat de votre vérité qui m'assure que l'homme vivant ici bas ne saurait vous voir. Jusqu'ici tout entier dans le péché je n'ai pu mourir à moi-même et vî-
* Luc xviii., 41.— * Ps. xvi, 8, 9. — "Ps. xxvi, 9. — * Jérém.iv, 1. — * Zach. i, 3.
(a) Le passage enfermé entre crocheta ne se trouve pas dans l'édition de la bibliothèque des pères de Clteaox.
vre pour vous ; mais pourtant, d'après vos préceptes, et par votre grâce, me voilà debout sur le roc de ma foi, de la foi chrétienne, dans un lieu qui vraiment vous appartient, et où, selon mes forces, j'endure patiemment, je baise, j'embrasse votre main qui me couvre et me protège : et quelquefois dans ma contemplation, avide de considérer ne fût-ce que par derrière celui qui me voit, j'admire en le parcourant le sentier de la vie humaine du Christ, votre fils. Mais si je veux approcher de lui, et avec l'hémorrhoïsse dérober dans l'attouchement salutaire de la frange de sa robe la santé de mon âme infirme et misérable ' ; ou, si comme Thomas, cet homme de désirs, je veux le voir et le toucher tout entier ; ou même allant plus loin, approcher de la plaie sacrée de son côté, ouverture pratiquée dans les flancs de l'arche , n'y pas mettre seulement le doigt, ou la main, mais entrer tout entier dans le cœur même de Jésus, le saint des saints, l'arche du testament, l'urne d'or, l'âme de notre humanité contenant la manne de la divinité : hélas ! on me crie : Ne me touchez pas * ; on me dit comme dans l'Apocalyse, hors d'ici les chiens9; et ainsi repoussé, chassé par le fouet vengeur de ma conscience, je suis réduit à expier ma méchanceté et ma présomption. Je regagne mou rocher, ce rocher refuge des hérissons *, couvert des épines du péché, et je baise, et j'embrasse de nouveau votre main protectrice ; le peu que j'ai vu et senti embrasse mes désirs ; je brûle d'impatience, j'aspire après l'heure où vous ôterez de moi cette main qui me couvre, ou vous répandrez la grâce illuminante, pour qu'enfin, selon la réponse de votre vérité, mort à moi-même et vivant en vous, je commence à voir votre face à découvert, et à puiser dans cette vision la ressemblance avec vous.
4. O visagexvisage, bienheureux visage, celui qui en vous voyant mérite de vous ressembler, celui-là dresse en son cœur une tente au Dieu de Jacob, il fait tout selon le modèle qui lui est présenté sur la montagne, et il peut chanter à bon droit : Mon cœur vous a parlé ; mon visage vous a cherché ; je chercherai Seigneur, votre visage *. C'est pourquoi, je l'ai dit , examinant à l'aide de votre grâce tous les recoins de ma concience, ses frontières, je n'ai qu'un désir
* Math, ix, 20, 25, 27. — * Oean xx,25, 1T— • Apoc. xxn, 15. — * Ps. axifl, 118. — » Ps. xxvi, 8.
TRAITÉ DE LA CONTEMPLATION DIVINE
unique, celui de vous voir, afin que ce inonde qui est moi-même voie aussi le salut de son Dieu, afin que j'aime, après l'avoir vu, celui dont l'amour est la véritable vie. Car dans la langueur où mes désirs me jettent, je me dis : qui aime ce qu'il ne voit pas? Comment trouver aimable ce qui n'est visible en aucune façon ? Mais à mes désirs qui vous cherchent, viennent s'offrir toutes vos amabilités : elles affluent et du ciel et de la terre, et de la création tout entière : elles viennent au-devant de moi, et me remplissent, ô Seigneur adorable et aimable en toutes choses. Et plus elles vous montrent clairement et manifestement aimable, plus ardents sont les désirs qu'elles m'inspirent pour vous. Mais hélas ! ils n'aboutissent pas encore à la pleine suavité, aux délices de la jouissance. En activant la douloureuse énergie de mes affections, ils ne m'apportent que le tourment de l'absence tourment mêlé pourtant de quelquedouceur. Car de même que toutes mes offrandes ne sauraient parfaitement vous plaire si elles ne sont accompagnées de l'offrande de moimême, ainsi la vue de vos biens me ranime et me charme, mais sans vous, elle est incapable de me rassasier.