‹ Œuvres de Saint Bernard (volume 3)Chapitre 35 sur 179 · A L'OCCASION DE LA MORT DU S. HUMBERT · texte numérisé non relu

A L'OCCASION DE LA MORT DU S. HUMBERT

comme un voyageur, un étranger, ne prenant des choses du monde que le moins posa sible, parce qu'il savait bien qu'il n'était pas du monde. A l'exemple de ses pères, il n'avait pas ici de demeure permanente; l'œil dirigé vers l'avenir il poursuivait sans cesse la palme de la vocation céleste. Le monde n'a rien à réclamer de lui, ni en lui : le monde ne lui plaisait pas, il ne plaisait pas au monde. Des biens terrestres il n'usa'qu'avec un ménagement qu'il eût poussé plus loin encore, sans les contraintes de l'obéissance. Il se contentait du vivre et du vêtement, encore n'en usa-t-il que dans les limites du besoin, jamais pour le superflu. Naguères, s'il m'en souvient, dans un entretien que nous avions ensemble, il se disait le prébendier de ce monastère *, et il se désignait comme un homme inutile qu'on nourrissait dans la maison de Dieu. Il était vraiment doux et humble de cœur ; et parmi toutes les vertus qui brillaient en lui, on remarquait spécialement sa mansuétude. Aussi se montrait-il plein d'amabilité et d'affabilité pour tout le monde ; il était si aimable en effet ! 3. Hais parmi toutes ces qualités, vous sa vez quelle était la circonspection de ses lèvres et de sa bouche, vous qui le connaissiez à fond et qui l'avez entendu. Qui a jamais ouï sortir de cette bouche un mot de détraction, de bouffonnerie, de vaine gloire, ou d'envie? Qui l'a surpris jugeant les autres, ou approuvant les jugements dont le prochain était l'objet? qui jamais l'a entendu tenir de vains discours? Ou plutôt qui n'a pas craint d'être entendu de lui, s'il tenait des propos pareils I II gardait soigneusement ses voies, pour ne point pécher en paroles ; car il savait que celui qui ne pèche point en paroles est un homme parfait1. Ohl loin de vous, Humbert, cette malédiction évangélique:

Malheur à vous qui riez maintenant, parce que vous pleurerez9/ L'avez-vous vu rire, même au milieu de ceux qui riaient ? Sans doute, il prenait un visage serein, par égard pour ceux qui l'entouraient, et pour ne leur être point à charge; mais rappelez vos souvenirs, jamais il ne se laissa aller à un rire véritable. Quelle ferveur apportait-il nuit et jour à l'œuvre de Dieu ! Vous l'avez vu : vous l'avez admiré jusqu'à l'heure de sa mort. Parvenu à la décrépitude, malgré les infirmités de la vieillesse, au milieu de tant et si grandes souffrances qu'elle entraîne et

1 Nom donné à certains pauvres qui venaient chercher leur nonrritare à la porte d'an monastère. — *Jacq m, 2. — • Lac. vi, 25.

que beaucoup d'entrevous connaissent trop bien, fatigué, épuisé, son cœur triomphait des années et ne savait pas céder au mal. Enfin par les chaleurs et le froid, il gravissait les montagnes, il descendait les vallées, il travaillait comme les jeunes religieux, au point de nous jeter tous dans l'étonnement et l'admiration. Si dans la multitude de mes affaires, je le retenais pour le consulter, il restait tout triste et tout sombre, jusqu'à ce qu'il fût enfin rendu à votre compagnie. Il manqua bien rarement aux vigiles solennelles qu'il anticipait souvent ; rarement il s'absenta du chœur : s'il l'a fait, ce fut à raison de ses infirmités qui faisaient entendre en lui une réponse de mort.

4. Au réfectoire à peine usait-il des mets communs, et si on lui en servait d'autres, ou il n'y touchait pas, ou il les prenait avec autant de peine qu'il nous reprochait de les lui offrir. 11 avait pris la résolution de ne boire que de l'eau ; il y serait resté fidèle sans mon opposition énergique. Etait-il contraint de boire du vin, ce vin ne l'était plus que par la couleur, il en avait perdu le goût tant il le trempait d'eau. Il n'entra jamais à l'infirmerie que forcé par l'obéissance, et quand il y était on avait bien de la peine à l'y retenir. Je l'avoue, sur ce point il se montra moins obéissant, parce que son autorité m'imposait. Si je le loue, ce n'est donc pas sous ce rapport, car, comme vous le savez, il fit en cela preuve de trop d'obstination. Je crois même que s'il éprouva quelque tristesse, ce fut parce que nous ne nous entendions pas sur ses besoins corporels l. Mais quel homme dans le conseil ! Quelle droiture et quelle discrétion ! Je l'ai d'autant mieux connu que j'ai plus souvent frappé à la porte de son cœur. Du reste je ne suis pas le seul qui l'ait connu sous ce rapport ; vous l'avez tous apprécié. Car quel est celui d'entre vous qui, dans la multitude et la grandeur de ses tentations, n'ait pas appris de sa bouche et la source de ces épreuves et le remède destiné à les guérir? Il sondait si bien tous les replis d'une conscience infirme que celui qui se confessait à lui pouvait croire qu'Humbert avait tout vu, assisté atout.

5. Quelle charité était la sienne ! Il s'était si bien revêtu des entrailles de la bonté qu'il excusait tout le monde, intercédait pour tous, à l'insu même de ceux pour lesquels il parlait. Il ne faisait aucune acception des personnes : il ne songeait qu'à leurs besoins. Il

1 Voir ao9si serm. snr le Cantiq. xix, 7.

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était humble de cœur, dou* en ses discours, généreux dans ses çeuvres, brûlant de charité, fidèle dans ce qu'on lui avait confié, circonspect et prudent dans le conseil. Il était le plus modeste de tous ceux que j'ai vus en ces Jours ; constamment le même, en tout temps, à toute heure. Une fois entré sur les traces du Seigneur Jésus, il ne recula point qu'il n'eût achevé sa course. Il fut pauvre comme Jésus-Christ ; comme lui il vécut dans le travail, comme lui il fut crucifié, attaché à de grandes croix, il porta en son corps les stigmates du Seigneur, il accomplit en sa chair ce qui manquait à la passion du Christ ; il ressuscitera aussi comme lui. Jésus-Christ est monté au Ciel ; Humbert y montera à son tour, je le crois. Oui, il y montera, quand le Roi de gloire en descendra pour vous, comme il en descendit autrefois pour nous faire connaître sa nuissance. Et il ne faut pas une moindre puissance pour descendre à travers les airs que pour s'y élever; jadis les Anges l'ont prédit : Ce Jésus qui vous quitte pour s'élever au Ciel en reviendra comme vous ty voyez monter *. Ne louez pas un homme durant sa vie, dit l'Écriture ■ ; l'éloge n'est sûr qu'après la mort. C'est ce que j'ai eu soin de faire à l'égard d'Humbert. Tant qu'il a vécu je n'ai point parlé de lui i j'ai craint ou de mériter le reproche de flatterie ou de l'ex-

I>oscr au danger de la vanité. Aujourd'hui e ne crains plus rien. Je ne le vois plus, et peut-être qu'il ne m'entend pas. S'il m'entend, des paroles d'homme ne peuvent plus le toucher ; il est trop fortement et trop heureusement attaché au Verbe de Dieu. L'ennemi n'a plus d'empire sur lui, et les suggestions de l'orgueil ne sauraient plus lui nuire.

6. Voilà maintenant devant vous, ô trèsdoux Père I cette source de pureté dont votre cœur plaît si vivement altéré. Vous êtes plongé dans l'abîme de la bonté divine dont vous redisiez si pieusement les douceurs. Qui prêcha en effet plus dévotement la bonté divine ? Qui recommanda mieux la pureté au* hommes ? Et qui aima plus passionnément ces deux choses? Avez-vous jamais adressé à personne cinq paroles qui ne respirassent la vraie pureté et la sainte bonté do Pjou? Ce -n'est pas sur vous que jo pleure, puisque Dipp a comblé vos désirs: c'est sur moi plutôt à qui le Ciel a ravi un conseiller li.lôlu, iu\ auxiliaire puissant, un ami, un iivijumiî selon mon cœur. Tous ces maux

ont fondu sur moi, Votre colèro, Q Seigneur Jésus, a soufflé sur ma téta, et yos ténwitt m'ont Jeté clans le trouble. Vous avez éloigné de moi un ami, un proche, t»t en retirant mes connaissances au sein de leur misère vous me laissez dans la mienne. Vous m'avez ravi des frères selon la chair , plus frères encore selon l'esprit, des hommes sages selon yous, et dans les choses qui vous concernent et dans celles du siècle. Vous m'avez ôté successivement ceux qui portaient mon fardeau, ce fardeau écrasant que vous m'avez imposé. De tant d'êtres qui m'étaient Cbers, Humbert me restait à peu près seul , ami d'autant plus doux qu'il était plus vieux ; et vous me l'enlevez parce qu'il était à vous! Me voici seul exposé à tous les coups, je meurs en chacun de ceux que je perds; et vous faites fondre tous vos flots sur ma tête. Ah ! que ne tuez-vous donc celui que vous châtiez, au lieu de réserver un homme infortuné à tant de morts et à de pareilles morts! Toutefois je ne veux pas m'opposer aux arrêts de Celui qui est la sainteté même. Que celui qui a commencé de m'écraser m'achève, et que ma consolation soit de n'être pas épargne par celui qui m'accable de douleur. Je suis prêt à tous les coups , pourvu qu'en sa bonté mon Père convertisse les coups en bienfaits. Mes paroles ne sont pas un murmure ; elles sont un cri de douleur. Je ne pleure pas Humbert, il n*a pas besoin de larmes puisqu'il est appelé à la table du riche. Je pleure sur moi, je pleure sur vous, et sur cette maison, sur nos autres frères qui tous attendaient conseil de ses lèvres. C'est ainsi que le Sauveur portant sa croix, et le larron sa corde, à la vue des femmes qui l'avaient suivi de la Galilée et qui se lamentaient sur lui, se tourna vers elles et leur dit: Filles de Jérusalem! ne pleurez pas sur -moi; pleurez sur vous-mêmes et sur vos en fiants '. Car ce qui me regarde va finir *. Le suppliée qu'on me prépare sous vos yeux est temporel , celui que vous ne voyez pas est éternel. Ce qui est temporel est passager, ee qui est temporel est périssable ; le caractère de ce qui est passager et mortel c'est donc d'être visible. Tout ce que nous avons vu dans la mort d'Humbert est temporel. Pour lui il est déjà en possession de la joie et de la félicité d'une éternité sans fin.

7. Ne pleurons donc pas celui pour qui U n'y a ni deuil, ni douleur : ne murmurons pas non plus s'il nou6 a été ravi : rendons

■Va. :, U, — » EccIJ. xi, 30.

1 Lue kxiii, 28, — * Id. xxn, 87,

POUR LA DÉDICACE DE L'ÉGLISE

plutôt grâces pour le Dienfait qui nous Ta accordé » longtemps Voilà, en effet, dix ans, si je ne me trompe, qu'Humbert n'a vécu que pour nous et tout entier à nous, et je crains qu'il ne nousait été enlevé parce que nous n'étions plus dignes de sa société. Qui •ait pourtant si ce n'est pas aussi afin que son intercession nous protège auprès de Dieu le Père? Puisse-Wil en être ainsi! Car sa charité était si grande pendant qu'il était avec nous, s'il renonçait pour moi à tous les avantages temporels , à plus forte raison, maintenant qu'il est uni à Dieu, la charité souveraine, aura4-il pour moi plus de bonté encore et d'amour. Mais peut-être qu'il sait mieux présentement la vérité sur moi et sur ma vie; alors, Je le crains bien, l'indignation a remplacé dans son cœur la compassion habituelle dont il m'entourait. Que si Dieu nous l'a aussi ôté à cause de nos péchés,

{raisse-t-il nous obtenir que le Seigneur nous lasse grâce, afin que nous n'encourrions pas châtiment sur châtiment !

8. Du reste, mes frères, je vous le dis, si vous suiviez ses traces, vous ne vous laisseriez point aller si aisément aux pensées vaines, aux paroles oiseuses, aux amusements, aux bouffonneries, car, à tout cela,

vous perdez beaucoup de votre vie et| de votre temps. Le temps fuit et ne revient plus, et pendant que vous croyez; échapper à une peine légère, vous vous exposes à une plus grande, Sache* ceci : après cette vie, au purgatoire, vous paierez jusqu'à la dernière obole, le centuple de vos négligences actuelles. Il est dur, j'en conviens, à l'homme dissipé de se soumettre à la discipline ; au bavard de pratiquer le silence, au vagabond de rester stable dans le même endroit; mai» il sera plus dur, mille fois plus dur d'endurer les souffrances que l'avenir nous réserve. L'homme qui reçoit ici la sépulture éprouva au commencement, je le sais, de nombreuses tentations de ce genre : il y résista {>ar une lutte courageuse et finit par en riompher : et comme il lui était pénible alors de soutenir ce combat, il lui serait bien plus cruel aujourd'hui de revenir à ces frivolités, tant l'habitude du bien lui était devenue comme naturelle. Exercez-vous à son école, considérez le modèle que vous avez vu et ouï en lui : afin que vous puissiez le rejoindre auprès de Celui où il est parvenu, le Dieu béni dans les siècles* Ainsi soit-il.

POUR LA DÉDICACE DE L'ÉGLISE w

SERMON PREMIER

Dfs cinq mystères de la Dédicace,

i . La fête que nous célébrons aujourd'hui, mes frères, doit d'autant plus exciter notre dévotion, qu'elle nous regarde plus partieu-

(a) Ce* fermons nç peuvent avoirété prononcés à l'occasion de la Dédicace de la nouvelle église de Clalrvaux dont aaint Bernard ne vit pas l'achèvement , et qai ne fat consacrée qu'après ta mort, en 1174, le 19 octobre. Il s'agit donc ici de l'église du vieux monastère {Vêtus Barilica mçnasterci veteris. (V. la note du t. H., p. 455.)

lièrement. Car les fêtes des saints nous sont communes avec toute l'Eglise, au lieu que celle-ci nous est tellement propre, qu'il n'y a que nous qui la puissions célébrer. C'est notre fête, parce que c'est la fête de notre Eglise; mais elle est encore bien plus la nôtre, parce que nous en sommes tous, chacun en particulier, les objets. Vous êtes peut-être étonnés et confus de m'entendre

dire que l'on célèbre aujourd'hui votre fête : mais ne soyez pas comme des bêtes de charge, dépourvues d'intelligence. Car, quelle sainteté ont ces pierres , pour que nous en fassions la fête ? Elles sont sanctifiées, il est vrai, mais ce n'est qu'à cause de vous. Pouvez-vous douter que vos corps ne soient saints, puisqu'ils sont les temples du Saint-Esprit, et que chacun de vous doit savoir, selon l'expression de l'Apôtre, posséder son vase dans la sanctification? Si donc vos âmes sont saintes, à cause de l'Esprit-Saint qui habite en voua, vos corps sont saints, à cause de vos âmes, et ce temple est saint, à cause de votre corps. L'âme de David était certainement encore retenue dans sa chair corruptible, dans ce corps de péché, par lequel il se rendit coupable d'un infâme adultère , lorsqu'il disait au Seigneur : Conservez mon âme y parce que je suis saint. Dieu, mes frères; est admirable dans ses saints, non-seulement dans ceux qui sont au ciel , mais même dans ceux qui sont encore sur la terre. Il a des saints dans l'un et l'autre séjour, et il est admirable dans tous, en rendant heureux ceux-là, et en sanctifiant ceux-ci.

2. Voulez -vous une preuve fondée sur l'expérience de cette sainteté terrestre dont je vous parle, et désirez-vous que je vous découvre les miracles que Dieu a opérés et opère encore chaque jour en eux et par eux? Sans sortir de cette maison, combien n'en est-il pas parmi vous, qui, après avoir croupi pendant longtemps dans toutes sortes de péchés et de vices, comme des animaux immondes dans l'ordure, en sont enfin courageusement sortis, et qui résistent tous les jours avec force à toutes les tentations de leurs ennemis, selon ces paroles de l'Apôtre, lorsqu'il parle des saints : lis se son: reterés de leur faiblesse, et son; devenus forts dans le combat ' / Quoi de plus admirable, de voir celui qui autrefois pouvait à peine passer deux jours sans commettre quelque faute contre la pureté, sans se livrer à la crapule, à la débauche, à l'ivresse, aux plaisirs charnels de la volupté, et à une infinité de vices de cette nature, se contenir aujourd'hui, et cela non-seulement pendant plusieurs années, mais pendant toute sa vie ? Quel plus grand miracle, que de voir ici tant d'adolescents, de jeunes gens et d'hommes faits, presque tous de familles nobles, demeurer enfermés dans cette maison, comme dans une prison

* Hébr. xiâ 34.

ouverte, sans qu'aucune chaîne les y retienne que la seule crainte de Dieu ? do les voir, malgré l'inconstance et la fragilité si naturelles à l'homme, malgré la faiblesse de leur tempérament et la différence de vie qu'ils avaient menée auparavant dans le monde, persévérer constamment dans une vie aussi austère et aussi pémlente? Je crois que maintenant vous voyez que nous pouvons facilement trouver de grands et de nombreux miracles. Que serait-ce encore, s'il m'était permis de dévoiler ici les secrets des consciences, de faire voir comment tels et tels sont sortis de l'Egypte de ce monde pour entrer dans ce désert ; je veux dire, ce que le Seigneur a fait pour les arracher au siècle ; comment ils sont entrés dans le monastère, et la manière dont ils s'y sont soutenus? Or, qu'est-ce que tout cela? si ce n'est des preuves manifestes que l'Esprit- Saint habite en nous. Car , de même que les mouvements vitaux qui s'exécutent dans le corps sont la preuve de la présence de l'âme, de même les opérations de l'esprit dans une âme prouvent évidemment que le Saint-Esprit y réside. Ainsi, comme nous jugeons qu'un corps est vivant, dès qu'il voit et qu'il entend ; là où nous voyons régner la charité, l'humilité et les autres vertus, nous pouvons assurer que l'Esprit de Dieu y réside.

3. C'est donc aujourd'hui votre fête, mes frères ; vous avez été dédiés au Seigneur ; il vous a choisis, il a pris possession de vous, comme d'un bien qui lui appartient. Le vauvre, dit le Prophète, en parlant à Dieu , vous a ete abandonne, vous serez, le protecteur de VorpheUn. 0 mes bien-aimés, le bel échange que vous avez fait de toutes les choses que vous pouviez posséder dans le monde, puisqu'en abandonnant tout, vous avez par là mérité d'appartenir en propre au souverain créateur du monde, de l'avoir lui-même pour votre partage! puisqu'il est certain qu'il sera lui-même la part et l'héritage de ceux qui sont à lui ! Nous ne dirons donc pas, avec les enfants d'iniquité, en parlant des biens temporels : Bienheureux le périple qui a ces choses en partage, dont les greniers et les celliers regorgent, dont les troupeaux abondent, etc., mais nous dirons: Bienheureux le peuple qui a te Seigneur pour son Dieu*. Voyez s'il n'est pas juste que nous célébrions comme un jour de tête, ce jour où il nous a pris pour lui appartenir, où il nous a revêtus de lui-même, par la main de ses

1 Ps. «un, 13» <*

POUR LA DÉDICACE DE L'ÉGLISE

minfctres, afin d'accomplir en nous ce qu'il avait romis autrefois, auand il disait: Je ser-i au milieu a eux, ils seront mon vernie et je serai leur Dieu *. Pour nous, nous sommes véritablement son peuple et les brebis de son bercail. C'est donc pour nous que ce temple a été dédié au Seigneur, par la main du Pontife ; car il est certain que ce ne fut pas seulement pour ceux qui étaient alors présents, mais encore pour tous ceux qui devaient combattre ici au service du Seigneur, jusqu'à la fin des siècles.

4. 11 faut qu'en nous s'accomplissent spirituellement les rites matériels dont ces murailles ont été l'objet, et si vous voulez les connaître, ce sont l'aspersion, l'inscription, l'illumination et la bénédiction. Voilà ce que les évêques ont fait dans cet édifice visible, et c'est ce que Jésus-Christ, le pontife des biens futurs, oper * chaque jour en nous d'une façon invisible. Premièrement il nous asperge avecl'hyssope pour nous purifier, laver et blanchir. Et afin qu'on dise de nous: Quelle est cène-ci qui $ élève éclatante de blancheur '? il nous lave dans la confession, dans la pluie de nos larmes, et les sueurs de la pénitence; il nous lave surtout dans cette eau précieuse, sortie de la source de la piété, c'est-à-dire de son côté. U nous asperge avec l'hyssope, plante humble et purgative, avec l'eau salutaire de la sagesse, qui est la crainte du Seigneur, commencement de la sagesse et source de vie, à quoi il mêle le sel pour empêcher la crainte d'être insipide, sans espérance m dévotion. Ce n'est pas tout; il écrit en nous avec ce doigt divin qui chassait les démons, et qui les chassait certainenement par la vertu du Saint-Esprit. Il écrit, dis-je, en nous, sa loi non plus sur la pierre, mais sur les tables charnelles de notre cœur, réalisant ainsi la promesse qu'il nous a faite par le prophète * de nous ôter nos coeurs de pierre pour nous en donner un de chair, ce qui veut dire un cœur non plus dur, obstiné, juif, mais pieux, doux, flexible et dévoué. Heureux, Seigneur, celui que vous instruisez, et à qui vous enseignez votre loi*! Heureux qui connaît vos préceptes et s'en souvient pour les pratiquer*. Sinon Celui qui sait le bien qvtil faut faire et ne le fait pas, déviera coupable*. Et le serviteur qui a connu ui volonté de son maitre e* ne Fa pas observée, recevra un châtiment plus dur1.

* Zach. n, 11. — ?Cantiq. vin, 5. — • Ezéch. xi, 19. *!**. xcui, 12. — » Ibid. ai, 18. — «Jacq, iv, 17. —

1 Luc xii, 47.

5. C'est pourquoi il est nécessaire que l'onction de la grâce aide notre faiblesse, et que la dévotion qu'elle inspire nous adoucisse de pénibles observances et une vie pénitente ; car on ne suit pas Jésus-Christ sans trouver la croix, et, sans cette onction, qui donc serait capable d& porter cette croix ? Si tant de gens ont en horreur et fuient la pénitence, c'est qu'ils voient la croix sans goûter l'onction. Pour vous que l'expérience a instruits, vous savez que notre croix est vraiment accompagnée de cette onction ; que la grâce du Saint-Esprit et l'aide qu'elle nous prête, rendent douce et délicieuse notre pénitence et mêlent un grand charme à nos amertumes. Après cette onction, Jésus-Christ ne laisse plus son flambeau sous le boisseau, il le met sur le chandelier, car c'est l'heure où notre lumière doit luire devant les hommes, pour leur montrer nos œuvres et les porter à glorifier Dieu notre Père l.

6. Maintenant nous attendons pour finir» sa bénédiction, quand il ouvrira la main et comblera de ses biens tout ce qui vit. Les quatre choses qui précèdent constituent le mérite : la bénédiction renferme des récompenses, et cette bénédiction deviendra le complément et le couronnement de la grâce qui sanctifie, quand nous entrerons dans la maison que la main de l'homme n'a pas élevée, dans l'éternelle demeure des cieux. Elle se bâtit avec des pierres vivantes qui sont les anges et les hommes. La construction et la dédicace s'accompliront en même temps. Des bois et des pierres séparés ne forment pas une maison, et on ne peut les habiter ; ce qui fait la maison c'est l'assemblage de ces éléments. Ainsi l'unité parfaite des esprits célestes d'où la division est exclue, achève et rend digne de Dieu cette demeure, où sa glorieuse présence répand une ineffable félicité. Qui donc saurait mieux les secrets desseins des Rois ; qui connaîtrait plus fidèlement leurs paroles et leurs actes, que les bois et les pierres de leurs palais s'ils n'étaient pas privés d'intelligence? Pour les pierres vivantes et raisonnables de la cour céleste, elles possèdent les mystères de la Trinité ; elles entendent des paroles ineffables que l'homme ne peut redire. Bienheureux ceux qui habitent votre maison. Seigneur! ils vous loueront aux siècles des siècles*. Plus ils voient, puis ils comprennent, plus ils connaissent; plus ils aiment, plus ils louent et plus ils admirent.

Math, v, 16. — * Ps, uuuuu, 5*

.île

ï* Mais puisque nous avons déjà dit que cette maison est parfaitement adhérente et unie dans ses diverses parties, il me reste à tous en montrer les liens et les jointures. Nous lisons dans Isaïe : Le ciment est bon 4. Les pierres de Cet édifice sont donc rattachées et soudées par un double ciment, la science parfaite et l'amour parfait; et elles sont liées entre elles, par une chanté d'autant plus forte, qu'elles se trouvent plus voisines de Dieu, la charité même. Aucun soupçon ne les peut diviser, puisque le rayon pénétrant de la Vérité ne permet pas à un de ces esprits d'ignorer ce ce qui est dans l'autre. Celui qui est uni à Dieu estmmême esprit avec lui*. Il n'est donc

pas douteux que ces esprits biênhêufèut, pleinement Unis à Dieu, ne pénètrent parfaite* ment toutes choses avec lui et en lui. Désires» vous arriver jusqu'à cette demeure, que votre âme défaille, avide des partis du Seigneur, qu'elle pousse le cri du prophète i J'dd de* mandé une seule grâce au Seigneur , et fe la demanderai encore, &est d'habiter tous les tours de ma vie en sa maison l. Imites néanmoins le prophète Rengageant txxr une promesse au Dieu de Jacob: tfon, tê n'entrerai pas en ma maison etcV Mais nous développerons ces idées dans un autre entretien, tà Dieu nous en fait la grâce.

SERMON II

En quelle manière nous devons être unis avec nôus*mêmes et avec As autm*

i. Jadis un roi et un prophète glorieux, un saint, David, touché d'une religieuse pensée, estima chose indigne que le Dieu des armées n'eût pas encore de demeure sur la terre, quand lui habitait un royal palais 8* Cette pensée» mes frères, doit être la nôtre, et nous inspirer des oeuvres courageuses. La pensée do David plut à Dieu ; mais la réalisation en fut réservée à Salomon pour une raison dont l'examen serait trop long peut' être. Pour vous, 6 âme, voua habitez une demeure sublime que Dieu vous a fabriquée* Je veux parler de ce corps : sa structure, sott harmonie, sa beauté en font une habitation pleine de gloire et d'agrément. Mais à votre corps lui-môme. Dieu a ménagé une maison noble, bien disposée et bien ornée : c'est ce monde visible. Or, n'est-ce pas une indignité de négliger de lui préparer un temple quand il vous a lui-même bâti une maison 1 Présentement vous avez une habitation ; mai» sachez-le, elle croulera bientôt ; et si vous ne prenez soin de vous en ménager une autre,

» Isaïe xli, 7.— »lO0fc VI, ils- » Il RôiSVîi, 2 ; Parai ip. xyh, 1.

vous serez exposée à la pluie, au vent et au froid. Hélas i comment iupporterez-vous ce froid? Heureuse et mille fois heureuse l'âme qui peut dire : Nous le savons : si notre demeure terrestre se dissout , nous avons une construction de Dieu, une maison qui n'est pas de main d'homme , une maison éternelle aux deux*. C'est pourquoi, ô âme, ne donnez pas vos yeux au sommeil, et ne fermez: pas vos paupières que vous n'ayez trouvé un heu pour le Seigneur, un tabernacle pour le dieu de Jacob*.

â> Biais quelle est votre pensée, mes frères ? Où trouver la place de cet édifice ? Où en rencontrer l'architecte? Ce temple visible a été fait pour nous, et destiné à notre habitation ; car le Très-Haut ne loge pas en ces bâtiments faits de main d'homme • Quel temple édifierôns-nousdonc à celui qui a dit et avec vérité j Est-ce que fë ne rem* plis pas le ciel et la terre1 '? 'Un grand trouble et une vive anxiété s'empareraient de mon esprit, si Je ne l'entendais dire, en parlant

* Ps. xxvi, 4. — * Ibid. cxxxi, 2, 3. — » II Cor. V, i. * Ps, çjuuu, 4, 5, — * Jérém, xxui, 24.

POUR LA DÉDICACE DE L'ÉGLISE

in

d'une âme : Mon Père et moi nous viendrons en elle et nous y ferons notre demeure l. Je sais donc maintenant où il faut lui disposer une maison, puisque son image seule peut le contenir. L'âme est capable de recevoir celui à l'image duquel elle a été créée. Hâtez-yous donc; parez votre chambre nuptiale, ô Sion ! Le Seigneur a mis en vous ses complaisances, et il va devenir l'habitant de votre terre. Réjouissez-vous, fille de Sion ; c'est en vous que votre Dieu fixera son séjour. Avec Marie dites-lui : Voici la servante du Seigneur ; qu'il mesoit fait selon votre parole. Dites avec l'heureuse Elisabeth : Et d'où me vient ce bonheur que la majesté du Seigneur me visite ' ? En effet, quelle bonté de la part de]Dieu ; quelle condescendance, et pour les âmes, quelle gloire et quelle dignité que le maître de l'Univers, qui n'a besoin de rien, veuille les avoir pour temple I

3. C'est pourquoi, mes frères, avec les désirs les plus vifs , et dans des sentiments de reconnaissance, travaillons à lui faire un temple en nous ; que notre sollicitude soit de le voir habiter en chacun de nous d'abord, ensuite en nous tous, car il ne dédaigne ni ce temple isolé ni ce temple commun. Soyons donc d'abord d'accord avec nousmêmes, puisque tout royaume, toute maison divisés tomberont en ruines*; puisque le Christ n'entrera pas en des murs inclinés ni en des murailles branlantes. L'âme ne veutelle pas l'intégrité de la demeure de son corps, et n'en sort-elle pas nécessairement, si les membres sont séparés les uns des autres? Quelle veille donc à son tour, si elle sou» haite que Jésus-Christ habite en son cœur, c'est-à-dire, en elle par la foi ; qu'elle veille soigneusement à ce que ses membres, la raison, la volonté, la mémoire, ne soient pas en lutte. Que la raison soit exempte d'erreur pour s'harmoniser avec la volonté ; car la volonté, n'aime qu'une raison ainsi disposée, Que la volonté à son tour soit sans péché, car la raison n'approuve qu'une volonté en ces conditionsi Autrement, si l'âme doit eon* dam lier dans la volonté ce que la raison approuve, c'est une guerre intestine et une discorde périlleuse, puisque la volonté enfeet état subit blâme, acecusation, jugement et

* Jean xiv, 23. — * Luc i, 38, 43. — 8 Math, xn, 2fr * Math, t, 2&

condamnation de la part de la raison. C'est pourquoi le Seigneur a dit dans l'Evangile : Soyez d'accord avec votre adversaire, tant que vous êtes en route, de crainte qu'il ne vous livre au juge, et celui-ci au bourreau, et qt/on ne vous jette en prison1. Que votre mémoire soit aussi sans souillure; qu'en elle il ne reste aucun péché que n'aient effacé et la confession et de dignes fruits de pénitence, sinon une conscience où le péché se cache est un objet de haine pour la volonté, et d'exécration pour la raison. C'est donc une demeure digne de Dieu, qu'une raison, une volonté et une mémoire débarrassées d'erreur, de péché et de souillure.

4. Chacun de nous étant ainsi disposé! il reste à nous unir et à nous fondre tous ensemble par la charité mutuelle, lien de la perfection. Car pour la science parfaite, on ne peut la posséder en cette vie, et peut-être ne le faut-il pas. La connaissance est l'aliment de l'amour dans la demeure des deux. Qui peut se glorifier d'avoir un cœur pur? Aussi ce cœur, parfaitement connu, pouvaitil aisément trouver là un sujet de confusion, et cette connaissance risquait d'être un danger pour celui qui l'eût possédée. La connaissance deviendra douce là d'où toute tache aura disparu. La demeure du Ciel est donc plus solidement construite, parce qu'elle est destinée à une durée éternelle ; celle d'icibas, semblable à une tente de soldat, est moins bien unie en ses parties. L'une est une maison de joie ; l'autre de lutte : la première est destinée à la louange ; la seconde â la prière. Celle-ci est une cité qui abrite notre force ; celle-là est le lieu de notre repos. Si donc nous avons vaincu ici-bas, nous recueillerons là haut la gloire ; nous aurons un diadème au lieu de casque, un sceptre et une palme au lieu de glaive ; pour bouclier une clamyde d'or, et pour cuirasse un vêtement de joie. En attendant, mieux vaut être pressé par l'ennemi que tué par lui; mieux vaut le poids du bouclier et de la cuirasse que leB blessures faites par les traits brûlants de l'ennemi. Puissions-nous en être préservés par la protection divine de Celui qui est bén pans les siècles 1 Ainsi soit»il.

IftfeA*

SERMON III

Triple préparatif pour garder Dieu:

\. Cette maison, mes frères, est la forte resse du Roi éternel, mais l'ennemi Tas siège. Nous tous qui avons juré à Dieu de porter les armes pour lui, et qui nous sommes enrôlés dans son parti,sachons que pour garder ce camp nous ayons besoin de trois choses: d'un ouvrage de défense, d'armes et de provisions. Quel est cet ouvrage de défense? Notre ville forte, c'est Sion Le Sauveur sera en elle un mur et un avant-mur1. Le mur est la continence ; la patience est l'avant-mur. C'est un mur puissant que la continence qui la ceint de toutes parts, de façon à fermer à la mort toute entrée, soit par les fenêtres des yeux, soit par les autres sens. C'est auss un avant-mur solide que la patience qui soutient les premiers assauts de l'ennemi, et qui, au milieu de ses tentatives redoublées, nous permet de résister vaillamment et de rester inébranlables. L'unique remède, en effet, quand la continence branle et chancelle, c'est d'opposer la patience ; et si nos sens s'allument, c'est d'y refuser tout consentement. Par la patience , est-il écrit , vous posséderez vos âmes *. Dans sa cité, le Sauveur lui-même est donc placé comme un mur, et un avant-mur, étant devenu de la part de Dieu le Père, justice et patience, comme l'a dit le prophète : Vous êtes ma patience, û mon Dieu 8. Le mur, dis-je, c'est notre vie ; l'avant-mur c'est la patience, qui s'abstient de toutes les séductions de la chair et du siècle, et qui supporte avec courage toutes les adversités.

2. 11 faut aussi préparer des armes, mais des armes spirituelles, puissantes pour 1? cause de Dieu, propres non-seulement à h ' résistance mais à une attaque vaillante contre l'ennemi. Revêtez-vous de V armure de Dieu etc.% dit l'Apôtre; car enfin, mes frères, si la tentation de l'ennemi est forte, plus forte est notre prière. Sa haine et ses ruses

1 Isaïe xam, 1. — * Luc xxi, 19. — » Pa. lxx, 5. — Ephés, vi, 2.

nous fatiguent; mais notre simplicité et notre miséricorde nous tourmentent bien davantage. H ne peut souffrir notre humilité; notre charité le brûle ; notre mansuétude et notre obéissance lui sont un supplice. La faim ne saurait non plus nous contraindre à livrer la place, puisque, grâces à Dieu, n'est pas venue sur nous cette menace terrible de faim et de soif que le Prophète1, ou plutôt que le Seigneur nous adresse par sa bouche : la faim et la soif de la parole de Dieu. Car nous lisons : L'homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole gui sort de la bouche de Dieu1. Les aliments nous manquent-ils à nous qui entendons fréquemment des instructions et des lectures saintes, qui goûtons de temps en temps les délices de la dévotion, semblables à ces jeunes chiens pui recueillent les miettes tombées de la table de leur maître ? Convives célestes qui se remplissent ainsi de l'abondance de la maison de Dieu. Nous avons aussi le pain des larmes qui, pour être moins agréable, n'en fortifie que mieux le cœur de l'homme. Nous avons encore le pain de l'obéissanee, dont le Seigneur parle à ses disciples : Ma nourriture, dit-il, est de faire la volonté de mon Père9. Nous avons enfin, et par dessus tout, le pain vivant du Ciel, le corps du Sauveur, dont la vertu neutralise toutes les forces de l'ennemi.

3. Telle est donc la force du camp du Seigneur qu'il n'a rien à redouter, si nous déployons fidélité et courage, et si nous ne sommes ni traîtres, ni paresseux, ni lâches. Car c'est une trahison que de songer à introduire en ce camp des ennemis, tels que les détracteurs haïs de Dieu qui sèment la discorde et entretiennent les scandales au mi lieu 'de leurs frères. Si Dieu se plaît à habiter dans la paix, il est évident que Satan demeure dans la discorde. Ne vous étonnez pas, mes

*Amos. vin, H. — » Deutér. vm, 3 î Math. îv, 4. — • Jean iv, 34.

SUR LA DÉDICACE DE L'ÉGLISE

frères, d'un langage qui peut tous sembler dur. La Vérité ne sait pas flatter. Oui, qu'il le sache, il est un traître celui qui essaierait (ce qu'à Dieu ne plaise !) d'entretenir ici un Tice quelconque, et de transformer le temple du Seigneur en une caserne de démons.

Grâce à Dieu, on ne rencontre pas ici beaucoup de gens de cette sorte. Cependant on en découvre quelquefois qui ont des relations avec l'ennemi, qui négocient un pacte avec la mort, c'est-à-dire qui tentent, selon leurs forces, d'affaiblir l'ordre et la discipline, d'attiédir la ferveur, de troubler la paix et de blesser la charité. Mettez-vous en garde contre de pareils gens autant que vous le pouvez, selon qu'il est écrit de quelquesuns : Jésus ne se fiait pas à eux1. Hais je vous le dis : encore qu'on les souffre présentement, ils subiront bientôt à leur tour, s'ils ne se hâtent de se corriger, un jugement terrible comme le crime qu'ils méditent. Quoi, mon frère ? Vos œuvres vous montrent fidèle à la vanité, à la tiédeur et à tous les autres vices, et votre tonsure est un mensonge à Dieu. Certes vous aurez enlevé au Christ un excellent camp si vous livrez Clairvaux à ses ennemis. Chaque année il reçoit d'ici des revenus riches et précieux à ses yeux : les nombreuses dépouilles qu'il arrache à ses adversaires, il les dépose d'ordinaire dans ce lieu fortifié qui lui inspire une grande confiance. Et voici, devant moi les captifs qu'il a rachetés et rassemblés de toutes les régions, du levant et du couchant, de l'aquilon et de la mer. Or, le traître qui livrera cette forteresse, à quels supplices Jésus-Christ ne le livrera-t-il pas lui-même quand il l'aura découvert (et le coupable ne peut se cacher longtemps, ni s'enfuir). Son châtiment ne sera pas une mort vulgaire ; il devra périr d'un supplice de choix. Hais je n'insiste pas plus longtemps sur ce point.

Nous nous mettrons mieux en garde désormais contre cette détestable trahison, en apportant plus de sollicitude à repousser, au lieu de les attirer, les vices quels qu'ils soient, ou charnels, ou seulement mondains, pour ne point encourir la flétrissure et le châtiment des traîtres.

4. En second lieu, il faut aussi se garder de céder à la peur, et de fuir la brèche, sous l'impulsion d'une fausse terreur; comme aussi de rester dans une téméraire et folle sécurité, quand le danger est pressant. Or, c'est se jeter dans les mains de l'ennemi, et sous ces traits que de prendre la fuite, comme si on ignorait que ses adversaires sont sans miséricorde envers les étrangers, mille fois plus cruels envers leurs amis, puisqu'ils sont sans pitié pour eux-mêmes.

5. J'indiquerai, mais rapidement le troisième danger, car, pendant qu'en mon zèle pour votre salut, je cherche des remèdes aux différentes maladies de vos âmes, l'heure s'avance. Que vous sert-il de ne point vouloir livret ou déserter le camp, si vous y restez lâches et oisifs? Travaillons, mes très-chers frères, travaillons de toute notre âme, et de toute notre puissance, à garder la place que notre Seigneur et Roi nous a confiée : déployons notre sollicitude contre les ruses de l'ennemi ; que toutes ses machinations nous trouvent préparés, selon qu'il est écrit : Résistez au démon et il fuira loin de vous1. Hais puisque nous savons qui a dit : Si le Seiqneur ne garde lui-même la cité, en vain veillent ceux qui la gardent* , humilionsnous sous la puissante main du Très-Haut, confions pieusement à sa miséricorde et nos personnes, et cette maison, afin qu'il nous préserve de toutes les embûches de nos ennemis, à la louange et à la gloire de son nom, que tous les siècles bénissent. Ainsi soit-il.

Jeu ii9 24,

1 Jacq. iv, 7. — * Pe. atxvi, 1.

Tch- IV.

SERMON IV

De la triple demeure.

i. Nous célébrons ce jour par nos vœux et nos louanges et nous l'honorons par une fête joyeuse. Si des religieux, si même des hommes raisonnables ne doivent pas ignorer l'objet du culte qu'ils rendent, ni rester étrangers â la solennité qu'ils célèbrent, cherchons quels souvenirs sacrés provoque cette commémoration. Je n'aurai pas la présomption de vous parler de moi-même:

qu'il vous parle le premier cet autre prédicateur dont le témoignage est plus grand et plus croyable. Vous êtes surpris peut-être de ces préliminaires, quand vous avez sous les yeux l'église même dont la dédicace est l'occasion de cet anniversaire. Pourquoi craindrais-je d'appeler saintes ces murailles que les mains sacrées des pontifes ont sanctifiées par des rites mystérieux ? Depuis ce moment les saintes Ecritures n'ont cessé de retentir ici et la piété y murmure constamment do saintes prières. Les saintes reliques honorent ces lieux de leur présence et les esprits célestes y font une garde infatigable. Vous me direz peut-être : Si tout cela est évident : qui peut se glorifier d'avoir tu ces anges en sentinelle? Si vous ne les voyez pas celui-là les voit bien qui les envoie. Et quel est-il? Celui qui dit par la bouche du Prophète : Sur tes murs, ô Jérusalem, fat établi des gardes1. 11 y a une Jérusalem d'en haut, qui est libre, qui est notre mère : mais je né crois pas qu'il y ait des gardes sur les murs d'une cité qui inspire au Prophète ce chant : Il a placé la paix autour de tes frontières*. Si cette autorité ne vous satisfait pas, continuez d'écouter la suite du texte cité plus haut : Ils ne se tairont ni le jour ni la nuit*, dit le Prophète. Vous conviendrez au moins qu'il ne s'agit pas de cette Jérusalem de laquelle vous avez lu : Ses portes ne seront point fermées à la fin du jour, car il n'y aura

* halo vsu, 6. — * Pa. cxlvii, 14. — « foie uni, 6.

pas de nuit pour elle*. Cette Jérusalem étrangère à toute vicissitude n'a donc pas besoin de gardes : ce sont nos jours à nous et nos nuits qui en réclament. Sur tes murs, ô Jérusalem, j'ai établi des sentinelles.

2. Que vous êtes bon, Seigneur ! Vous ne vous contentez pas pour nous de la faible protection de ces murailles: aux hommes chargés du soin de leurs frères, vous surajoutez une garde angélique destinée à la défense de ces murs et de ceux que renferme leur enceinte. Il en est ainsi, ô Père, parce que tel est votre bon plaisir ; tel est aussi notre besoin. Notre ministère est insuffisant, si vous n'envoyez vers nous et pour nous ces esprits ministres pour nous aider à conquérir 1 Héritage du salut. Pourquoi sommes-nous privés de leur vue, quand nous ressentons leur secours? Pourquoi ne méritons-nous pas de les voir, lorsque nous éprouvons l'effet de leur assistance? Nous apprenons du moins par là à préférer l'invisible au visible. Car les choses visibles sont passagères, les invisibles sont éternelles1. Celles-ci, d'ailleurs, renferment la cause de celles-là, en sorte que, selon l'Apôtre : Les perfections invisibles de Dieu deviennent intelligibles par la création visible2. C'est ainsi que les Juifs prenant sujet du pardon visible des péchés accordé par Jésus-Christ pour le charger de leurs blasDhèmes, le Saint de Dieu les réfuta par le signe visible d'une guérison corporelle : Afin que vous sachiez que le Fils de l'homme a le pouvoir sur la terre de remettre les péchés, levez-vous, dit-il, au paralytique, prenez votre lit et retournez dans votre maison*.

3. Et à ce Pharisien qui murmurait contre un médecin qui guérissait ; à ce Pharisien qui censurait une malade sauvée, Jésus- Christ opposa également des signes manifes-

1 Apoc. xxi, 25. — * II Cor. iv, 18. — 8 Rom. r, 20. * Marc il, 10.

SUR LA DEDICACE DE L'EGLISE

tes, énumérant les titres de cette femme au bienfait du pardon. Ce Pharisien se trompait en ne voyant qu'une pécheresse horrible dans celle qui, attachée aux pieds divins, les arrosait de ses pleurs, les essuyait de ses cheveux, les pressait sous ses baisers, et les oignait de parfums. Comment lui rappeler des péchés effacés, la blâmer de toucher le Christ, l'estimer encore pécheresse, quand elle pleure ses excès et déteste ses offenses ? En baisant les pieds du Seigneur, ne montre* t-elle pas son amour pour la justice ? En les essuyant de ses cheveux, ne met-elle pas à jour son humilité ? En les couvrant de parfums, ne fait-elle pas voir sa mansuétude ? Est-il possible que le péché règne encore dans un cœur brisé et gémissant, ou qu'une telle charité ne couvre pas la multitude des offenses? Beaucoup de péchés lui sont remis car elle a beaucoup aimé1. 0 Pharisien, ell* n'est donc plus pécheresse, comme vous le pensez, c'est une sainte élève du Christ qui, en si peu de temps, lui a enseigné à être douce et humble de cœur. Voilà ce que vous avez lu dans le Prophète, mais sans y prendre garde peut-être : Changez les impies et ils cesseront d'exister1. Ainsi , mes chers frères, si ce vieil accusateur de ses frères vous reproche les fautes passées dont vous rougissez , entendez l'Apôtre vous consoler magnifiquement en vous disant: Vous avez été cela; mais vous êtes lavés, mais vous êtes sanctifiés 3. Vous avez maintenant pour fruit votre sanctification , et pour fin la vie éternelle *; et encore d'une façon plus expressive: Vous êtes le temple de Dieu, un temple saint *.

4. C'est à l'Apôtre que nous avons, en commençant, cédé respectueusement la parole, quand nous cherchions à quels saints s'adressent, dans cette fête, nos félicitations. Car, bien que ces murailles empruntent un caractère vraiment sacré à la consécration des évêques et à la fréquente lecture des livres saints, à la prière, aux reliques, à la visite des anges, leur sainteté n'est pas honorée pour elle-même, puisqu'elles ne l'ont certainement pas reçue pour elles. Cette demeure est sainte à cause de nos corps, nos corps le sont à cause de nos âmes, et les âmes à cause de l'Esprit qui habite en elles. C'est ce dont on ne peut douter, puisque le signe visible de l'invisiblo grâce tourne à notre avantage. Par lui, en effet, je l'affirme, vous vous redressez à la manière du paralytique de l'Evangile et vous soulevés aisément ce grabat

1 Luc vu, 38, 47. — f Prov. xn, 7. — » 1 Cor. vi, il * Rom. vi, 22. — * I Cor. m, 17.

corporel sur lequel vous gisiez languir^nnts ; vous vous en retournez dans votre maison, dans cette maison objet de votre joie et qui vous fait redire avec le Prophète : Nous irons dans la maison du Seigneur1. Maison admirable, mille fois préférable aux tabiTiinelrs aimés, et aux portiques les plus désires! (Juifs me so?it chers vos tabernacles, ô Dieu des vertus Iman âme soupire et défaille après vos portiques ; ou plutôt: Heureux ceux qui habitent votre maison, Seigneur; ils vous loueront pendant les siècles*. On m'a dit, en effet, de vous des choses merveilleuses, ôcité de Dieu ! Sous la tente la pénitence gémit, sous le portique on goûte la joie, mais en vous on se rassasie de gloire. La première est une maison de prières, le second un lieu d'attente ; vous êtes le séjour de l'action de grâce et de la louange. Heureux celui qui, dausle premier séjour, a su éviter le mal et jratiquer le bien. Dans le séjour interméliaire il sera affranchi du mal qui est une peine, et en vous il rencontrera le bien essentiel. Là sont les prémices de l'esprit, ici les richesses, et en vous la plénitude, cette plénitude qui versera dans notre sein une jÊnesure serrée, entassée, débordante. Là on acquiert la sainteté ; ici on trouve la sécurité, et en vous le bonheur. Et telles sont les prémices de l'esprit ménagées aux combattants : ce sont la sainteté dans la vie, la piété dans l'intention, la force dans la lutte. Par la sainteté de la vie entendez les fruits de la pénitence et la pratique des divins commandements. Et comme sans l'œil simple, tout cela manquerait aussi de simplicité, il faut nécessairement la piété de l'intention, et la pureté de cœur, pour empêcher soit l'ambition des honneurs, soit le désir des louanges de se glisser en nous, en sorte que nous n'ayons d'autre but que le Dieu qui rassasie les désirs; et que toute grâce reçue par nous retourne à la source où elle a pris naissance. Souvenez-vous pourtant que la persévérance seule est couronnée, et qu'il est difficile d'y atteindre, parmi tant de périls, si dans des luttes multipliées vous n'obtenez aussi un grand courage. Voilà pour les tabernacles. 5. Quant à ces portiques ou à ces vestibules qui reçoivent doucement les âmes au sortir de luttes pénibles, on y rencontre les richesses de l'esprit, le repos après le travail, la sécurité et la délivrance de toute sollicitude, la paix loin de tout ennemi. L'Esprit, en effet, dit lui-même à ces âmes de se repo-

« Ps. Ottî, i. — * Ibld. L3ÛQHII, 2, s.

ser de leurs fatigues, lui qui jusque-là leur avait si vivement interdit tout relâche et commande le travail. C'est lui-même qui écartera les soucis, éloignera les inquiétudes, après avoir ici-bas inspiré à l'âme tant de pensées diverses et l'avoir troublée par tant d'objets. La victoire une fois conquise il lui donnera en lui-même un doux repos, lui qui présentement frémit autour d'elle comme un lion rugissant, l'éveille, l'excite et la pousse au combat. Mais tout cela, nous l'avons déjà dit, c'est plutôt la délivrance du mal que la présence du bien, à moins que la dure expérience de la nécessité ne nous oblige à trouver dans l'absence du mal, le comble du bonheur, comme notre conscience voit la plénitude de la sainteté dans l'exemption du crime. Que nous sommes donc éloignés du bien souverain, nous qui appelons justice l'absence du péché, et bonheur l'absence de misères !

6. Gardons-nous de nous représenter ainsi l'abondance de la maison de Dieu, et le torrent de délices qui l'inonde, ainsi que toutes le? merveilles que l'œil n'a pas vues, ni l'oreille entendues, ni le cœur goûtées, et que Dieu a préparées à ceux qui l'aiment ! 0 Homme ! Ne cherchez pas à ouïr parler de choses qu'aucune oreille humaine n'a pu entendre : ne demandez pas à un homme ce qu'œil d'homme n'a pu voir, ni raison humaine comprendre. Cependant pour ne pas garder un silence absolu, en saluant de loin notre patrie, nous pressentons un triple bien qui nous a été promis , la puissance, la

magnificence, la gloire. C'était un homme aussi, un fils de la captivité qui s'écriait : J'entrerai dans les puissances du Seigneur1. Nous savons bien ce que c'est que l'exemption de toute infirmité , nous que l'infirmité enferme de toute part : mais être revêtu de force, entrer dans la puissance, dans une grande puissance, peut-être dans la toutepuissance même, qu'est-ce? Nous sommes incapables de le savoir. Un témoin fidèle nous crie aussi : Ceux que Dieu a justifiés il les a glorifiés f. Plût au ciel qu'il fût permis à notre petitesse d'atteindre la magnificence, surtout celle qui doit dériver de la grandeur de Dieu , en qui il n'y a m fin ni nombre ! car pour l'apprécier nous ne le pouvons. Toutefois ne doutons pas de la promesse de gloire qui nous a été faite, ni de sa réalisation : car vous la puiserez avec bonheur et confiance, cette gloire dont le désir est aujourd'hui comprimé en vous par de si sévères menaces. Alors chacun sera loué de Dieu, louange assurée et éternelle , également sans péril et sans fin , et, comme il est écrit, la louange sera douce et belle*. Courage donc, mes frères, combattons aujourd'hui vaillamment sous nos tentes , afin de nous reposer ensuite doucement sous le portique, et de trouver enfin une gloire sublime dans la demeure, quand une tribu* lation momentanée et légère produira en nous un poids immense d'honneur, quand nous nous glorifierons tout le jour dans le Seigneur, c'est-à-dire , dans la vérité, et non dans la vanité.

SERMON V

Double manière de se considérer soi-même

4. Mes frères, nous célébrons aujourd'hui une solennité, et une solennité remarquable. C'est ce qu'il me serait aisé de vous dire • mais si vous continuez à me demander quel saint cette fête appartient, ma réponse» sera moins facile. Quand nous faisons mémoire d'un apôtre, d'un martyr, ou d'un confesseur, il n'est pas difficile de vous dire

quel est l'objet de la fête ; c'est saint Pierre, c'est le glorieux Etienne, c'est notre saint père Benoît, ou quelque autre grand personnage de la cour céleste. Le solennité d'au» joura'hui ne se rattache à aucun de ceux-là : et cependant c'est une solennité . et une

Pa. lxx, 16. — » Rom. vm, 80.» «— * P*. cxlvi, 1.

SUR LA DEDICACE DE L'EGLISE

solennité importante. Et s'il faut vous rapprendre, c'est la fête de la maison du Seigneur, du temple de Dieu, de la cité du Roi éternel , de l'Epouse du Christ. Personne ne doute assurément que l'Epouse du Saint des Saints ne soit sainte et digne des honneurs d'une grande solennité. Mais douterait-on de la sainteté de la maison de Dieu de laquelle nous lisons : La sainteté convient à votre demeure*? et encore : Votre temple est saint : il est admirable par Véquitè qui y règne1. Et saint Jean atteste qu'il a vu la sainte Cité, la Jérusalem nouvelle descendre du ciel comme une fiancée parée pour son époux9. Or, en relatant ces paroles , j'ai révélé ce que je voulais cacher, je l'avoue; je dis donc que l'Epouse, la Cité, le Temple, la Maison se confondent. N'en soyons pas surpris, puisque le même Dieu daigne être à la fois Époux, Roi, Dieu et Père de famille.

2. Cependant vous ne serez satisfaits, je pense , que lorsque vous aurez mieux vu quelle est cette maison du Père de famille, ce temple de Dieu, cette cité du grand Roi, digne d'être appelée et qui est réellement l'épouse d'un époux si glorieux. Mais je suis embarrassé de vous dire ici mon sentiment. Je crains de rencontrer parmi vous des auditeurs (Dieu nous préserve de ce malheur !) qui ne m'entendent pas bien, ou qui , en m'écoutant , manquent d'humilité. Je crains que vous ne sortiez de cette assemblée ou enflés de votre grandeur, ou rendus incrédules par la timidité de votre esprit. Or, je souhaite de vous trouver toujours fidèles et humbles, deux dispositions souverainement nécessaires au salut. Dieu, en effet, ne donne sa grâce qu'aux humbles, et sans la foi impossible de lui plaire. Oui, je souhaite, et je désire ardemment qu'aux yeux de Dieu vous vous montriez à la fois grands et petits, ou plutôt (redoublez d'étonnement) que vous vous montriez rien et quelque chose et quelque chose de grand. Sans une grande âme, en effet, vous n'arriverez pas à ces grands biens, vous ne ferez pas violence au ciel; vous n'entrerez dans ce royaume du ciel qu'en vous convertissant et en devenant de petits enfants4. Je ne suis pas un homme doué d'un sens profond, et je ne saurais disserter ici sur ce que je n'ai pas goûté. Je vous dirai pourtant ce que je sens en moi de temps en temps , afin que ceux qui le jugeront utile puissent m'imiter.

« 9b. xcii, 5. — f I<k jlxiv, 5, 6. — * Apoc. xxi, 2. •— MalU, xviiij 3*

Il y a longtemps que j'ai appris à avoir pitié de mon âme et à plaire à Dieu1, et tel est le fréquent objet de mes pensées. Plût au ciel qu'il me fût permis de le faire une fois, de le faire toujours! Il y eut une époque où rien de pareil ne se passait en moi. Je n'aimais pas mon âme, ou j'avais pour elle une affection bien faible, si même je lui en portais quelqu'une. Aime-t-on, en effet, un être dont on désire la mort? Or, s'il est vrai, comme on n'en peut douter, que la mort de l'âme c'est le péché, il est clair que cette maxime : Qui aime le péché hait son âme * est d'une vérité absolue. Je haïssais donc la mienne d'une haine qui durerait encore, si celui qui l'a aimée le premier ne m'eût inspiré pour elle un commencement quelconque d'amour.

3. Mais quand, grâce à Dieu, je me prends à songer à cette âme, j'y trouve, je l'avoue, comme deux choses contraires. Si je la considère selon la vérité, en elle-même et telle qu'elle est , la plus juste idée que j'en puisse concevoir c'est qu'elle est réduite à rien. Est-il nécessaire d'énumérer ici en détail toutes ses misères, les péchés dont elle porte la charge, les ténèbres qui l'enveloppent, les séductions qui l'enlacent, les concupiscences qui l'agitent, les passions auxquelles elle est sujette, les illusions qui la remplissent, le mal qui l'attire, le vice auquel elle est entraînée par ses penchants, enfin la confusion et l'ignominie dont elle est pleine? Si toutes nos justices, même vues à la lumière de la vérité, ne sont qu'un linge souillé8 , que seront donc nos injustices? La lumière qui est en nous n'est que ténèbres. Quelle sera donc l'épaisseur des ténèbres elles-mêmes? Il nous est facile, en étudiant sérieusement toute notre vie, et en nous jugeant sans acception de personne, de rendre témoignage à la vérité proclamée par l'Apôtre et de nous écrier : Celui qui se croit quelque chose se séduit lui-même, puisqu'il n'est rienk. Qu'estce que l'homme pour que vous réleviez si haut? dit le prophète dans un aveu fidèle et pieux. Pourquoi y attachez-vous votre cceur*? Eh quoi! l'homme, sans aucun doute, n'est que vanité, il est réduit à néant, il n'est rien. Mais comment un être que Dieu élève si haut n'est-il donc rien ? Il n'est rien et cependant le cœur de Dieu s'attache à lui?

4. Respirons, mes frères; si nous ne sommes rien dans nos cœurs, peut-être

1 Ecclî. xxx, 2\. — * Ps. x, G. — * Isrïo lxiv, G. — Oaîat* vi, 3. — » Job vu, 17*

sommes-nous quelque chose au cœur de Dicu.O Père des miséricordes I ô Père des malheureux ! Pourquoi attacher voire cœur à notre misère? Je le sais, je le sais : où est votre trésor est aussi votre cœur. Mais ne sommes-nous donc rien si nous sommes votre trésor? Toutes les nations sont devant vous comme si elles n'étaient pas, elles ne sont que néant. Oui, devant vous, mais non pas en vous. Il en 3st ainsi au jugement de votre vérité, mais non pas dans les senti* ments de votre bonté. Vous appelez, en effet, les choses qui ne sont pas comme celles qui sont. Elles ne sont donc pas, puisque vous appelez ce qui n'est pas, et elles sont parce que vous les appelez. Encore qu'elles ne soient pas quant a elles-mêmes, elles sont pourtant, par rapport à vous, selon ce que dit l'Apôtre: Cela ne vient pas des œuvres de leur justice, mais de votre appel1. C'est ainsi que vous consolez, dans votre bonté, celui que vous avez humilié dans votre vérité; ainsi se trouve magnifiquement dilaté en vos entrailles celui qui est justement à l'étroit dans les siennes. Car toutes vos voies sont miséricorde et vérité à ceux qui cherchent votre alliance et vos témoignages ■ , alliance, bonté et témoignage de la vérité.

5. Lis, o homme! lis dans ton cœur, et en toi-même les témoignages de la vérité qui te concernent; à cette commune lumière tu devras reconnaître ton indignité. Lis dans le cœur de Dieu le testament confirmé dans le sang du médiateur, et tu trouveras quelle différence il y a entre la realité que tu possèdes et les espérances que tu attends. Car qu'est-ce que t homme, est-il dit, pour que vous t'éleviez si haut? Qui, il est grand, mais en Dieu, puisque c'est par lui qu'il est grand. Et comment n'est-il pas grand devant Dieu qui a pour lui tant de sollicitude? // prend soin de vous, dit l'apôtre saint Pierre9. Et le prophète : Je suis pauvre et mendiant, le Seigneur a pris soin (te moi*. Ingénieux rapprochement de ces deux idées : le prophète descend et monte du même coup, et s'est vu à la fois pauvre, mendiant, et l'objet des sollicitudes divines. Or, monter et descendre ainsi du même coup est le propre des anges. Vous verrez, dit Jésus-Christ, vous verrez les anges monter et descendre au-dessus du Fils de l'homme*. Monter et descendre de la sorte n'implique pour eux aucune vicissitude de temps. Dieu les envoie exercer leur ministère auprès des héritiers

» Rom. xx, 12. — » Ps. xxiv, 10. — 8 I Pierre v, 7. — ♦ Juan i, 51. — * id, I# si.

du salut, et en même temps Vi restent présents aux regards de sa majesié. Grâce à cette miséricordieuse disposition de la Providence, tandis que nous jouissons de cette consolation ils n'éprouvent aucune souffrance. Autrement pourraient-ils jamais se résigner à rester pour nous un seul instant éloignés de ce glorieux visage objet de leurs désirs? Ecoutez la vérité même vous dire dans l'Evangile : Leurs anges (ceux des petits enfants), contemplent sans cesse au ciel la face du Père1 ; il sont députés à la garde de ces enfants sans rien perdre de leur propre béatitude. C'est pour cela que saint Jean a vu la Jérusalem céleste descendre; il n'a pu la contempler dans son immutabilité. Elle descend, remarquez-le bien, elle ne tombe point. Une partie considérable de cette cité était tombée autrefois, mais elle n'était pas sainte; et si sa chute fut si terrible, c'est qu'elle s'est constituée l'ennemie de toute sainteté.

6. Mais saint Jean n'a pu voir cette ruine, ni cette chute terrible, puisqu'il n'était pas; mais il a vu le Verbe qui était au commencement ; il a vu ce Principe qui disait aux apôtres : Je voyais Satan tomber du ciel comme ta foudre*. Cette portion tombée sera réparée, quand Dieu relèvera ces ruines, et réédifiera les murs de Jérusalem, non pas cependant avec les matériaux écroulés. Pour la Jérusalem que l'Apôtre vit descendre elle était préparée par Dieu9, comme saint Jean l'ajoute. Si les anges descendent au lieu de tomber, ils le doivent à cette préparation divine qui leur a donné et la volonté et la puissance de rester debout. Aussi l'Apôtre ne se borne pas à dire qu'ils sont chargés d'un ministère; il dit qu'ils sont envoyés pour remplir un ministère*. Pourquoi n'enverraitil pas des anges en faveur de ceux au profit desquels leRoi descieuxs'est abaissé si basque son doigt a pu écrire sur la terre»? Seigneur, dit le Prophète, inclinez les deux; ce n'est pas assez, descendez*. Pourquoi? Afin d'y faire remonter ceux avec lesquels il est descendu. Au reste, et nous l'avons déjà dit, ces ascensions et ces descentes des anges ne supposent aucun changement de lieu, tandis que nous avons besoin de nous déplacer, d'aller çà et là ; nous ne pouvons rester toujours en haut ni demeurer en bas. Ils montent jusqu'au ciel, dit le Psalmiste, et ils descendent jusqu'aux abîmes, mais leur âme succombe sous les maux1 . Pourquoi cela? c'est

1 Math. xviii, 10. — «Luc x,i8.— • Apoc. «i, 2. — * Ilébr. i, U.— • Jean vin, 6.-^« Ps. cxun, 5.— *Pa. evi, 26.

SUR LA DÉDICACE DE L'fcGUSE.

que leur âme souffre plus de ses maux qu'elle ne jouit de ses biens, car les premiers sont actuels, les seconds ne subsistent qu'en espérance. Qui pourra être sauve, disent les apôtres au Sauveur ? Et lui : Cela est impossibie aux hommes mais non pas à Dieu l. Là est toute notre confiance, notre unique consola* tion, tout le fondement de notre espérance. 7. Mais assurés de la possibilité du salut, que faisons-nous de la volonté ? Qui sait s'il mérite l'amour ou la haine ? Qui connaît les desseins de Dieu, ou est entré en ses conseils * ? Il nous faut ici le secours de la foi et l'aide de la vérité, afin que les sentiments cachés dans le cœur du Père et dont nous sommes l'objet nous soient révélés par son Saint- Esprit, et que le témoignage de l'Esprit de Dieu mette dans le nôtre cette conviction que nous sommes les enfants de Dieu. Or , U opérera en nous cette persuasion, en nous appelant et en nous justifiant gratuitement par la foi. C'est, en effet, là comme le chemin qui mène de l'éternelle prédestination à la glorification future. Et c'est ce qui me porte à croire qu'on peut appeler la première considération la considération du jugement et de la vérité, et la seconde la considération de la foi et de la pieté. Vous ne tous étonnerez guère de rencontrer dans les hommes des qualités si dissemblables, si vous songez aux différences de nature qu'on trouve dans leur substance. En effet, quoi de plus élevé que l'esprit principe de la vie ? Et quoi de plus vil que le limon de la terre ? La réunion dans l'homme d'éléments si opposés n'a pas échappé, je crois, aux sages même du monde, quand ils ont défini l'homme un animal raisonnable et mortel. Etonnant assemblage de la raison et de la mort, société surprenante de l'intelligence et de la corruption. Dans nos mœurs, dans nos affections, dans nos goûts, on trouve des oppositions plus grandes encore. Sondez tout ce qu'il y a de perversité dans l'homme, puis considérez en détail tout ce qui s'y trouve de bon, et avouez qu'un pareil rapprochement est vraiment un prodige. C'est pour cela qu'on peut l'appeler tour à tour Bar-Jona, fils de Jean, et Satan. Ne vous en étonnez pas. Rappelez-vous à qui s'adressent dans l'Evangile ces deux noms, justes tous les deux, puisqu'ils viennent de la Vérité, lues bienheureux Simon Bar-Jona (fils de Jean) et un peu plus loin : Retire-toi, Satan. Pierre était donc l'un et l'autre, encore qu'il ne le fût pas en

« Matb. xix, 25, 26, — » Rom. u, 34*

vertu de la même caille. U est l'un par la vertu du Père, l'autre par le fait de l'homme, et il est en même temps l'un et l'autre. Comment est-il Bar-Jona ? C'est parce que ni la chair, ni le sang mais le Père lui a révélé ce qu'il a dit. Et comment est-il Satan ? C'est qu'il goûte les choses de l'homme et est insensible à celles de Dieu * . Si nous étudions maintenant dans cette double considération ce que nous sommes, ou plutôt si nous observons dans Tune notre néant, et dans l'autre notre grandeur, puisqu'une si haute majesté nous entoure de sa sollicitude et de sa tendresse , nous nous glorifierons, je crois, avec retenue, ou plutôt sans mesure, bien qu'avec sujet, car nous nous glorifierons en Dieu et non pas en nous, puisque nous ne pouvons respirer un peu que dans cette pensée. Si Dieu a décrété notre salut, notre salut est assuré.

8. Maintenant, arrêtons-nous un instant du moins à ce point élevé où nous voilà parvenus. Cherchons la maison de Dieu, cherchons son temple, sa cité, cherchons aussi son Epouse. Je ne l'ai pas oublié, et je le redis avec crainte et respect. Nous sommes tout cela; oui, mais dans le cœur de Dieu, mais par sa grâce et non par nos mérites. Que l'homme n'usurpe pas le bien de Dieu, qu'il se garde de s'exalter lui-même, sinon Dieu le remettant à sa place, humiliera son orgueil. Si une ardeur puérile nous pousse à prétendre nous sauver sans l'aide de la grâce, nous n'y réussirons pas. L'homme qui dissimule sa misère arrête le cours de la miséricorde et la grâce n'a plus de place dans un cœur qui présume de ses mérites. Au contraire, l'humble aveu de nos souffrances provoque la compassion. Dieu en est touché, et nourrit notre faim comme un riche père de famille. Nous trouvons près de lui du pain en abondance. Nous sommes donc sa maison, toujours fournie d'aliments propres à entretenir la vie. Et rappelez-vous qu'il a déclaré sa maison une maison de prière *, ce qui semble parfaitement s'accorder avec le témoignage du Prophète qui nous annonce que Dieu nous nourrira dans nos prières d'un pain de larmes, et nous abreuvera de pleurs 3. Selon le même Prophète, comme nous l'avons rappelé plus haut, la sainteté convient à cette 'maison4. C'est-à-dire que la pureté de la continence doit accompagner les larmes de la pénitence, afin que celui qui est déjà la maison de Dieu en devienne le temple.

i Math, xvi, 17, 23, — « Matb. IXI, 13, — • P* z*X4Sf 6* — * ld. XGH, 5*

Soyez saints, est-il dit, parce que moi, votre Seigneur, ie suis saint. Et l'Apôtre ajoute : Ne savez-vous pas que vos corps sont le temple du Satnt-Esvrit, qui habite en vous ? Si quelqvtun viole le temple de Dieu, Dieu le perdra*.

9. Hais la sainteté elle-même suffit-elle? Non, la paix est encore nécessaire, comme l'Apôtre nous l'enseigne : Cherchez la vaix avec tout le monde, et la sainteté sans laquelle nul ne verra Dieu1. C'est la paix, en effet, qui nous fait habiter ensemble comme des frères ; c'est elle qui élève à notre Roi, au vrai pacifique, la cité nouvelle, Jérusalem, la vision de la paix. Partout, où se trouve rassemblée sans le lien de la paix, sans le respect de la loi, sans discipline, sans gouvernement, une multitude privée de chef, vous n'avez plus de peuple, mais un amas confus, plus de cité, mais le désordre. C'est Babylone, ce n'est plus Jérusalem. Mais comment est-il possible qu'un si grand Roi se transforme en époux, et qu'une ville se métamorphose en épouse ? La charité forte comme la mort a seule cette puissance.

Comment, en effet, n'élèverait-elle pas l'une quand elle a porté l'autre à descendre si bas ? Vous n'avez pas ici à prendre conseil de la considération de vous-mêmes dont j'ai parlé d'abord. Ce qu'il faut surtout c'est une foi magnanime. Dieu dit lui-même : Je vous ai

épousée dans la foi, dans le jugement et la justice (entendez dans sa justice à lui, et non dans la nôtre), ie vous ai épousée dans la miséricorde et élans la compassion •. S'il n'a pas fait ce que fait un époux, s'il n'a pas aimé comme aime un époux, s'il n'a pas eu la jalousie d'un époux, ne vous croyez pas son épouse.

10. C'est pourquoi, mes frères, si nous pouvons nous croire en la maison du Père de famille où nous trouvons du pain en abondance, si nous sommes le temple de Dieu par la sainteté, la cité du grand Roi par l'union qui nous rapproche dans les liens d'une même seciété, l'Epouse de l'immortel Epoux par l'amour, je ne dois plus craindre de dire que cette fête est la nôtre. Ne vous étonnez pas si cette fête se célèbre ici-bas, elle se célèbre aussi dans les cieux. Car, s'il est vrai, comme l'a dit la Vérité, qui ne peut mentir, que le ciel et la terre tressaillent de joie quand un pécheur fait pénitence1, ne doutons pas qu'ils ne goûtent aujourd'hui une joie infinie dans la pénitence de tant de pécheurs. Irai-je plus toin ? Eh bien! la joie du Seigneur est notre force1. Réjouissons-nous donc avec les anges de Dieu, réjouissons- nous avec Dieu; que cette fête se passe en actions de grâces , plus elle nous est personnelle plus elle doit exciter notre dévotion.

SERMON

Du remect dû aux iieux sacrés.

I. C'est aujourd'hui pour nous une fête domestique, la dédicace de cette maison, ou plutôt c'est notre propre dédicace. N'avons - nous pas été nous-mêmes bénis et consacrés par les mains des ponlifes, et l'anniversaire que nous solennisons par nos prières et par nos louanges ne nous en rappelle-t-il pas la mé-

l u>r. m, 16, 17, et vi, 19, — * Hébr. xii; 14.

moire ? Dieu a-t-il souci des pierres ? Ce no sont pas les pierres, mais les hommes qui disent: Le Seigneur prend soin de nous*. Jacob était seul, lorsqu'en dormant il vit les anges monter et descendre de la terre au ciel. C'était peu de chose que cette vision, et cependant il confesse à son réveil, que le

Osée ny 20, 19. — * Luc xvv 10. — * Il Esdras vinv 10. — * 1 Pierrô v. 7.

SUR LA DÉDICACE DE L'ÉGLISE

Dieu des anges était là présent : Le Seigneur est vraiment en ce lieu, et je rien savais rien *. Il admire la grâce que Dieu lui fait, et il tremble en considérant l'étendue de sa bonté: Combien donc ce lieu-ci doit-il nous paraître plus terrible? Que nous devons y être bien plus certains de la présence du Seigneur, puisque, non-seulement deux ou trois, mais un grand nombre y sont rassemblés et y persévèrent en son nom. Que tout le monde persévèrent en son nom. Que tout le monde donc le sache, que personne de vous ne l'ignote, car nous n'avons pas reçu l'esprit du monde, mais l'Esprit qui est de Dieu, aiin que nous sachions les choses qui nous ont été données de Dieu '. Ah ! sans doute, il est terrible et digne de tous nos respects, ce lieu que des hommes fidèles habitent, qui est fréquenté par les anges (A), et que Dieu daigne honorer de sa présence.

2. Un si grand patriarche ne pouvait sans doute ignorer qu'il n'est aucun lieu sur la terre où Dieu ne soit pas présent, mais peutêtre admirait-il une présence particulière, lorsqu'il a dit : Le Seigneur est vraiment en ce lieu. Ah ! c'est que le Seigneur est là vraiment , oui vraiment , où les anges et les hommes sont assemblés en son nom. Car quoique Dieu soit en tous lieux, n'y en ayant aucun qui le puisse contenir, nous ne laissons cependant pas de dire : Notre Père, qui êtes aux cieux*\ parce qu'il s'y rend présent autrement et d'une manière toute particulière, non pas qu'il apporte aucun changement à son être, mais en faisant sentir diversement sa présence. Il est donc en tous lieux, contenant et gouvernant toutes choses ; mais il se rend sensible dans un lieu autrement que dans un autre. Dans les méchants, il souffre et dissimule ; dans les justes, il opère et il conserve ; dans les bienheureux, il nourrit et il repose ; dans les enfers, il reprend et il condamne ; il fait lever son soleil jusque sur les méchants. Et qu'on ne croie pas que la dissimulation qu'il exerce dans les méchants soit opposée à sa vérité ; car s'il était possible de s'exprimer ainsi, l'on pourrait dire que Dieu est dissi-

» Geo. xxviii, 12, 16. — *I Cor. n,I2,— «Math. vi,9.

(a) Saint Bernard entendit une nuit les anges chanter dam la chapelle du vieux monastère. Se levant avec précaution, de pmr de réveiller les moines endormis dans le dortoir voisin de sa cellule, le saint se rendit à la chapelle, où il apprit de bouches angéliquea le Salve Regina. — C'est à ce trait qu'il est ici fait allusion, à moin* que ce ne soit à la vision relatée par Guillaume de S. Thierry. (Voir an tome 1", II sloire de S. Bernird ■* 54.)

mulation dans l'impie, Vérité dans le juste, félicité dans les anges, férocité dans les enfers. Cette expression de férocité vous paraît peut-être trop dure. Eh ! ne lui disons-nous pas tous les jours, que nous redoutons sa colère et sa fureur1. Le Seigneur, dit-il, est vraiment dans ce lieu. Il est en père , et en père plein de miséricorde, partout où il fait pleuvoir sur le juste et sur l'injuste, et où il attend les hommes à la pénitence. Il est en juge, et en juge inexorable, là où il condamne les pécheurs obstinés. Qu'il est terrible de tomber entre les mains de ce Dieu vivant2. Il est en époux dans l'âme du juste, où il se plaît à reposer. Heureuse l'âme qu'il a introduite dans le secret de son sanctuaire !

3. Hais de quelque manière que Dieu manifeste sa présence, il est certain qu'il est vraiment dans cette maison, si nous le servons en esprit et en vérité. Le Seigneur n'était véritablement pas avec ceux à qui il disait : Pourquoi m9 appelez-vous Seigneur, Seigneur, et ne faites-vous pas ce que je vous tf&3?Les saintes Ecritures nous disent que le premier Adam fut autrefois placé dans le paradis, pour y travailler et le garder 4; de même le second Adam se trouve dans l'assemblée des saints, dans la société de ceux qui font profession de lui appartenir. Il y est comme dans un jardin de délices, puisqu'il nous dit que ses délices sont d'être avec les enfants des hommes. C'est ainsi qu'il est dans cette maison, pour y opérer par sa grâce et la protéger. Sans cela, que deviendrions-nous ? puisqu'il est écrit : Si le Seigneur ne bâtit la ville, c'est en vain que les hommes travaillent pour la construire. S'il ne garde lui-même la ville , c'est en vain que veille celui qui est préposé pour la garder1. Maintenant, que les anges montent et descendent sans cesse dans cette maison, c'est ce qui nous est encore manifestement figuré par la vision du Patriarche. Ils montent pour voir la face du Père céleste, et ils descendent afin de pourvoir à nos besoins. Concluons de là, mes frères, comment nous devons nous comporter ici, en quelle révérence nous devons nous tenir dans un lieu où Dieu opère sans cesse par sa grâce, où sa main est toujours étendue pour nous conserver, et où les anges ne cessent de monter et de descendre. La manière la plus convenable à notre profession, est d'y être pénitents et expectants ;

* Ps. vi, 2. — * Hébr. x, 3i. — » Luc vi, 46. — ♦ Geo. ii, 45. — • P9, cxxvi, I

SERMONS DE SA» 1 BERNAH

je veux dire, que nous devons entièrement oublier ce que nous avons laissé derrière nous, ne nous en plus occuper, et même le détester. Si nous repassons les années de notre vie qui se sont écoulées, il faut que co soit dans l'amertume de notre âme. Mais ce n'est pas assez : il faut de plus que désormais toutes nos pensées se portent arec avidité

sur les biens futurs. C'est pour cela que ttoiis sommes venus ici ; c'est pour cela que nous y persévérons ; et ce que l'on demande de nous, c'est un vif repentir de nos péchés passés, joint à une sainte avidité des récompenses qui nous sont promises dans l'éternité.

SERMONS

DE

SDR DIVERS SUJETS

SUR DIVERS SUJETS

SERMON PREMIER

réductions et de ia brièveté de cette vie.

C'est une maxime bien Traie, mes frères, que la vie de l'homme sur la terre est une tentation continuelle* . La trompeuse nous trompe en mille façons, et pour y réussir elle change de figure et de voix ; tantôt elle affirme, tantôt elle nie sans rougir. Elle parle de sa durée différemment à diverses personnes, et même à la même personne elle va jusqu'à tenir un langage qui change avec les circonstances. Aujourd'hui elle gémit sur sa brièveté, demain elle feint d'être trop longue. Se plaît-elle dans le péché, elle se plaint de passer trop vite. Assurément elle fuit rapidement, mais ses gémissements sont faux, car elle parle avec douleur de ce qui devrait exciter sa joie. Pour un homme qui persévère à mal vivre, quel bonheur que la nécessité finisse des crimes auxquels sa volonté s'obstine à n& pas mettre de terme I A celui dont l'âme meurt sans cesse il est avantageux de voir mourir son corps, mieux vaudrait même pour lui n'être jamais né. Enfin la pensée

'Job vu, «»

môme de la brièveté de la vie devrait ce semble lui servir de remède, au lieu d'être une aiguillon qui le pousse au péché, selon qu'il est écrit -'Souviens-toi de tes tins dernières et tu ne pécheras vas *. Si le péché règne si fort en vous, ou plutôt si vous trouvez tant de plaisir à en être l'esclave, que la courte durée de votre servitude vous afflige; si vous aimez assez une longue vie pour souhaiter de l'étendre, si vous le pouviez, sa fin, malgré vous, est voisine et vous êtes loin du royaume de Dieu, et il est trop clair que vous avez fait un pacte avec la mort, et contracté alliance avec l'enfer.

2. Ils ont erré dans la solitude , dit le Prophète, dans un désert aride, ils n'ont pas trouve ta route qui mène à la cité habitée1. Cette solitude est celle des orgueilleux, ils se regardent comme seuls au monde, et veulent être seuls estimés. Cet orgueilleux est un homme de lettres, il ne souffre pas d'égal. C'est un homme intelligent dans les affaires du siècle, il ne voudrait pas qu'on trou-

1 Bccll. vu» 40, — « Ps. evi, 4.

vât son pareil. Il est riche, il est à la torture s'il en voit un autre aussi riche que lui. Il est fort, il est beau, donnez-lui un rival, il sèche. Il est seul, mais il s'égare, il erre dans sa solitude, car jamais il ne pourra habiter seul sur la terre. Ne soyez pas surpris qu'on ajoute l'aridité à cette solitude, et que le Prophète dise : Dans la solitude, dans un lieu privé d'eau. Comme l'eau manque habituellement aux solitudes, comme les endroits déserts sont stériles et arides, l'orgueil est toujours accompagné de l'impénitence. Un cœur superbe est dur, sans bonté, sans componction ; jamais la rosée de la grâce ne l'attendrit, car Dieu résiste aux orgueilleux et donne sa grâce aux humbles1. // fait couler les sources dans les vallées, dit le Psalmiste, et les eaux passeront entre les montagnes9. C'est pourquoi se plaignant de lui-même il s'écrie : Mon âme est devant vous comme une terre sans eau 3. Le manque . d'eau, en effet, ne rend pas seulement un lieu aride, il le rend fangeux. Ainsi le cœur étranger aux larmes n'est pas seulement dur, il est nécessairement impur. Je laverai toutes les nuits mon lit de mes pleurs, dit toujours le Psalmiste , afin de purifier les saches de ma conscience. J'arroserai ma touche de mes larmes 4, de peur de subir le cort de la semence dont il est écrit : Elle tomba sur la pierre, et sécha aussitôt : elle n'avait point d'humidité ft.

3. Ils ont erré dans la solitude, dans les déserts sans eau, et n'ont point trouvé te chemin de la ville habitée. Ils ont erré non point sur un chemin, mais hors de tout chemin frayé. Un chemin trop large n'est plus un chemin. Le caractère propre d'une route c'est d'être droite, la largeur appartient bien plutôt à la plaine. Marcher seul sur un chemin c'est avoir une voie large, et tout est route là où il n'y a pas de route. Telle est la vie exposée aux vices, elle a des limites fort spacieuses ou pour mieux dire elle n'en a pas. Ne lui donnons pas le nom de vie, c'est une mort continuelle, au témoignage de l'Apôtre qui dit : Si vous vivez selon ta chair, vous mourrez *. De même on a tort d'appeler route un chemin aux nombreux circuits; telle est pourtant celle des impies, puisqu'il est écrit d'eux ; Les impies marchent en tournoyant. Voilà cette voie spacieuse, sans limites, où il ji'y a ni loi, ni prévarication. C'est 4onc à ces enfants infidèles livrés à leurs désirs et à leurs passions charnelles

1 Jacq. iv, 6. — * Ps. cm, 10. — » la. cxui, 6. — Id. vi, 7.— » Luc vin, 6,— • ftoip. vin, 1J,— ' p», «, 0,

que la vie trompeuse déclare franchement qu'elle est courte, afin qu'ils aient la douleur de savoir qu'à l'exemple de leur prince, ils n'ont plus qu'un peu de temps, et qu'ils se précipitent avec plus d'ardeur dans le crime, comme ceux dont il est dit : Que les fleurs de la vie ne se dérobenlpas à notre poursuite; couronnons-nous de roses avant q\i elles se flétrissent. Que notre volupté se promène sur toutes les prairies et les foule, laissons partout les traces de nos joies : voilà notre lot, voilà notre partage. Et d'une façon plus claire encore : Mangeons et buvons, nous mourrons demain1. Mais demain leur injustice leur répondra; ils n'ont pas de demeure fixe ici ceux qui n'ont point trouvé la route qui mène à la cité habitable. En se hâtant de pécher, parce que pour eux le temps est court, ils mettent à nu leur folie. Leur arrive-t-il de s'effrayer au souvenir de la mort qui approche, et d'appréhender le jugement, aussitôt la vie les trompe, elle leur dit qu'elle est encore longue, de façon que cette même vie qu'ils regrettaient si courte pour le péché, ils la trouvent maintenant assez étendue pour en consacrer une large portion au désordre, sous prétexte qu'il en restera bien assez pour la pénitence. Les premiers, s'ils ne changent, seront frappés du coup qu'ils redoutent, et subiront même un sort plus triste encore ; non-seulement le temps de leurs désordres fuira vite, mais il sera suivi d'un temps ou plutôt d'une éternité de supplices. Et les seconds seront surpris par une mort précipitée au moment où ils auront sur les lèvres les mots de paix et de sécurité1; ils n'atteindront même pas la moitié des jours qu'ils auront rêvé de vivre, non pas même cette moitié qu'Us se promettaient.

4. Je ne redoute pas pour vous, mes frères, les tristesses qu'inspire la brièveté trop réelle de cette vie, ni les fausses consolations que donne sa longueur. Vous avez certainement déjà pris la route qui mène à la cité qui doit être notre séjour, vous marchez dans le chemin et non à l'aventure. Je crains néanmoins que cette vie n'essaje de vous tromper aussi, mais d'une autre façon, que son apparente durée ne vous soit non pas un sujet de consolation mais un motif de tristesse. Je crains, dis-je, que vous imaginant avoir encore de longs jours à passer ici -bas, et un grand chemin à parcourir, vous ne cédiez au découragement, et ne désespérje?

1 Sages, ii, 6, 9 et Isan xxn, 13. ~* I Thcss, v, S.

SUR DIVERS SUJETS

de pouvoir jamais supporter de si grandes fatigues; comme si Dieu ne ménageait pas au cœur de ses élus des consolations proportionnées à leurs souffrances! Encore cette proportion n'est-elle que pour cette vie, où les consolations ont une mesure. Hais plus tard les jouissances que nous garde la main divine (il ne s'agit plus de consolations) sont éternelles. Désirons cette main, mes frères, qui nous embrassera tout entiers, soupirons après ees jouissances , afin que si le temps est court, la vivacité de notre amour nous le rende plus court encore. Les souffrait* ces de cette vie ne peuvent entrer en compa* raison avec la gloire future qui se révélera en nous*. Promesse délicieuse que tous nos vœux doivent appeler. Car alors nous ne serons pas seulement de simples spectateurs de cette gloire ; elle ne se révélera pas seulement à nous d'une façon extérieure, elle éclatera en nous. Nous verrons Dieu face à face, mais pas hors de nous; il sera en nous, puisqu'il sera tout en tous. Or, si la terre entière doit être remplie de sa gloire, l'âme n'en sera-t-elle pas inondée? Nous serons comblés des biens de votre maison *, est-il dit. Mais, que dis-je, que cette gloire sera en nous? Elle y est déjà, et elle s'y révélera alors. Car présentement nous sommes les enfants de Dieu, mais on ne voit pas encore clairement ce que nous deviendrons.

5. Mes frères, si nous avons reçu, au lieu de l'esprit du monde, l'esprit de Dieu , connaissons les dons que ce Dieu nous a faits. Or je dis qu'il nous a tout donné. Si vous ne me croyez pas, croyez l'Apôtre. Celui, dit-il, qui lia pas éoargne son propre fils, qui Ta livre pour nous à la mort ne nous a-t-il pas tout donné en lui* ? Voilà quelle est la puissance des enfants de Dieu concédée par lui à ceux qui l'ont reçu lui-même. Voilà quelle est la gloire de chaque fidèle, la gloire d'un adopté du Père, grâce à celui dont nous avons vu la gloire, la gloire du Fils unique du Père. Ecoutez quelle est cette puissance : Tout est possible à celui qui croti*.

6. Pourtant, me direz-vous, que de choses m'inquiètent péniblement, et me sont manifestement hostiles! J'admire que vous me disiez : Tout vous a été donné ; quand presque rien ne répond à mes souhaits. Certaines choses semblent bien nous rendre service, mais c'est grâce à notre travail, et nous devons commencer par nous mettre les premiers à leur service. Les bêtes

* Rom. vin, 18. — * Pt, Lttv, 5. — * Rom, vni, 32. — * Marc ix, 2L

par exemple, ne nous aident que quand nous les avons élevées, dressées, nourries. La terre qui devrait voir en nous des frères ne nous donne du pain qu'à la sueur de notre front, et même quand nous l'avons cultivée elle produit encore des ronces et des épines. Enfin, en y songeant bien, nous verrons que tous les êtres exigent de nous plus de services qu'ils ne rous en rendent. Je passe sous silence ceux qui sont toujours prêts à nous nuire, comme le feu qui nous brûle, l'eau qui nous submerge, les bêtes qui nous dévorent. Il en est ainsi. Néanmoins l'Apôtre ne ment pas, lorsque ailleurs il nous assure qu'il sait que tout contribue au bien de ceux qui aiment Dieu, et que son décret a appelés à la sainteté1. Remarquons, tout contribue à leur bien, mais il ne dit pas que tout obéit à leurs caprices. Tous ces êtres, en effet, ne sont pas pour notre volonté, mais pour notre utilité ; ils ne sont pas les esclaves de nos plaisirs^ mais les instruments de notre salut. Us n'ont pas pour but de satisfaire nos désirs mais de procurernotreavantage. Et il est si vrai qu'en ce sens toutes choses contribuent à notre bien , qu'on range parmi elles , cela qui même n'existe pas réellement, les incommodités, les maladies, la mort, le néebé, toutes choses qui sont moins des êtres réels que des corruptions de la nature. Quant au péché n'est-il pas vrai qu'il contribue au bien de celui qu'il rend plus humble, plus fervent, plus vigilant, plus craintif et plus prudent? 7. Voilà les prémices de l'Esprit, i'avantgoût de la gloire, le commencement de la puissance, les arrhes de l'héritage que le Père nous réserve. Mais quand la perfection sera arrivée, l'imparfait disparaîtra, et tout répondra à nos vœux; Futile et l'agréable mariés par un nœud indissoluble ne pourront plus être séparés. Ce sera ce poids éternel de gloire dont l'Apôtre a dit : Les tribulations courtes et légères de cette vie produisent en nous un poids pour le ciel, un poids éternel de gloire2. Allez donc, continuez à murmurer, et à dire : Que cela est long ! que cela est lourd ! Je ne puis supporter des épreuves ni si cruelles, ni si longues. L'Apôtre déclare court et léger ce qu'il endure : vous n'avez pourtant pas reçu cinq fois quarante coups de fouet des Juifs ; vous n'êtes pas resté un jour et une nuit au fond de la mer 3; vous n'avez pas travaillé plus que tous les autres4; enfin vous n'avez pas

* Rom. vin, 28. — » II Cor. xv, 17. — a U Cor. xi, 24, 15. — * I Cor. xv, 10.

résisté jusqu'au sang f . Vous voyez donc que vos souffrances ne sont pas en rapport avec la gloire céleste : vos épreuves sont légères et d'un moment, mais la gloire que vous espérez est éternelle, c'est un poids qui excède toute mesure. Pourquoi compter sur des jours et des années incertains? L'heure passe, la peine aussi, elles ne se tiennent pas, elles se suivent et se succèdent. Il n'en est pas ainsi de la gloire, et de la récompense du travail. Elles ignorent les changements, et la fin, elles restent entières en tout temps, elles sont éternelles. Quand Dieu, dit le Prophète, aura accordé le sommeil à ses bien-aimés, ils trouveront son héritage*. Présentement à chaque jour suffit son mal, qu'il ne peut réserver au jour suivant. Mais la récompense de toutes les épreuves sera décernée en un jour qui n'aura pas de suivant. La couronne de justice rrCest réservée, dit l'Apôtre, et le juste juge me la rendra en ce jour*, et non dans ces jours. Car un jour dans vos tabernacles vaut mieux que mille autres \ On boit ici la peine goutte à goutte, on la prend peu à peu, par parties; tandis que la récompense est un torrent de volupté, un fleuve impétueux , un torrent de joie, un fleuve de gloire, un fleuve de paix. Oui, un fleuve, qui au lieu de passer et de courir, verse dans l'âme l'abondance de ses eaux.

8. Un poids éternel de gloire, dit l'Apôtre. Ce n'est pas seulement un vêtement de gloire, une maison pleine de gloire, c'est la gloire même qui nous est promise. Si on use quelquefois de ce langage, c'est un langage figuré. Car à vrai dire, la récompense des justes n'est pas quelque chose de joyeux, c'est la joie même '. Les hommes se réjouissent dans les testins, la pompe, les richesses, le vice, mais le deuil est au bout de ces joies, parce qu'une joie qui repose sur un objet susceptible de changement change fatale-

1 Ilébr. xii, 14. — * Ps. cxxvr, 2, 3. — 3 Tim. ix, 8» — * Ps. uuuuu, il. — ■ Prov. x, 28.

ment avec lui. Vous allumez un cierge, ce n'est pas la lumière toute pure, c'est un flambeau allumé : le feu consume la matière qui l'alimente, et il ne s'alimente qu'à cette condition. Que la matière lui manque, il s'éteint, et quand vous voyez cette matière épuisée, vous trouvez le feu éteint. Or, comme à cette flamme succèdent la fumée, puis l'obscurité, ainsi la joie née des choses d'ici-bas se change en tristesse. Pour nous Dieu ne s'est pas borné à nous réserver un rayon de miel, mais le miel le plus pur et le plus limpide, la joie même, la vie, la gloire, la paix, le plaisir, la félicité, la beauté, l'allégresse, toutes choses qui n'en font qu'une, et qui sont le partage de la Jérusalem céleste ; et cette unique et même chose, c'est Dieu même, suivant ce mot de l'Apôtre, Dieu sera tout en tous1. Voilà notre récompense, notre couronne, le prix de nos victoires. Plaise à Dieu que nous courions vers ce but de façon à l'atteindre 1 Mes frères , jamais un sage laboureur ne trouve trop long le temps propice aux semailles , s'il souhaite une moisson abondante. Tous les jours de votre vie, comme tous les cheveux de votre tête, sont comptés1, et comme pas un poil de votre chair ne périra, pas un de vos instants ne sera perdu. Donc, mes frères, avec une pareille promesse ne perdons pas courage, ne cédons pas à la fatigue. Ne nous plaignons pas de la pesanteur du fardeau de Jésus-Christ qu'il déclare lui-même léger, ou de la lourdeur de son joug qu'il déclare suave et doux8. Quand nous sommes courbés sous le poids du jour, songeons au poids éternel de la gloire. Daigne le Dieu des vertus, le Roi de gloire, dans sa bonté, nous conduire un jour a ce terme. En attendant, disons-lui avec une pieuse humilité : Seigneur, ne nous donnez pas la gloire, donnezla à votre nom 4.

1 I Cor. xv, 28. — * Luc xii, 7. — * M, SU, !8f — •I Math, xi, 30. — * Ps. cxw, 9.

SUR DIVERS SUJETS

SERMON II

De robéissance, ae la patience, de la sagesse, ou de la connaissance de nous-mêmes

en tant qu'hommes:

l. Je tous en conjure, mes frères, par notre commun salut, saisissez avec empressement l'occasion qui tous est offerte de travailler à votre salut même. Je tous en supplie, au nom de la miséricorde que tous exercez, afin de la mériter à votre tour, faites ce pourquoi tous êtes Tenus , ce que tous aviez en vue en quittant les fleuves de Babylooc. Nous nous sommes assis, dit le Prophète, sur les bords de ces fleuves, et nous y avons versé des larmes à ton souvenir, 6 Sion f ! Ici tous n'avez point d'enfants à nourrir, d'épouse à qui il faille plaire, point de marchés ni d'affaires séculières, point de souci de la nourriture ni du vêtement. Ici loin de vous, en grande partie du moins, le mal réservé à chaque jour et les sollicitudes de l'existence. C'est ainsi que Dieu tous a cachés dans son tabernacle. Considérez à loisir, mes très-chers frères, gif il est Dieu \ Mais pour le faire avec fruit, il faut tous appliquer avant tout à tous connaître vous-mêmes ; il faut que, selon le mot du Prophète, les peuples sachent qu'ils sont des hommes '. Consacrez donc votre vocation à cette double considération, à cette double science que demandait un saint. Mon Dieu ! que je tous connaisse et que je me connaisse \ Or comment peut arriver à se connaître l'homme qui fuit le travail et la peine ? Sait-il qu'il est homme celui qui n'est pas disposé à ce pourquoi il est né? Or, il est écrit: L'homme est né pour le travail*. Celui qui n'est pas né dans la douleur peut seul douter qu'il soit né pour la douleur. Mais les cris de la mère qui enfante témoignent assez de ses souffrances, et les vagissements de l'enfant disent assez le ttavail. Vous considérez, dit le Prophète, le travail et ta douleur ', le travail dans l'action, la douleur dans les souffrances. C'est pour-

« Pi. gxzxvi, i. — f Ps. lxv, il. — • Ps. ne, 2t. — & Avg. confess. — * Job. v, 7. — • Ps. ix, 14.

Ton. IV.

quoi le Prophète qui se savait homme s'aTOuait humblement disposé à ces deux choses et disait : 0 mon Dieu ! mon cœur est prêt, oui, il est prêt1. Et exprimant plus clairement encore cette disposition, il dit relativement à l'action : Je suis prêt à garder sans trouble vos commandements *, et relati- Tement aux souffrances : Me voilà prêt aux châtiments, et ma douleur est constamment sous mes yeux*.

2. Que personne donc ne se flatte de se soustraire dans cette misérable vie â ces deux choses ; car il n'est pas un fils d'Adam qui s'affranchisse ici-bas du travail et de la douleur. Si on s'y dérobe en partie, on les rencontre bientôt plus redoutables. Ils ne partagent pas le travail des hommes, dit le Prophète, ils ne seront pas flagellés avec eux. Ils ne sont pas pour cela absolument sans travail et sans douleur. C'est pourquoi, poursuit le Prophète, l'orgueil les a maîtrisés. Grand travail I Ils ont été couverts par leur iniquité et leur impiété \ Châtiment énorme, puisquW n'y a pas de joie pour V impie, dit le Seigneur*. S'ils ne sentent ni la peine du travail ni les blessures du fouet, leur insensibilité trahit la violence de leurs souffrances. Le pauinre sue sous un travail extérieur, mais le riche est-il moins éprouvé par les inquiétudes qui le rongent? Ils baillent, l'un de faim, l'autre de satiété, et celui-ci souffre autant du dégoût des viandes que l'autre de privation. Enfin, qu'ils le veuillent ou non, et les hommes et les démons sont contraints de faire et d'endurer ce que la souveraine Providence a réglé.

3. Au reste, on ne vous commande ni 1 obéissance du lépreux, ni la patience du chier Aussi, ne demandons-nous pas simplement que la volonté de Dieu se fasse (elle

1 Ps. lvi, 8. — * Ps. cxvni, 60. — • Ps. xxxvn, 18. * Ps. lxxii, 5, 6. — • haïe lvii, 21.

Utt

s'accomplit évidemment en tout et par tous les moyens ; qui lui peut résister?) mais nous demandons qu'elle se fasse sur la terre comme au ciel. J'estime qu'il faut aussi joindre celte addition aux deux demandes précédentes, et prier notre Père qui est aux cieux, que son nom soit sanctilié, que son règne arrive, que sa volonté se fasse sur la terre comme au ciel1. Autrement, où son nom n'e3t-il pas sanctifié? où son règne n'estil pas arrivé, pnisqu'au nom de Jésus tout genou se courbe au ciel, sur la terre, aux enfers * Ue sais que vous êtes le Saint de Dieu s, criait l'esprit du mal lui-même. Mais ce nom est bien autrement sanctifié au ciel et avec d'autres sentiments d'amour, quand on y chante avec d'ineffables transports: Saint, Saint, Saint est le Lieu des armées*. Ainsi encore, il règne non-seulement sur la terre, mais dans les enfers, où il montre son empire sur la vie et sur la mort. Néanmoins il règne dune manière différente dans ceux qui le servent malgré eux qu qui lui obéissent volontairement.

à. L'obéissance est une nourriture excellente de laquelle le Seigneur a dit : Ma nourriture est de faire la volonté de mon Père1 : et le Prophète : Parce que vous mangerez le pain de vos mains vous serez heureux et comblés de biens*. La patience des pauvres est encore une nourriture excellente 3ui ne périra pas, c'est un pain de larmes et e douleurs. Toutefois ces deux aliments réclament un assaisounement dontl'abseuce les rendrait insipides ; sans ce condiment, au lieu de rassasier, ils tueraient ceux qui en mangeraient. Certainement, mes frères, ces deux mets sont dune digestion difficile, et sans l'addition d'un troisième plus Savoureux, ils recèlent la mort; mais quoi de plus savoureux que la sagesse? C'est ce bois Vivifiant à laide duquel Moïse corrigea la- Xncrtume des eaux de Mara7. C'est la poignée de farine avec laquelle Elisée assaisonaa le pulmcnt des prophètes8. C'est ce feu qui devait constamment brûler sur l'autel*. C'est celte huile dont le d jfaut ferma aux vierges folles la porte du festin des noces10. C'est ce sel prescrit dans tous les sacrifices". De là Vient encore que pour designer les hommes dénués de sagesse, nous disons qu'ils sont fades et sans sel. Aussi le Seigneur 110113 prescrit- il d'avoir du sel en nous ft, et l'Apô-

* M th. vî, 0, 19.— * PMHpp. it, 10.— • Marc. 1, 2*. •* * I»aï vî, 3.— * Jean iv, 34. — • Pa. cxxvn, 2. — . t Exod. xv. 23.— « IV Rois w, 41. — » Lcvit vî, 12. — » MalU, xxv, 12.— " Lévit xi, 13.— « Marc, ix 49,

tre nous exhorte à en assaisonner tous nos discours l.

5 Or, selon moi, la sagesse que nous voulons voir ajoutée à l'obéissance et à la patience doit être triple : voilà les trois herbes qui composeront notre assaisonnement. Il faut la justice dans l'intention , la joie dans l'action, et l'humilité dans notre appréciation. Notre obéissance et même notre patience seront sans saveur devant Dieu, s'il n'est lui-même la cause de nos fictions et de nos souffrances. Tout ce que nous faisons, nous sommes obligés à le faire pour sa gloire, et nos souffrances ne sont heureuses qu'autant qu'elles sont endurées pour la justice. Il faut encore éviter la pusillanimité et la tristesse dans nos actes et nos épreuves, parce que Dieu n'aime que celui qui donne joyeusement1. Cette joie, cette volonté pleine d'élan se rapportent spécialement à la préparation dont on a parlé plus haut. Mais, par dessus tout, évitons 1 orgueil; les œuvres et la patience d'une âme présomptueuse respirent la vanité; or rien u'est plus désagréable ni plus contraire à la vérité. Voyez combien il est utile à l'homme de se savoir homme, afin de se trouver prêt t obéir aux commandements de Dieu, et à soufîrir les fléaux qu'il envoie, afin aussi que, se voyant impuissant à éviter le travail et la douleur, il s'étudie à les supporter de façon qu'ils lui servent de nourriture salutaire. Car l'obéissance vaut mieux que le sacrifice *, et la patience dans l'homme est vrêférable d li force \ La désobéissance a amené la mort, nous le savons tous par expérience, puisque nous mourons par elle. Four l'impatience, elle est la perte de l'àmc, et le Seigneur dit: C est var la patience que vous posséderez vos âmes \ La sagesse dont nous venons de parler n'est pas moins nécessaire au salut; car ce ne sont pas seulement oeux qui ont manqué d'obéissance qui ont trouvé leur perte clans leur rébellion, et ceux qui ont manqué de patience, qui ont été égarés par leurs emportements ; ceux qui ont manqué de sn gesse ont aussi rencontré la mort dans leur folis.

G. Or ces choses arrivent pour apprendre eux hommes qu'ils sont houmes, voués au travail et à la douleur. II fut un temps où l'homme fut constitué dans l'acUon et la méditation ; alors son action était exempte de souffrance, et 6a méditation de travail. C'était quand il habitait le paradis, le tra-

i Colora, iv, S. — * II Cor, «, T. — U Roi» »▼, JB, — * Ppov. xvi, 32. — * Luc xxï, J9.

SUR DIVERS SUJETS

vaîlîaît et le gardait. S'il n'cfait pas déclin de cette condition, il eût été élevé un jour a un état plus excellent où il eût trouvé une jouissance dans la contemplation ; et s'il no s'efforce de sortir de la condition inférieure dans laquelle il est actuellement, il tombera plus tard dans une plus misérable encore où il ne rencontrera qu'une souffrance éternelle ; car, dans l'enfer, plus d'action, plus de raisonnement, mais tourments, rien que tourments. Heureux était alors l'homme, quand le corps n'appesantissait pas l'àme et n'était pas encore sujet à la corruption. Mais que son bonheur eût été plus grand, s'il eût atteint l'état où, affranchi de l'action, il aurait goûté d'une façon plus complète et plus parfaite les fruits de la sagesse, aimant son corps dune affection désintéressée, puisqu'il n'avait pas besoin de son service. Oui, c'eût été là un ordre merveilleux qui se réalisera un jour. Ne désespérons pas, en effet, que la chair ne dise à l'âme ce que l'âme semble dire à Dieu : Parce que vous n'avez pas besoin de mes biens, vous me comblerez de joie par votre présence1 . Nous serons dans la* plénitude et la satiété quand votre gloire apparaîtra. Car pour la réformation de nos corps que nous attendons, et leur conformité avec le corps glorifié de Jésus-Christ, cette faveur résultera de l'abondance, du rejaillissement de sa gloire qui doit être une partie de nôtre joie, pas la principale cependant. Votre évouse, dit le Prophète, sera une vigne féconde dans votre maison. La chair sera honorée, mais avec mesure ; elle habitera non au milieu de la maison, mais à l'écart, placée non pas en face de nous, mais à côté. Vos *?/s, comme de *eunes oliviers, environneront voire table V Ainsi les œuvres ne vous feront pas défaut, les oeuvres d'ici-bas et non pas celles qui s'accompliront alors, selon ce ce qui est écrit : Leurs œuvres les accompagneront*. Au reste, tout en nous réjouissant, tout en rendant grâce à Dieu de ce que nous aurons fait avec son secours, nous ne donnerons cependant pas à nos œuvres la première place : nous les mettrons an second rang.

7. Maintenant que nous habitons la région des corps , nous sommes esclaves de nos corps, et depuis que nos premiers parents ont transgressé la loi de Dieu nous ne sommes plus seulement dans le temps de l'action, mais aussi dans celui de la souffrance. Notre partage désormais c'est le travail, c'est la douleur. C'est, je l'avoue ,

Pb. xv, 2, il — » Pi. cmn, 3, — * Apoc. xta, 14.

une nourriture dure, un pain d'orge. Mais le Roi ayant été offensé, le soldat si délicat qu'il soit, chassé du palais, sera peut-être obligé de se retirer chez le seul serviteur qut lui reste, de s y cacher, d'y vivre d'un régime nouveau, d'y échanger les délices royales pour des aliments grossiers, et une couche élégante et riche pour le lumier de son valet, selon cette lamentation du Prophète Jcrémie: Ceux qui étaient nourris dans la pourpre ont embrassé la fange l. Le Prophète déplore principalement ici l'aveuglement des créatures qui, oubliantleur condition, s'efforcent de cacher leur misère et qui, au lieu de reconnaître leur indigence et leurs souffrances, s'obstinent à voh* de grands biens dans des maux extrêmes. Et c'est ce qui fait dire au prophète parlant de lui-même : Je suis un homme qui vois ma pauvreté sous la verge de la colère divine*.

8. Ah ! gémissons sous ce fardeau, mes frères, et déplorons nos misères présentes. Exhalons souvent cette pieuse plainte et écrions-nous : Malheureux homme que je siris! qui me délivrera de ce coros de mort ? Etudions-nous à nous dérober quelquefois nous-mêmes, à nors soustraire, ne fût-ce qu'une heure, à de tristes occupations, pour élever nos esprits et nos cœurs vers des objets d'autant plus doux qu'ils leur sont plus naturels. C'est ce que ditlo Psalmiste : Voyez à loisir que je suis Dieu \ C'est ici une vue non des yeux, mais du cœur, puisque le Seigneur dit : Heureux ceux qui ont le cœur pur, car ils verront Dieu*. C'est un bien qui n'appartient qu'au cœur, il en peut jouir sans aucun instrument étranger. C'est cette nourriture de rame dont le Prophète a dit: Mon cœur s* est desséché parce que i*ai oublié de manger mon pain \ Quand nous disons : c'est bien facile a dire: nous parlons ainsi par comparaison avec les œuvres : la langue est bien plus agile que la main, la parole est plus rapide que l'action. Mais la penser est plus rapide encore que la parole et que l'action: car dans la pensée l'âme parle par sa propre bouche, voit par s^s yeux et travaille par ses mains. Elle est bien condamnée aussi à travailler quelquefois, en gémissant, et à tremper sa couche des larmes de la componction. Notre vie s'est approchée si près de l'enfer, séjour delà souffrance même , que novts étions réduits à ne plus agir, ni même penser sans souffrir. Nos actions en effet ne semblent-elles pas passives8, et nos pensées en*

* » Thren. iv,9.— «Ibid. m, î.— • Ps. vt, il.— *Math.v, 8. — * Pa. ci, 5.— • Voir serin, pour le Merc. saint. n°t l

SERMONS DE SAINT BËlLNARD

vahics par la souffrance et le travail ? Hélas ! Je suis cette génisse d'Ephraïm dressée à fouler le grain, accoutumée à porter le joug. et qui ne connaît pas le repos '. Ah î quand paraitrai-je enfin devant Dieu? Quand finiront ces misères , et n'y aura-t-il plus ni pleurs, ni cris, ni douleurs, ni travail? Quand est ce que l'âme sera enivrée des délices de la maison de Dieu, et plongée dans

l'intarissable torrent des voluptés divines? Quand sera-t.elle absorbée dans la contemplation de la lumière la plus pure ? Mes enfants, mes chers enfants, aspirons après les tabernacles du Seigneur; soupirons souvent après ce séjour. C'est notre patrie ; respirons-en du moins le parfum et saluons-la de loin. Ainsi soit-il.

SERMON III

Sur ce cantique du roi Ezéchias : J'ai dit au milieu de mes jours, etc.

Isaïe ch. xxxvm, 10, 20.

1. Les hommes de ruse et de sang n'atteindront pas la moitié de leurs jours". Ils persévéreront jusqu'à la mort dans leurs vieilles habitudes, parce qu'ils ne craignent pas Dieu. Mais celui que la crainte de Dieu initie à la sagesse partage ses jours en deux , s'écriant dans sa frayeur: J'irai aux portes de V enfer. Sous l'empire de cette crainte il s'abstient de pécher, et il se met à demander aux bonnes œuvres des consolations, car il faut à l'homme des consolations d'un côté ou d'un autre. Or c'est une consolation excellente que celle qui vient de l'espérance du salut éternel, qui fait que l'âme s'épanouit et se dilate dans la grâce, une fois qu'elle se trouve débarrassée des péchés qui la séparaient de Dieu. A peine l'homme commencet-il à faire des progrès dans cette crainte, à vivre pieusement en Jésus-Christ, qu'au témoignage de l'Écriture, il devra souffrir persécution', afin que cette joie toute fraîche encore se change en tristesse, et que ces douceurs qu'il avait à peine effleurées du bout des lèvres, se transforment en amertume , et qu'il puisse dire : Mon luth s'est converti en deuil, et mes chants en pleurs *. La perte de cette douceur lui est donc plus amère que ses péchés, et il en est là jusqu'à ce que Dieu, en sa miséricorde, lui rende sa première

* Osée x, il. — t pe. Wf$ 24. — » h xiau in, 12.— * Job. xxx, 31»

consolation. Ce retour lui fait-il comprendre que la tentation qu'il a subie était une épreuve plutôt qu'une perte, une épreuve destinée à l'instruire et non à l'abattre. Vous le visitez le matin et aussitôt vovs réprouvez * . Ayant ainsi constaté l'avantage de la tentation il ne la fuit plus ; il la désire, il dit avec le Prophète : Eprouvez-moi, Seigneur, et mettez-moi à Fessai \ L'homme avance ainsi à l'école des vertus par ces vicissitudes de gTâces et d'épreuves, la grâce l'empêchant de tomber, et la tentation de s'enorgueillir: son œil intérieur se trouve purifié par ces exercices ; la lumière s'offre à lui, il désire s'attacher fidèlement à elle. Mais bientôt le poids du corps l'accable, et malgré ses répugnances et ses plaintes, il retombe sur luimême. Cependant il a goûté un instant du moins combien le Seigneur est bon, et rentré en lui-même, il garde dans le palais de son cœur une saveur qui le porte à désirer non plus les biens de Dieu mais Dieu en personne. Voilà cette charité qui ne cherche point ses intérêts, et qui porte un fils à s'oublier pour son Père qu'il aime. La crainte en ferait un esclave égoïste etl'espérance un mercenaire exclusivement préoccupé de profit et de lucre.

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