‹ Œuvres de Saint Bernard (volume 3)Chapitre 22 sur 179 · SUR LA FÊTR DE SAINT PIERRE ET SAINT PAUL · texte numérisé non relu

SUR LA FÊTR DE SAINT PIERRE ET SAINT PAUL

par eux je pourrai arriver jusqu'à ce médiateur qui est venu pacifier en son sang le ciel et la terre. Il est très-pur en sa double nature, lui qui n'a pas fait de péché, et dont les lèvres sont exemptes de mensonge. Comment oserais-je approcher de lui, moi pér zheur monstrueux, dont les crimes sont plus lombreux aue les sables de la mer ? Il est la perfection de la pureté, et moi de l'impureté. Je dois redouter de tomber dans les mains du Dieu vivant, si j'ai la présomption d'approcher celui dont me sépare une distance égale à celle qui sépare le bien du ma}. C'est pourquoi Dieu m'a donné ces apôtres, hommes comme moi, pécheurs, très-grands pécheurs, qui ont appris en eux-mêmes et d'eux-mêmes la miséricorde envers les autres. Coupables de grandes fautes, ils accorderont aux grandes fautes un facile pardon, et ils nous rendront la mesure dont on a usé envers eux. Pierre a commis un grand crime; peut-être n'en est-il pas de plus énorme : il en a reçu un pardon aussi prompt que facile, sans rien perdre du privilège de sa primauté. Et Paul qui avait déchiré d'une façon étrange et incomparable les entrailles de TEg*ise naissante, est amené à la loi par la voix du fils de Dieu lui-même, et en retour de tant de mal fait par lui, il est rempli de grâces telles qu'il devient un vase d'élection destiné à porter le nom de *»3sus devant les nations, les rois et les entants d'Israël ' : vase d'honneur, plein de mets célestes, où l'homme puisera la nourriture, et le malade des remèdes.

2. Il fallait au genre humain des pasteurs et des docteurs semblables, doux, puissants et sages. Doux, afin de m'accueillir avec bonté et miséricorde ; puissants, afin de me donner une protection forte ; sages, afin de me conduire au chemin et par le chemin qui mène à la cité. Qui est plus doux que Pierre, appelant à lui tous les pécheurs comme l'attestent et les Actes des Apôtres et la suite de ses Epi très? Qui est plus puissant? La terre lui çl obéi en rendant ses morts, et la mer s'est laissée fouler sous ses pieds " : d'un souffle de sa bouche il a atteint dans les airs Simon le magicien : il a reçu les clefë du royaume des deux d'une façon si personnelle, que la sentence de Pierre précède la sentence d'en haut. Tout ce que tu lieras sur la terre sera lié au ciel : et tout ce que tu délieras sur la terre sera délié au ciel*. Qui est plus sage enfin ? Ni la charité, ni le sang,

mais le Père qui est au ciel lui a révélé largement cette sagesse qui est du ciel. Je suis aussi volontiers Paul dont l'excessive bonté pleure les pécheui . qui n* 1*. pas fait pénitence1 : Paul, plus fort que toute principauté et toute puissance : Paul, qui a apporté, non du premier ou du second, mais du troisième ciel, la sagesse et l'intelligence des sens sacrés.

3. Ce sont nos maîtres ; ils ont appris du Maître même tous les chemins de la vie et leurs secrets, et ils nous instruisent encore aujourd'hui. Que nous ont enseigné et que nous enseignent donc les saints apôtres ? Ce n'est ni l'art de la pêche, ni l'art de fabriquer des tentes, ni aucun art analogue : ils ne nous apprennent ni à lire Platon, ni à pénétrer les subtilités d'Aristote, ni à étudier sans

{amais parvenir à la connaissance du vrai, ls m'ont appris à vivre. Est-ce donc une petite chose que de savoir vivre ? C'est une grande chose, ou plutôt, c'est la plus grande. il ne vit pas celui que l'orgueil enfle, que la volupté souille, ou qui est en proie aux autres passions : non ce n'est pas là vivre ; c'est perdre la vie et s'approcher des portes de la mort. J'appelle une bonne vie, endurer le mal, faire le bien, et persévérer dans cette voie jusgu'à la mort. On dit vulgairement : Celui aui se nourrit bien vit bien. Mais l'iniouité se ment à eUe-même : il n'y a quç celui qui fait Je bien qui vive bic~.

4. Je pense aue vous qui êtes dans une congrégation, vous vivez bien si vous vivez d'une façon réglée, sociable et humble : réglée pour vous, sociab e pour le prochain, humble pour Dieu. La vie réglée exige qu'en toute votre conduite vous observiez attentivement vos voies, et à l'égard de Dieu, et à l'égard du prochain, vous préservant du péché et le préservant du scandale. La vie sociable vous portera à aimer et à vous faire aimer : à vous montrer bons et attables, à supporter non-seulement avec patience, mais volontiers les faiblesses de vos frères, aussi bien les faiblesses de l'esprit gue celles du porps. Et après que vous aurez lait tout cela, l'humilité écartera de vous l'esprit de vanité gu'qxçitent ces vertus : si fortes que soient ses suggestions, vous n'y consentirez pas. Ainsi encore vous apporterez une triple vigilance à supporter le mal qui lui aussi est triple. Car il v a le mal que nous souffrons de nous, celui que nous souffrons du prochain, et celui qui vient de Dieu. Le premier,

» Act. ix, 15. — * Math, nv, 29. — * Id. xvi, 49, * II Cor. xn, 21.

c'est l'austérité de la pénitence ; le second, les vexations et la malice d'autrui : le troisième, le châtiment que le ciel envoie pour nous corriger. Dans les souffrances venues de vous que votre sacrifice soit volontaire : dans celles que vous cause le prochain, endurez patiemment, et supportez celles que Dieu vous adresse, sans murmure et avec action de grâces. Telle n'est pas la conduite d'un grand nombre d'enfants d'Adam qui errent dans la solitude et l'aridité du désert1. Oui ils ont erré et ils errent encore loin de la voie de la vérité, ceux qui se retirant en la solitude de l'orgueil ne veulent pas vivre d'une manière sociable, parce que leur égoïsme se refuse à toute société. Ils errent aussi en des routes sans eau : ils ignorent la pluie des larmes excitées par la componction, et ils restent en une terre stérile et brûlée d'une sécheresse éternelle. C'est pourquoi ils n'ont pas trouvé la route qui mène à la cité habitable ; ils ont vieilli sur une terre étrangère : ils se sont souillés avec les morts : et ils ont été rangés parmi k's habitants de l'Enfer.

5. Il n'était pas solitaire de cette sorte celui dont Jérémic a dit : // est bon à l'homme de porter le joug dès son adolescence; il se reposera dans la solitude, il se taira, parce qu'il s'est élevé au-dessus de lui-même f. Les autres se sont égarés : celui-ci se reposera. Les autres se sont égarés en leur cœur ;

celui-ci ne se repose pas, mais il se reposera solitaire lorsqu'il aura l'honneur du privilège, de cette puissance judiciaire que les saints posséderont en leur terre, quand ils auront en partage la félicité éternelle. Il se taira, c'est-à-dire qu'il jugera avec calme, à l'exemple du Dieu des armées qui juge tout avec tranquillité. Pourquoi? Parce qu'il s'est élevé au -dessus de lui-même, c'est-à-dire, que dans la jeunesse, sous les aiguillons d'un âge périlleux, il a été vieillard, laissant ce qu'il était pour prendre ce qu'il n'était pas. Il s'est élevé au-dessus de lui-même : car il ne s'est pas regardé lui-même : il a élevé les yeux vers Celui qui est au-dessus de lui. Il se reposera, et il imposera silence en lui-même aux suggestions bruyantes du démon, au tumulte des désirs charnels, aux agitations mondaines. Heureuse l'âme qui n'écoute pas tous ces langages bien qu'elle les entende ! Plus heureuse (s'il en est !) celle à qui ils ne parlent même pas ! C'est là cette sagesse que l'Apôtre prêche parmi les parfaits, et qui est cachée dans le mystère et qu'aucun des princes de ce monde n'a connue1. C'est ainsi que les apôtres m'ont appris à vivre et à monter. Je vous rends grâces, ô Seigneur Jésus, de ce que vous avez caché ces choses aux sages et aux prudents, pour les révéler à ces petits qui vous ont suivi, après avoir tout quitté pour votre nom.

SERMON II

1. Les saints dont nous célébrons aujourd'hui solennellement la passion, nous ont fourni de nombreuses raisons de parler d'eux, en môme temps qu'une abondante matière d'éloge. Mais je crains que les paroles de salut entendues si souvent ne commencent à perdre dans notre estime. La parole humaine, en eflel, est chose vile, légère, sans poids, sans prix, sans solidité : elle frappe l'air, et c'est de là qu'elle est appelée Verbe (aërem

verberans) ; semblable à la feuille que le tènt enlève, elle disparaît sans qu'on y songe. Que personne ae vous, mes frères, ne reçoive, ou plutôt ne dédaigne de cette façon la parole de Dieu. Je vous le déclare, mieux vau* ne pas l'entendre du tout. Les paroles de Dieu sont des fruits de vie et non des feuilles ; et, si ce sont des feuilles, ce sont des feuilles d'or. Donc qu'on ne les méprise pas; qu'on ne les laisse pas passer et fuir. Rc

* P*.cyi, 4. — «Thren, m, 27, 21

' I Cor, ji, 6, 7*

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