SUR LA NATIVITÉ DE SAINT JEAN-BAPTISTE
ment terribles, et le nombre des hommes n'y surpasse pas celui des anges. De part et d'autre, c'est la porte du ciel ; et on y trouve dressée cette échelle le long de laquelle les anges montent et descendent au-dessus du Fils de l'Homme. C'est uu géant ce Fils de l'Homme : le ciel est son trône et la terre l'escabeau de ses pieds. Sa magnificence est plus haute que les cieux, et cependant il reste avec nous jusqu'à la consommation des siècles. Les saints anges montent et descendent donc vers Dieu, parce que la tête et le corps ne forment qu'un seul Christ.
2. Cependant, ce n'est pas autour de la tête, mais du corps, que les aigles se rassembleront, bien que la tête ne puisse être séparée du corps. Il a dit lui-même : Là où deux ou trots seront réunis en mon nom, je suis au milieu (Feux1. On me demandera peut-être: Où est maintenant le Christ? montrez-nous le Christ : cela nous suffit. Pourquoi promener autour de vous des regards curieux? Êtes-vous rassemblés pour voir le Christ ou pour l'entendre? Le Seigneur Dieu m'a ouvert Foreille, dit le Prophète". Il a ouvert mon oreille, afin que j'entende sa parole ; il n'a pas éclairé mon œil pour que je le voie. Ou certainement, s'il a ouvert ses oreilles à ma voix , il ne m'a pas montré son visage ; il se tient derrière la muraille, et là il écoute et se fait écouter, sans nous apparaître encore. Il écoute la prière.; il instruit les âmes attentives. Voulez-vous la preuve que le Christ parle en moi'? C'est mot, dit-il, qui parle la Justice*. Pourquoi n useraitil pas de la bouche, lui qui l'a façonnée? Eh quoi ! l'ouvrier ne se servirait pas à son gré de son instrument? Ahl Seigneur, ouvrez non-seulement leurs oreilles, mais mes lèvres ; car je ne vous les refuserai pas, vous le savez. Vous faites bien toutes choses : vous faites entendre les sourds et parler les muets.
3. Ecoutez donc, mes frères, ce qu'il dit de Jean, dont on célèbre aujourd'hui la Nativité : (fêtait une lampe ardente et luisamc s. Grand témoignage; car grand est celui à qui il est rendu, et plus grand Celui qui le rend. C'était une lampe ardente et luisante. Luire seulement, est inutile ; échauffer seulement, c'est peu : mais luire et échauffer tout ensemble, c'est la perfection. Ecoutez l'Écriture : Le sage demeure comme le soleil; l'insensé change comme la lune* ; car la lune brille sans donner de chaleur ; et elle parait tantôt
Iffttlt. rviii, 20.— * Ittïe. i, 5.
'* loi* ixiv, 1. — 'Jean v, 133.-
Ton. IV,
» II Cor. xiii, 3.
6 Eccli. xxvii, 12.
pleine, tantôt petite; tantôt, enfin, elle disparaît complètement. En effet, une lumière empruntée n'est pas stable; elle croît, décroît, s'affaiblit et s'éclipse. Ainsi, ceux qui s'apprécient d'après les jugements d'autrui, sont tantôt grands, tantôt petits, tantôt rien, selon qu'il plaît aux langues adulatrices de les louer ou de les censurer. Mais l'éclat du soleil est un éclat ardent, et le moment de sa plu? vive chaleur est aussi celui de sa grande splendeur. Ainsi, l'ardeur intérieure du sage brûle au dehors; et si ces deux privilèges ne lui sont pas accordés, il a soin d% échauffer toujours, afin que son Père céleste, qui voit dans le secret, le récompense. Malheur à nous, mes frères, si nous nous bornons à briller ! Nous brillons et nous sommes loués des hommes : pour moi, il m'importe peu d'être jugé par l'homme. Celui qui me juge, c'est le Seigneur qui exige de tous, non l'éclat, mais la ferveur. Je suis venu, dit-il, apporter le feu sur la terre, et quel est mon désir, sinon qu!it s'allume'? C'est ici un précepte universel, l'accomplissement en est exigé de tous, et si nous y manquons nous serons sans excuse.
4. C'est spécialement aux apôtres et aux hommes apostoliques qu'il est dit: Que votre lumière luise devant les hommes*. On sup pose qu'ils sont embrasés et si fortement enflammés qu'ils n'ontà redouter aucun souffle, aucun vent. Cette parole a été dite aussi à Jean: mais les apôtres l'ont entendue frappei à leurs oreilles : et Jean, comme un ange, a été éclairé en esprit. En effet il est d'autant plus près de Dieu, que la Voix est plus voisine du Verbe, et n'a pas besoin de l'intermédiaire d'une autre voix. Ce n'est pas la prédication, c'est l'inspiration qui a instruit Jean rempli de l'Esprit-Saint dès les entrailles de sa mère. Il était vraiment ardent, vraiment enflammé, lui si fortement embrasé du feu céleste, qu'il sentit déjà Jésus-Christ, quand il ne pouvait se sentir lui-même. Ce feu nouveau fraîchement descendu du ciel, des lèvres de Gabriel était entré dans l'oreille de la Vierge, et des lèvres de la Vierge, et de l'oreille d'Elisabeth il pénétra jusqu'à l'enfant, de façon qu'à partir de cette heure, l'Esprit-Saint remplit ce vase d'élection afin de préparer une lampe au Christ, au Seigneur. C'était donc déjà une lampe ardente, mais encore cachée sous le boisseau, en attendant le jour où, placée sur le chandelier, elle luirait aux re-
* Luc xii, 449. — * Math, rv, 5, 6.
gardlde toliB, dans la maison de Dieu. En ce tempe-là il ne pouvait encore éclairer que le boisseau qui renfermait, luire pour sa mère seule, lui révélant par ses tressaillements le grand mystère de la Miséricorde. D'où me vient, disait-elle, que la mère de mon Seigneur me visite ? 0 femme sainte qui vous a montré la mère du Seigneur? D'où me connaissez- Vous? Aussitôt que votre voix a retenti à mes oreilles, V enfant a tressailli de joie en mon sein f .
8. Il a donc éclairé dès lors le boisseau qui le cachait: mais cette lampe cachée sous lé boisseau, et destinée à remplir le monde entier de nouvelles clartés, il la Voyait celui qui disait : Celui-ci était une lampe ardente et luisante. Il ne dit pas luisante et ardente : car en saint Jean l'éclat venait de la ferveur, et non la ferveur de l'éclat. Il en est en effet qui ne luisent pas parce qu'ils sont fervents, mais qui plutôt brûlent de briller, et leur ferveur vient de la vanité plutôt que de la charité. Voulez-vous savoir comment Jean a brûlé, comment il a lui? On peut, je crois, trouver en lui une triple ardeur et une triple splendeur. Il était ardent en lui-même par l'extrême austérité de sa vie : ardent envers Jésus-Christ envers lequel il était rempli d'un dévouement vif et profond : ardent envers les pécheurs à l'égard desquels il usait de libres et fermes réprimandes. En deux mots, il a éclairé par l'exemple, par la main, par la parole; il s'est montré comme un modèle ; il a révélé, pour la rémission des péchés, ce grand luminaire qui restait caché ; il a illuminé nos ténèbres selon qu'il esi écrit : Vous éclairez ma lampe, seigneur. Mon Dieu, illuminez mes ténèbres * ; et c'était pour notre correction.
6. Considérez donc cet homme promis par un oracle angélique* conçu par un prodige, sanctifié dans le sein maternel, et admirez en un homme nouveau une nouvelle ferveur de pénitence. Contentez-vous, dit l'Apôtre, de la nourriture et du vêtement 8. C'est la perfection apostolique. Eh bien! Jean a méprise cela. Ecoutez en effet le Seigneur dire dans l'Evangile: Jean-Baptiste est venu sans manger et sans boire 4, sans même s'habiller» Car de même que la sauterelle n'est pas une nourriture, si ce n'est peut-être pour quelques animaux, le poil de chameau n'est pas un vêtement d'homme. Pourquoi donc ô chameau, as-tu quitté ton poil? mieux va-
* Luc i, 43, 44. ~ « ï>s. Xvîi, 29. — » I Tim. vi, 8. — * Matth. *i, 18.
lait quitter ta bosse* Pourquoi, 6 bêtêê, 6 reptiles du désert, cherchez-vous des aliments délicats? Jean, un saint, un envoyé de Dieu, ou plutôt un ange, comme dit le Père : f envoie mon ange devant toi ^Jean, le plus grand des enfants de la femme, châtié, exténué, afflige à ce point son corps innocent : et vous, vous avez hâte de vous couvrir de pourpre et de fln lin, et de vous asseoir à des testins splendides! Hélas! c'est tout l'honneur que vous accordez à ce jour? Voilà votre respect pour Jean-Baptiste ! Voilà cette joie causée par sa naissance et prophétisée jadis! Dé qui faites vous donc mémoire, ô dévots si délicats? de qui célébrez-vous la Nativité? N'est-ce pas d'un homme que le désert vit tout hérisse d'un vêtement grossier, et tout exténué par la faim? Fils de 6abylone, qu'êtes-vous ailés voir au désert? Un roseau agité du ventt quoi? Un homme mollement vêtu? Oui, voilà à quoi vous employez cette solennité, à poursuivre les succès de la vanité, la gloire des habits, les plaisirs de la table. Qu'est-ce que tout cela fai' \ Jean? Il n'a pas agi ainsi, et tels n'ont pas dté ses plaisirs.
7. Beaucoup, dit l'Ange, se réjouiront à sa naissance ». C'est la vérité : beaucoup en effet se réjouissent à sa Nativité; et nous avons oUï dire que les païens même la fêtaient avec empressement. Ils célèbrent ce qu'ils ignorent : il n'en devrait pas être ainsi des chrétiens. Eux aussi se réjouissent à la Nativité du bienheureux Jean-Baptiste. Mais plût à Dieu que leur joie fût causée par la Nativité même et non par la vanité ! Qu'y at-il sous le soleil qui ne soit vanité? Et que revient-il à l'homme de tout le travail dont il se consume? Mes frères, tout ce que nos yeux voient, tout ce qui est placé sous la lumière physique est sous le soleil. Et qu'estce que tout cela sinon une vapeur qui se dissipe en un instant 8? Toute chair est une herbe, dit le Seigneur, et sa gloire est pareille à la gloire de l'herbe. L'herbe a séché, la fleur est tombée ; mais la parole du Seigneur demeure à jamais *. Travaillons à posséder cette parole, mes frères, afin qu'en elle nous puissions posséder une vie et une joie éternelles. Cherchons non la nourriture qui périt | mais celle qui demeure éternellement. Et quelle est-elle? L'homme ne vit pas seulement de paini mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu *. Semons dans cette parole, mes bien-aimés, semons dans
1 Luc Vu, 27. — * Id. i, M. — 8 Jaoq. iv, 15. — * Isaïe xi, 6, 8. — * Math, iy, 7.