‹ Œuvres de Saint Bernard (volume 3)Chapitre 3 sur 179 · TOME QUATRIÈME · texte numérisé non relu

TOME QUATRIÈME

3. Reconnaissez ici, mes frères, et abhorrez la société de ceux qui mettent obstacle au salut des âmes. C'est un horrible sacrilège, plus abominable encore que le crime de ceux qui ont porté sur Jésus-Christ des mains impies. Le temps de la persécution semble passé; mais il n'est que trop visible que pour un chrétien, pour le Christ même, la persécution n'est jamais finie. Et pour comble de perversité, ceux qui poursuivent Jésus- Christ sont ceux qui lui doivent leur nom . de chrétiens. Vos amis, ô mon Dieut vos amis se sont retournés contre vous ; le peuple chrétien en masse, du grand au petit, semble avoir formé une conspiration contre vous : de la plante des pieds au sommet de la tête, rien en lui n'est sain. Le crime a commence par les anciens, les juges, vos représentants qui semblent gouverner votre peuple. Impossible de dire : Le prêtre ressemble au peuple1; car le peuple ne ressemble pas au sacerdoce. Hélas! hélas! mon Dieu ! les premiers à vous persécuter sont ceux qui aiment à occuper les premières places dans l'Église et à y trôner. Maîtres de la citadelle de Sion, ils en ont pris les munitions, et ils se servent de leur autorité pour mettre le feu à la cité. Leur misérable vie est la ruine lamentable des peuples. Encore s'ils se bornaient à ces ravages ! on trouverait des fidèles qui, avertis et prémunis par l'exhortation du Seigneur, auraient soin de suivre leurs préceptes sans imiter leur conduite, selon .cette parole : Faites ce qt/ils disent, sans regarder à leurs actions*. Mais aujourd'hui les Ordres sacré* sont devenus l'occasion d'un lucre honteux; la piété est un trafic. De la piété, ils en ont, ils en sont riches pour s'immiscer dans des emplois où il y a charge d'âme, ou plutôt pour les prendre. Mais le soin des âmes est bien leur plus mince souci, et la chose à laquelle ils pensent le moins. Pouvait-il y avoir pour Jésus-Christ une plus terrible persécution? Les autres s'attaquent aussi à Jésus- Christ, et notre temps voit beaucoup d'Antéchrists. Toutefois, Notre-Seigneur a raison d'être touché davantage de la persécution qui lui vient de ses ministres, à raison des bienfaits et des pouvoirs qu'ils tiennent de lui, encore que beaucoup d'autres attentent en mille façons et en mille rencontres au salut du prochain. Jésus-Christ voit ces choses et se tait : il endure ces traitements et il dissimule. Il nous faut donc dissimuler et garder aussi le silence, surtout lorsqu'il s'agit de nos Prélats

et des Maîtres des églises. Il leur plaît aussi d'échapper aujourd'hui aux jugements humains, en attendant ce jugement redoutable réservé à ceux qui commandent, et ces tortures puissantes qui seront le partage des puissants.

4. Je crains, mes très-chers frères, qu'il n'y ait aussi parmi nous quelque persécuteur du Seigneur, puisque la raison nous enseigne qu'entraver le salut des âmes c'est persécuter le Sauveur. Puis-je donc remercier mon frère de coopérer à mon salut, quand il vient me présenter le poison de la détraction et de la médisance? C'est avec justice que l'Écriture déclare les détracteurs haïs de Dieu ', puisqu'ils sont des persécuteurs. N'en doisje pas dire autant de celui dont l'exemple provoque les autres à une vie lâche, qui les trouble par sa singularité, les dissipe par sa curiosité, les importune par son impatience et ses murmures, ou qui , n'importe comment, contriste l'Esprit de Dieu qui est en eux, scandalisant ne fût-ce que le plus petit d'entre eux? Agir ainsi, n'est-ce pas persécuter Jésus-Cnrist? Afin donc d'éloigner de vous ce nom et ce crime de persécuteur, je vous en conjure, mes frères, montrons-nous toujours bons et doux, supportons-nous avec une mutuelle patience ; excitons-nous à ce qu'il y a de mieux et de plus parfait. Quel serviteur estimera qu'il lui suffise de ne pas persécuter son Maître, sans s'inquiéter de lui plaire ? Le grand mérite, s'il se borne à ne pas lui résister, sans se soucier de l'assister? Cœurs lâches et étroits, qui bornez vos prétentions à n'être ni persécuteurs ni coadjuteurs de Dieu , écoutez le langage que lui-même vous tient : Qui n'est pas avec moi est contre moi; qui n'amasse pas avec moi dissipe \

5. Saul,Saul, pourquoi me persécutes-tu? Et lui : Qui êtes-vous, Seigneur? Ce langage nous donne à entendre que si la lumière était répandue autour de lui elle ne l'était pas enlui.Paul entendaitla voix du Seigneur, sans voir son visage. On le formait à la foi, et, comme il l'enseigna lui-même plus tard, la foi vient de l'ouïe*. Qui êtes-vous, dit-il? Il persécutait un inconnu et s'il a obtenu miséricorde, c'est parce qu'il a agi dans l'ignorance et l'incrédulité. Apprenez de là, mes frères, que Dieu est un juge juste qui pèse non-seulement nos actes, mais l'intention qui les dicte : et désormais gardez-vous de regarder comme petites des fautes petites

1 Isaïe. xxiv, 2. — » Math, xxm, 3.

* Rôm. i, 30. — * Math, xn 30. — * Rom. x, 17.

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