‹ Œuvres de Saint Bernard (volume 3)Chapitre 16 sur 179 · Mais voici qu'un des chérubins 00 sug · texte numérisé non relu

Mais voici qu'un des chérubins 00 sug

(a) Certains Mss. ajoutent : Cest-a-diro l'ange do grand conseil.

Isaie xxxni 7. — * Ps. xxxv, 6»

SUR LA FETE DE L'ANNONCIATION

gère Tidée de les envoyer au roi Salomon, puisque tout jugement, dit-il, a été remis au Fils1. La Miséricorde et la Vérité se rencontrèrent donc en sa présence, et ne firent guères que redire leurs plaintes. J'en conviens, dit la Vérité, la Miséricorde est animée d'un zèle excellent : que n'est-il donc conforme à la science ? Mais pourquoi veutelle ménager un prévaricateur plutôt que sa sœur? Et vous, dit la Miséricorde, vous n'épargnez personne : vous déployez contre ce pécheur une indignation qui enveloppe jusqu'à votre sœur. Quel mal ai-je donc mérité? Si vous avez quelque chose contre moi, parlez : sinon pourquoi me persécuter ? Controverse épineuse, mes frères ; contestation embarrassée. Ne serait-ce pas le lieu de s'écrier : mieux valait pour cet homme n'être jamais né ? Telle était donc la situation ; et il semblait impossible de sauver à la fois dans l'homme la Miséricorde et la Vérité. La Vérité ajoutant que l'injure qu'on lui faisait retombait sur le Juge même, qu'il fallait éviter de rendre inutile la parole du Père, dans la crainte de frapper de stérilité ce Verbe vivant et efficace : Cessez, je vous prie, s'écria la Paix, cessez tous ces discours. Cette altercation ne vous sied pas : il est indigne que des vertus se livrent ainsi à la contention.

42. Or le Juge s'inclinant écrivait avec son doigt sur la terre. Les paroles ainsi tracées, la Paix les lut aux oreilles de tout le monde ; elle était la plus voisine. Ces paroles les voici : L'une dit : Je suis perdue si Adam ne meurt pas : et l'autre dit : Je suis perdue, s'il n'obtient miséricorde. Qu'il y ait donc mort, une bonne mort ; les voilà contentes toutes deux. A ces mots, à cet arrangement si sage et si juste, elles sont toutes saisies d'étonnement : il est évident qu'il ne reste aucun sujet de plainte , dès qu'Adam peut à la fois mourir et obtenir miséricorde. Mais comment cela se fera-t-il, demandent-elles? La mort est cruelle, amère, terrible ; son nom seul inspire l'effroi. Comment pourrait-elle être bonne ? Mais lui : La mort des pêcheurs, ditil, est horrible ; mais celle des saints est précieuse. Et n'est-elle pas précieuse si elle est la porte de la vie, et l'entrée de la gloire ? Oui, répondent-elles : mais comment cela se fera-t-il? Cela se fera, dit-il, si quelqu'un qui ne doit rien à la mort meurt par charité. La mort ne pourra retenir en ses liens un innocent : et comme il est écrit, la mâchoire de

*j*Bv,a.

Léviathan se trouvera percée * , la muraille de division tombera, le vaste chaos jeté entre la mort et la vie sera comblé. La charité, forte comme la mort, ou plutôt plus forte qu'elle, une fois entrée dans la maison de ce fort armé, l'enchaînera, lui ravira ses armes; en passant elle tracera au fond des flots delà mer, une routeque suivront ceux qu'elle aura délivrés.

13. Ce langage parut bon, juste, digne d'être accueilli. Mais où trouver cet innocent qui consente à mourir sans y être obligé, volontairement , non. pour l'avoir mérité, mais de son plein gré ? La Vérité se met à parcourir le monde ; personne n'y est sans tache, pas même l'enfant d'un jour '. De son côté, la Miséricorde parcourt le ciel, et dans les anges même elle trouve, je ne dis pas le péché, mais une charité au-dessous du sacrifice en question. Cette victoire était réservée à un autre, à celui dont la charité ne saurait être surpassée et qui la porte jusqu'à donner sa vie pour des serviteurs inutiles et indignes. Car s'il ne nous traite plus de serviteurs, c'est le fait de son immense amour et de sa merveilleuse condescendance. Pour nous, aurions-nous accompli tous ses ordres, à quel autre nom avons-nous droit qu'à celui de serviteurs inutiles 8? Mais qui osera le questionner sur ce point? La Vérité et la Miséricorde reviennent au jour fixe, inquiètes et troublées de n'avoir pas trouvé l'objet de leurs désirs.

14. Alors la Paix les prend à part et les console : Vous ne savez rien, leur dit-elle, et vous n'y pensez pas. Vous ne rencontrerez pas un homme, un seul qui fasse le bien. C'est à Celui qui vous a conseillées de vous venir en aide. Le Roi entendit ce langage et dit : Je me repens d'avoir créé l'homme \ J'en suis fâché , c'est à moi d'endurer la peine, de faire pénitence pour l'homme que j'ai créé. Et il ajouta : Me voici. Ce calice ne peut passer sans que je ne le boive. Et appelant sur le champ Gabriel : Vas, lui dit-il, dis à la fille de Sion: Voici ton Roi qui vient*. Gabriel se hâte : Sion9 s'écrie-t-U, orne ta couche nuptiale et reçois ton Roi. Or la Vérité et la Miséricorde devancèrent l'arrivée du Roi, comme il est écrit : la Vérité et la Miséricorde marcheront devant vous. La Justice prépare le trône, selon cette parole : La Justice et le jugement sont la préparation de son trône*. La Paix vient avec le Roi, afin de

* Job xl, 19. — * Job xiv, 4, 5, selon les Sept — * Luc xvii , 10. — * Geo. VJ» 7. — • Zwb. a, ». — Ps, uuutvui, 15.

as

vérifier l'oracle du prophète : La paix régnera sur notre terre à son arrivée. C'est pour cela qu'à la naissance du Seigneur le chœur des anges chantait : Paix sur la terre aux âmes de bonne volonté \ Alors la Justice et la Paix s'embrassèrent : jusque là elles étaient divisées. La première, si toutefois il y avait quelque justice sous la loi, avait plutôt un aiguillon qu'un baiser; elle pressait les cœurs par la crainte plus qu'elle ne les attirait par l'amour. Elle était incapable d'amener à cette réconciliation opérée par la Justice dérivée de la foi. Pourquoi ni Abraham, ni Moïse, ni les autres justes de ce

temps-là ne pouvaient-ils, à leur trépas, obtenir la paix de l'éternelle béatitude ni entrer dans l'empire de la paix ? C'est que la Justice et la Paix ne s'étaient pas encore embrassées. C'est pour cela, mes très-chers frères, qu'il nous faut apporter à la recherche de la Justice plus d'ardeur et de zèle. La Justice et la Paix se sont donné le baiser réconciliateur, et elles ont formé entre elles une alliance et une amitié indissolubles : quiconque portera avec soi le témoignage de la Justice recevra de la Paix un joyeux accueil, et de doux embrassements ; il s'endormira dans ses bras et y goûtera le repos.

SERMON II

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De l'Esprit septiforme en Jésus-Christ.

1 . Mes frères, dans la solennité de ce jour, l'Annonciation du Seigneur, la simple histoire de notre réparation s'offre à nous comme une plaine du plus délicieux aspect. Une mission nouvelle est confiée à l'ange Gabriel, et une Vierge, professant une vertu nouvelle aussi, est honorée de l'hommage d'un salut nouveau. L'antique malédiction qui pesait sur la femme disparaît, et une Mère d'un genre nouveau reçoit une bénédiction jusque là inconnue. La grâce féconde un sein étranger à la concupiscence, et celle qui dédaigne toute relation humaine enfante sous l'action du Saint-Esprit. L'antidote nous arrive par la même porte par laquelle le venin du serpent était venu infecter le genre humain tout entier. Il est facile de cueillir d'innombrables fleurs en ces prairies ; mais j'aperçois au milieu un abîme d'une profondeur eflrayante. Oui, c'est un abîme insondable que l'Incarnation du Seigneur; un abime impénétrable se cache dans ces mots : Le Verbe s'est fait chair et il a habité parmi nous*. Qui le scrutera? Qui en atteindra le fond? qui saisira ce qu'il recèle? Le puits

* Lac ii, H, -. * Jeta i, 4.

est profond, et je n'ai rien pour y puiser. Pourtant d'ordinaire une vapeur s'échappe des puits et humecte les linges qu'on place au-dessus. C'est pourquoi, bien que la conscience de mon infirmité me porte à redouter de forcer l'entrée de ce puits, souvent, coàime si j'étais sur le bord, j'étends mes mains vers vous, Seigneur ! parce que mon âme est devant vous comme une terre sans eau. Et aujourd'hui, s'il s'élève de cet abîme une nuée, et que ma pensée s'en imprègne, même faiblement, je m'empresserai, mes frères, de vous communiquer ces faibles émanations : j'exprimerai de mon linge les gouttelettes de rosée dont il sera pénétré.

2. Je demande donc pourquoi le Fils s'est incarné de préférence au Père et au Saint- Esprit, quand la Trinité tout entière a nonseulement une môme gloire, mais une même substance. Mais qui a pénétré dans l'intelligence divine? Qui a assisté à ses conseils? C'est ici un mystère profond, et nous ne devons pas hasarder à son sujet un sentiment téméraire. Il semble toutefois que l'incarnation du Père ou de l'Esprit-Saint eût entraîné de la confusion, par la pluralité des fils qu'elle suppose, puisque autre eût été le fils

SUR LA FÊTE DE L'ANNONCIATION

de Dieu, autre le fils de l'homme. Il paraît surtout convenable que la Personne qui déjà possédait la filiation divine eût également la filiation humaine, afin d'éviter toute ambiguïté de nom. Enfin, c'est la gloire singulière de notre Vierge, c'est l'excellente prérogative de Marie d'avoir mérité pour fils le fils même de Dieu le Père, privilège qui évidemment lui eût été ravi si le Fils ne s'était pas incarné. On ne pouvait non plus nous ménager autrement une occasion semblable d'espérer le salut et l'héritage. Car le Fils unique en devenant le premier-né d'une nombreuse famille de frères, associera certainement à son héritage ceux qu'il a appelés à la faveur de l'adoption. Le Christ Jésus, médiateur fidèle, a donc merveilleusement rassemblé dans l'unité d'une Personne la substance divine et la substance humaine ; et dans l'œuvre de notre réconciliation, usant d'un procédé sublime et équitable, a donné à chacune de ces substances ce qui lui appartenait : à Dieu l'honneur, à l'homme la miséricorde. Entre le Maître offensé et le serviteur coupable, la meilleure forme de composition était en effet celle-ci : — Par zèle pour l'honneur de Dieu, ne pas écraser le serviteur coupable du poidsd'une sentence trop sévère; et, d'un autre côté, éviter qu'une condescendance trop grande pour le serviteur prive Dieu de l'honneur qui lui est du.

3. Ecoutez donc et observez la part faite par l'ange à la naissance de ce Médiateur. Gloire à Dieu au pats haut des deux, et sur la terre paix aux âmes ae bonne volonté l. C'est pour respecter ce partage que le Christ, fidèle réconciliateur, a possédé l'esprit de crainte qui i a porté à honorer son Père, à l'entourer d'égards, à chercher sans cesse sa gloire, et en même temps 1 esprit de piété qui lui inspira pour les hommes une miséricordieuse compassion. 11 dut aussi avoir l'esprit de science pour établir entre la crainte et la piété une ligne de démarcation qui les préservât de toute confusion. Et remarquez que dans le péché de nos premiers pare Ls, il y eût trois coupables ; mais à ces trois coupables trois choses firent défaut. Je parle d'Eve, du Démon et d'Adam. Eve manqua de science; elle qui, dit l'Apôtre, fut entraînée à la prévarication par la séduction *. Mais cette science ne manqua pas au serpent, qui nous est dépeint comme le plus fin des animaux; mais le méchant fut sans bonté, sans piété, puisque dès l'origine il est devenu

homicide. Pour Adam, peut-être fut-il bon en ne voulant pas contrister sa femme; mais il oublia la crainte de Dieu, il céda à la voix d'Eve plutôt que d'écouter celle du Seigneur. Ah ! plût au ciel que la crainte de Dieu l'eût emporté en son cœur! comme nous lisons de Jésus-Christ qu'il a été rempli, non pas de l'esprit de piété, mais de l'esprit de crainte *. En toutes rencontres et en toutes choses, en effet, il faut préférer à la bonté envers le prochain la crainte de Dieu ; car Dieu seul a le droit de revendiquer l'homme tout entier. C'est donc par ces trois choses, la crainte, la piété, la science, que notre Médiateur a réconcilié les hommes à Dieu ; car c'est par la sagesse et la force qu' nous a tirés de la main de notre enne Sa sagesse ravit à cet ennemi un droit bien ancien, en lui permettant de mettre la main sur un innocent : sa force prévalut; elle empêcha Satan de retenir violemment des âmes rachetées, quand Jésus remontait victorieux des enfers, et que la vie de tous ressuscitait avec lui.

4. Depuis, il nous nourrit d'un pain de vie et d'intelligence, et il nous abreuve de i'eau de la sagesse et du salut. En effet, l'intelligence des choses spirituelles et invisibles est le pain véritable de l'âme; il soutient notre cœur, il le fortifie pour les bonnes œuvres dans tous les exercices de l'esprit. Que l'homme charnel qui n'entend rien aux choses de Dieu, où il ne voit que folie, gémisse et pleure, disant : Mon cœur est desséché, parce que fat oublié de manger mon pain *. Voici une vérité certaine et absolue : rien ne sert à l'homme de gagner l'univers s'il perd son âme. Mais l'avare peut-il comprendre ce principe? On tente d'inutiles efforts en essayant de l'en convaincre. Pourquoi? C'est que ce principe à ses yeux est folie. Est- il rien de plus vrai que ceci : Le joug du Christ est suave? Présentez cette maxime à un mondain ; au lieu d'un pain, il n'y trouvera qu'une pierre. C'est de cette intelligence de la vérité que l'âme vit; c'est là sa nourriture spirituelle; car 1 homme ne vit pas uniquement de pain , mais de toute parole qui procède de la bouche de Dieu*. Cependant, tant que tous ne goûterez pas la vérité, vous ne pénétrerez que difficilement ce qu'elle a d'intime. Mais dès que vous commencez à vous plaire en elle, ce n'est plus un aliment, c'est un breuvrage. Elle entre aisément dans Taiiic ou la nourriture fournie par l'iiitelli-

* Lw n, 14. — * I Tim, n, 14.

1 Iwfe xi, J. — * P». ci, 5. — * Dcutér. vin, 3.

gence des choses spirituelles est digérée par le breuvage de la sagesse, de façon qu'elle soit profitable aux membres de l'homme intérieur, c'est-à-dire à ses affections en proie à la sécheresse, au lieu de leur devenir une charge.

5. Des choses nécessaires au salut des peuples, aucune n'a donc manqué au Sauveur. C'est de lui qu'Isaïe a chanté d'avance : Un rameau sortira de la tige de Jessé, et une fleur s'élèvera de cette racine, ei sur elle se reposera l'esprit du Seigneur, esprit de sagesse et d'intelligence, esprit de conseil ei de force, esprit de science ec de pieu, et l'esprit de crainte du Seigneur la remplira \ Observez que le prophète annonce que cette fleur doit sortir de la racine et non de la tige. Si la chair du Christ eût été une chair nouvelle,

créée du néant dans la Vierge (comme quelques-uns l'ont pensé), on aurait pu dire que la fleur était sortie de la tige et non de la racine. Mais puisqu'elle sort de la racine, c'est une preuve incontestable qu'elle a pris à la source commune les éléments de son être. Et si le Saint-Esprit s'est reposé sur elle, il n'y a là aucune contradiction. En nous, parce qu'il n'y a pas un esprit supérieur, il ne se repose pas ; la chair oppose ses désirs à l'esprit, et l'esprit les siens à ceux de la chair : triste combat! Puisse-t-il nous en affranchir, Celui qui n'a ressenti rien de semblable, l'homme nouveau, l'homme véritable qui a pris notre chair à la source commune sans y prendre pourtant le vieux levain de la concupiscence I

SERMON TTT(A)

De la femméadultère (Jean vin 3, H) : de Suzanne (Dan. xni) et de la bienheurc >se

Marie (Luc i, 26, 38.)

1. Que vous êtes riche en miséricorde, que vous êtes magnifique en justice, que vous distribuez vos grâces avec munificence, 6 Seigneur, notre Dieu! Non, personne ne sait, comme vous, donner avec tant d'abondance, rémunérer avec tant d'équité, délivrer avec tanl de bonté ! Vous regardez gratuitement les humbles, vous jugez justement les innocents, vous sauvez misé ricordie use ment 1rs poclit.urs. Voilà, mes frères, les mets plus coph u\ que d'habitude servis aujourd'hui à 1 1 table du riche Père de famille, dans les témoignages tirés des saintes Ecritures, si toutefois nous y prêtons une attention sérieuse. Cette abondance, nous la devons à la coïncidence du saint temps de

(a) Prononcé en 1150. L'Annonciation tombait le samedi, veille du ive dimanche de Carême où on lit à l'office l'histoire de Suzanne, et à la messe l'Évangile de la femme adultère,

1 Isaie, xi, 1, 3.

Carême avec le jour sacré de l'Annonciation du Seigneur. Aujourd'hui, en effet, à nos oreilles, l'indulgence du Rédempteur a absous la femme surprise en adultère: aujourd'hui elle a délivré de la mort Suzanne innocente, aujourd'hui elle a rempli la bienheureuse Vierge des faveurs exceptionnelles d'une bénédiction gratuite. Festin magnifique dont les mets sont la miséricorde, la justice et la grâce ! Et la miséricorde n'estelle pas une nourriture pour les hommes ? Oui, et une nourriture salutaire, dont l'efficacité guérit. La justice, de son côté, n'estelle pas un pain pour le cœur ? Oui , et elle l'aflermit, c'est un aliment substantiel et solide. Heureux ceux qui ottt faim car ils seront rassasiés1 ! N'est-ce pas encore pour l'âme une nourriture que la grâce de son Dieu? Oui, et une nourriture pleine de dou-

*Math,v,«.

SUR LA FLTE DE L'ANNONCIATION

ceur, de suavité, de délicieuse saveur : ou plutôt rassemblant toutes les propriétés des deux autres, elle charme, elle soutient, elle guérit.

2. Mes frères, approchons de cette table , et goûtons au moins à chacun des mets qui y sont servis. Dans La loi. Moïse a oraonne de lapider ces gens-là , disent des pécheurs parlant d'une pécheresse et les Pharisiens à propos d'une adultère. 11 a parlé ainsi à cause de la dureté de vos cœurs. Mais Jésus se baissa. Seigneur, abaissez les deux et descendez *. En s'inclinant, en se laissant fléchir à la miséricorde (car il n'avait pas un cœur de juif) u écrivait avec son àoiqt, non sur la pierre, mais sur la terre. Et là il y a, non pas une écriture unique, mais une double écriture, comme il y a deux tables dans les mains de Moïse. Peut-être écrivait-il vérité et grâce, et en écrivant une seconde fois, semble-t-il les imprimer sur la terre, selon ce mot de l'apôtre saint Jean ; La loi a été donnée par Moïse, la grâce e± la vérité ont éie réalisées var jesus-Cnnsi*. Est-ce dans la table de la vérité qu'il a lu, pour réfuter les Pharisiens: Que celui de vous qui est sans péché lui iette la première pierre? Parole courte mais vive et efficace, plus pénétrante qu'un glaive acéré. A ce mot, comme ces cœurs de rocher sont brises! comme ces fronts de granit sont broyés sous cette petite pierre! C'est ce que prouvent bien la confusion qui les couvre, et leur retraite clandestine. Cette adultère méritait, il est vrai, d'être lapidée. Hais que celui-là trouve de la joie à punir qui n est pas lui-même digne de châtiment ! Que celui-là ose tirer vengeance d'une pécheresse qui ne mérite pas le premier d'être traite ainsi! Sinon commencez par vous; vous êtes si près de vous-mêmes ! Prononcez la sentence, et exercez la vengeance contre vous. Ainsi parle la Vérité.

3. Mais ce n'est pas tout encore: car cette Vérité a confondu les accusateurs, sans absoudre la coupable. Qu'elle écrive donc de nouveau, qu'elle écrive sa grâce, qu'elle lise ensuite, ei que nous l'entendions. Femme, personne ne vous a condamnée?

Personne, Seigneur. Je ne vous condamnerai pas non plus: allez et ne péchez plus. 0 parole de miséricorde ! quelle joie salutaire on éprouve en 1'intendaut! Seigneur, ah! faitesmoi entendre, dès le matin, votre miséricorde, parce que j'ai espéré en vous*. Car l'espérance seule obtient auprès de vous la

place de la miséricorde, et vous ne versez l'huile de cette miséricorde que dans le vase de la confiance. Mais il y a une confiance infidèle, qui ne peut qu'attirer la malédiction. C'est lorsque nous nous autorisons de l'espoir du pardon pour pécher. Une pareille disposition ne mérite pas le nom d'espérance; c'est une insensibilité, une dissimulation fatales. Car quel espoir peut avoir celui qui ne voit pas le péril? ou quel remède pouvezvous avoir contre la crainte quand vous n'avez le sentiment ni de la crainte, ni de ce qui en est la matière ? La confiance est une consolation : et il n'a pas besoin de consolation celui qui trouve sa joie à mal faire, et qui met ses délices dans le crime. C'est pourquoi, mes frères, prions le ciel de nous répondre et de nous faire connaître Ténormité de nos iniquités et de nos péchés: souhaitons que nos crimes nous soient montrés. Sondons nos voies et nos dispositions : et songeons sérieusement à tous les périls que nous courons. Que chacun dise dans un sentiment de terreur: j'irai aux portes de l'enfer; afin que nous ne respirions plus que par la seule miséricorde de Dieu. Voilà la vraie confiance de l'homme qui se défie de lui-même, pour ne s'appuyer que sur son Dieu. Voilà, dis-je, la véritable confiance à laquelle la miséricorde n'est pas refusée, car le Prophète le déclare : Dieu se complaît en ceux qui le craignent et en ceux qui espèrent en sa miséricorde1. Et, certes, les biens qu'il nous ménage ne sont pas à dédaigner. Nous trouvons en nous un sujet de crainte, mais en lui un motif de confiance. Il est doux et plein de suavité: riche est sa miséricorde; il se laisse apaiser, il est libéral en ses pardons. Croyons en ses ennemis eux-mêmes qui n'ont pas trouvé en lui d'autre base pour y appuyer leurs calomnies. U compatira au sort de la pécheresse, disent-ils, et il ne la laissera pas mettre à mort. U se montrera donc l'ennemi évident de la loi en absolvant une femme condamnée par la loi. 0 Pharisiens ! toutes les inventions de votre malignité vont retomber sur vos têtes. Vous vous défiez de votre cause, puisque vous cherches à éluder le jugement. L'absolution de cette femme ne porte aucune atteinte à la loi, puisqu'elle reste sans accusateur.

4. Mais, considérons, mes frères, où vont ces Pharisiens en se retirant. Voyez-vous ces deux vieillards (les plus vieux ont donné le signal du départ) se cacher dans le verger de

1 Ps. exun, 5. — " Jean i, 47. — » Ps. cxlii, 8.

1 Ps. cxlvi,, 11.

oachim. Us cherchent Suzanne sa femme.

Suivons-les, car ils nourrissent contre elle un criminel dessein. Consentez à nos propositions, disent ces vieillards, ces Pharisiens, ces loups privés naguères du plaisir de dévorer une autre brebis, mais une brebis égarée. Consentez à nos propositions et ayez commerce avec nous. Vieillards scélérats et endurcis dans le crime, quoi I tantôt vous accuserez l'adultère et tantôt vous le prêcherez ! Voilà toute votre justice : ce que vous condamnez en public vous le faites en secret. C'est pour cela que vous êtes partis l'un après l'autre, quand celui qui pénètre tous les secrets eut ébranlé vos consciences en disant : Que celui de vous qui est sans péché lui jette ta première pierre. La Vérité a eu raison de dire à ses disciples : Si votre justice n'est plus par faite que celle des Scribes et des Pharisiens, vous n'entrerez pas dans le royaume des cieux\ Sinon, poursuivent les vieillards, nous porterons témoignage contre vous. Race de Chanaan, et non de Juda, Moïse n'a pas même prescrit cela dans la loi» Celui qui a ordonné de lapider l'épouse adultère a-t-il enjoint d'accuser la femme chaste et vertueuse ? S'il a condamné la première à périr écrasée sous les pierres, a-t-il aussi exigé de déposer contre l'innocence? Au contraire : il n'a pas voulu laisser le faux témoin plus impuni que l'adultère1. Mais vous qui mettez votre gloire dans la loi, vous outragez Dieu en la transgressant.

5. Suzanne s'écria en gémissant: l'angoisse me presse de toute part. Car la mort est partout : d'un côté mort corporelle, mort spirituelle de l'autre. Si je fais cela, dit-elle, c'est ma mort; si je m'y refuse je n'échapperai pas à vos mains. Et aux vôtres, o Pharisiens I personne n'échappe non plus, ni la femme coupable , ni la vertueuse : vos accusations atteignent et le saint, et le pécheur. Vous cachez vos péchés quand vous découvrez ceux d'autrui : et quand un homme est personnellement innocent vous lui prêtez vos crimes. Cependant que fait Suzanne entre la mort et la mort, entre la mort de l'âme et celle du corps? // vaut mieux, ditelle, que je tombe innocente entre les mains des hommeê que d'abandonner la loi de mon Dieu. Elle savait qu'il est affreux de tomber aux mains du Dieu vivant. Car les hommes, quand ils ont tué le corps, sont réduits à l'impuissance à l'égard de l'âme. Mais il faut redouter celui qui a le pouvoir de nous je-

ter corps et âme dans l'enfer1. Pourquoi la maison de Joachim tarde-t-elle à arriver? Qu'elle se précipite à l'entrée du jardin : cal* un cri a retenti dans le verger. C'est le cri de loups affreux: c'est aussi le doux bêlement de la brebis tombée au milieu d'eux. Mais il ne leur permettra pas de dévorer cette brebis innocente, celui qui a daigné arracher de leurs dents une autre brebis qui méritait moins cette délivrance. Aussi lorsqu'on la conduisait à la mort, son cœur était plein de confiance en Dieu: elle l'avait craint jusqu'à dédaigner pour lui toute crainte humaine, jusqu'à préférer sa loi et à sa vie et à sa réputation. Jamais on n'avait rien dit de pareil de Suzanne. Ses parents étaient justes, et son mari jouissait de la plus grande considération parmi les Juifs. Elle a donc bien mérité d'obtenir du juste juge une juste vengeance contre d'iniques accusateurs, celle qui avait de la justice une soif assez ardente pour mépriser la mort corporelle, la honte de sa race, et le deuil inconsolable de ses amis.

6. Et nous, mes frères, si nous avons entendu le Christ nous dire, ie ne vous condamnerai pas non plus, si nous ne voulons plus pécher contre lui, mais vivre pieusement en lui, souffrons la persécution , et ne rendons pas offense poui offense, malédiction pour malédiction. Autrement en perdant la patience on perd la justice, c'est-à-dire la vie, c'est-à-dire son âme. A moi la vengeance: c'est mo"' qui rendrai, dit le Seigneur1, lien est ainsi. Il rendra, mais si vous lui réservez le soin de votre vengeance, si vous ne lui ravissez pas le jugement, si vous n'usez pas de représailles envers ceux qui vous maltraitent. Il rendra justice mais à celui qui aura enduré l'injustice: il jugera avec équité, mais au profit de la mansuétude. Si je ne me trompe, vous vous fatiguez des lenteurs avec lesquelles viennent les délices : n'en soyez pas surpris, ce sont des délices. Elles ne deviendront jamais fades si rassasié qu'on en soit : elles n'exciteront jamais le dégoût des cœurs les mieux remplis.

7. L'Ange Gabriel fut envoyé par Dieu dans une ville de Galilée nommée Nazareth. Vous vous étonnez de voir Nazareth, une si petite ville, honorée d'un message du grand roi, et de quel message ! Cette petite ville cache un grand trésor; elle le cache aux hommes mais non pas à Dieu. Marie n'est-elle pas le trésor de Dieu? Son cœur la suit partout. Ses yeux sont sans cesse sur elle: partout

* Matn. v, 20. — * Deutér. xix, 16, 21; et Prov. xix, 9. * Math, x, 28. — « Rom. xn, *0.

SUh LA FÈÏE DE L'ANNONCIATION.

il regarde la bassesse de sa servante. Le fils unique de Dieu le Père connalt-il le ciel? S'il le connaît, il connaît aussi Nazareth. Pourrait-il ignorer sa patrie, ignorer son héritage ? Du chef de son Père il revendique le ciel, et Nazareth du chef de sa mère, puisqu'il se déclare, à la fois, et Fils de Daj vid,etson Seigneur1. Le cielestau Seigneur* pour la terre il Fa donnée aux enfants des hommes*. Il faut donc que l'un et l'autre deviennent sa propriété, puisqu'il n'est pas seulement le Seigneur, mais encore le filé de l'homme. Aussi entendez-le, en sa qualité de fils de l'homme, revendiquer la terre, et là communiquer en sa qualité d'époux. Les fleuri dit-il, ont apparu sur notre terre*. Ce qu'oïl ne contredit pas en donnant au mot Nazareth le sens de fleur. La tleur issue de la racine de Jessé aime une patrie fleurie: la fleur des champs, le lis des vallons se plaît au milieu des lis. Trois choses, trois grâces relèvent le prix de ces fleurs, la beauté, le parfum, l'espérance des fruits qu'elles donneront. Dieu vous regarde comme une fleur : il met en vous ses complaisances si vous avez et la beauté d'une vie honnête, et le parfum d'une réputation pure, et l'intention de la récompense future. Car le fruit de l'esprit c'est la vie éternelle.

8. Ae craignez pas, 6 Marie ; car vous avez trouvé grâce devant le Seigneur. Et quelle grâce! Une grâce pleine et singulière. Dirai-je singulière ou générale ? Je dirai l'un et l'autre, puisqu'elle est pleine et d'autant plus singulière qu'elle est générale ; car seule vousa vez reçu une grâce générale d'une façon singulière. Oui, dis -je, d'autant plus singulière qu'elle est générale : car seule, entre toutes les femmes, vous avez trouvé grâce. Grâce singulière, puisque vous avez seule trouvé cette plénitude; grâce générale, puisque tous reçoivent de cette plénitude. Vous êtes bénie entre toutes les femmes, et le fruit de vos entrailles est béni. Le fruit est spécialement le vôtre ; mais, par votre intermédiaire» il arrive à toutes les âmes. Ainsi jadis, ainsi la rosée était tout entière sur la toison et tout entière dans l'aire : mais jamais elle ne couvrit l'aire comme elle avait couvert la toison *. En vous seule, le Roi riche et souverainement riche s'est anéanti; le Très- Haut s'est humilié ; l'Immense s'est rapetissé et abaissé au-dessous des anges ; le vrai Dieu, Fils de Dieu, s'est incarné. Mais quel fruit voulait-il produire ? 11 voulait nous

1 Mat*, xxn, *2, 43. — * Ps. exin, 16,— • Cantiq, «, 12. — * Juges, vi, 37, 40.

enrichir de sa pauvreté, nous relever par set abaissements, nous agrandir par ses humiliations, nous unir à Dieu par son incarnation, nous aider à devenu un même esprit avec lui.

9. Mais que disons-nous, mes frères? Quel est le vase où la grâce est versée de préférence ? Si, comme nouu l'avons rappelé plus haut, la confiance est propre à contenir la miséricorde, et la patience la justice, quel sera le récipient réservé à la grâce? La grâce est un baume d'une pureté exquise : elle demande un vase très-solide. Or, qu'y-a-t-il d'aussi pur. d'aussi solide que l'humilité du cœur? C'est donc avec raison que Dieu donne la grâce aux humbles, et qu'il abaisse les yeux sur la bassesse de sa servante. Pourquoi, me uirez-vous? Parce qu'un cœur humble n est occupé par aucun mérite humain qui empêche la plénitude de la divine grâce d'y descendre à flots. Mais il nous fait rrriv t a cette humilité par certains degrés. Car, premièrement, le cœur de l'homme qui roue encore du plaisir à pécher, et qui na pat changé une malheureuse habitude pour uns résolution meilleure, trouve dans ses propres vices un obstacle qui le rend incapable de recevoir la grâce. Secondement, a-t-il commencé à se corriger, et se propose-t-il de ne plus retomber dans ses fautes passées, encore que ses désordres antérieurs semblent finis, tant qu'ils restent en son âme. ils la ferment à la grâce. Or, ils y restent jusqu'à ce que l'aveu les ait purifiés, et que de dignes fruits de pénitence les aient fait disparaître. Mais malheur à vous, si vous tombez dans l'ingratitude, plus funeste que tous les désordres et que tous les péchés ! Qu'y a-t-il de plus évidemment contraire à la grâce? Avec le temps, la première ferveur de notre vie s'attiédit ; la charité se refroidit peu à peu ; l'iniquité abonde, et après avoir débuté par l'esprit, nous finissons par la chair. De là vient que nous apprécions moins les dons que Dieu nous a faits : nous glissons dans Tindévotion et l'ingratitude. Nous perdons la crainte de Dieu ; nous négligeons îa solitude religieuse ; nous devenons loquaces, curieux, facétieux, médisants ; nous murmurons, nous nous occupons de bagatelles ; nous ftiyons le travail et la règle, toutes les fois que nous pouvons le faire sans être remarqués, comme si en cessant d'être observés nous étions moins coupables! Pourquoi nouô étonner si la grâce nous manque, quand nous lui opposons tant d'obstacles ! Mais au contraire, et selon renseignement de l'Apôtre noué mon-

trons-nous reconnaissants, afin que la parole de Dieu habite en nous1; sommes - nous pieux, pleins de sollicitude et de ferveur ; gardons-nous bien de nous confier en nos mérites et de nous appuyer sur nos œuvres : sinon la grâce n'arrivera pas jusqu'à nos cœurs ; il est déjà plein, et la grâce n'y saurait trouver place.

10. Avez-vous considéré le Pharisien en prière? Il n'était ni voleur, ni injuste, ni adultère. Ne crovez pas qu'il fût non plus déshérité de tout fruit de pénitence. Il jeûnait deux fois la semaine ; il payait la dîme de tous ses biens. Vous le soupçonnez peutêtre d'avoir été ingrat? Ecoutez-le s'écrier : Mon Dieu! je vous rends grâces. Mais son cœur n'était pas vide, il n'était pas humble : c!était un cœur enivré d'orgueil. Au lieu de chercher à connaître ce qui lui manquait, il s'exagérait son propre mérite. Au lieu d'une plénitude solide, il n'y avait en lui qu'une tumeur. Aussi redevint-il vide après avoir simulé la plénitude. Le Publicain, au contraire, qui s'était abaissé parce qu'il avait cherché & présenter un vase vide, remporta

une grâce plus abondante1. Désirons-nous donc, mes frères, trouver la grâce, abstenonsnous désormais de nos vices, et faisons de nos péchés passés une digne et sérieuse pénitence. Ensuite, empressons-nous de nous montrer dévoués à Dieu et parfaitement humbles. C'est, en effet, sur les âmes ainsi disposées que Dieu aime à reposer ses yeux , selon cette parole du Sage : La grâce et la miséricorde de Dieu sont sur les Saints; il repose son regard sur ses élus \ Peut-être est-ce pour cela qu'il rappelle quatre fois à lui l'âme qui attire ses regards, et qu'il dit : Revenez, revenez, 6 Sunamite ; revenez, revenez, afin que nous vous voyions *. Il ne veut qu'elle reste ni dans l'habitude du péché, ni dans une conscience coupable, ni dans la tiédeur et l'indifférence de l'ingratitude, ni dans la cécité de l'orgueil. A ce quadruple péril, daigne nous arracher et nous soustraire Celui qui, pour nous, a été fait, par Dieu le Père sagesse, justice, sanctification, rédemption, Jésus-Christ Notre-Seigneur, qui avec le Père et l'Esprit-Saint, vit et règne en Dieu dans les siècle» sans fin. Ainsi soit-iL

SERMON

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