Ezéchias a certainement traversé ces de
1 Job. vil, 18. -,P«. xxv, s.
SUR DIVERS SUJETS
grés divers, et les a révélés à ceux qui devaient les suivre après lui. Tai dit : au mi lieu de mes jours firai aux vortes de tenfer. Comme s'il disait : après avoir quitté l'image de l'homme terrestre, j'ai voulu porter celle de l'homme céleste. J'ai commencé par la crainte comme il est écrit, je l'ai conçue * et je me suis écrié : J'irai aux portes ae l'enfer. Cette crainte pourtant ne m'a pas jeté dans le désespoir : J'ai demande Le resie de mes armées, afin de vivre pour moi-même, après avoir jusqu'ici vécu contre moi. J'ai adressé ma demande à Celui qui a dit : Sans mot vous ne pouvez rten faire *. Esprit qui asse et ne revient pas, sans lui je ne pourrais ni revenir, ni me convertir à lui. J'ai donc demande ce qui me resiau à vivre, et l'ayant obtenu ( car celui qui excite à demander ne refuse jamais) j'ai éprouvé la vérité de cette sentence du Sage : Mon dis, lorsque tu te présentes pour servir Dieu, eiabas- toi dans la crainte et prépare ton âme à ta tentation •• Assailli par les tentations et me voyant interdite l'espérance toute nouvelle du salut que j'avais conçue J'ai du : je ne verrai point le Seigneur mon Dieu dans ta terre des vivants, ce que j'avais osé présumer dans mon abondance, car j'avais dit ceta dans mon abondance. J'avais dît: je ne serai pas ébranlé, sans considérer que c'est à votre volonté et non à mon pouvoir que je devais d'être affermi dans un état florissant. C'est pourquoi vws avez détourne de mot votre visage et je me suis trouve ptongé dans le trouble *, sans espoir de voir le Seigneur mon Dieu, mon père, dans la terre des vivants. Je ne verrai plus l'homme, c'est-à-dire le Fils dont il est dit: Ces* un homme, mais qui l'a connu B ? Je ne verrai ptus cetw qui habite dans le repos, c'est-à-dire le Saint-Esprit dont il est éarit : Sur qui mon espric reposer a-i-il sinon sur rame humble et paisible e ?
3. Et il ajoute : Ma génération a été enlevée e* éloignée ae moi : cette génération, ce sont les oeuvres que la crainte avait commencé à me faire produire, afin qu'on pût dire de notre âme : Cette qui avait beaucoup d'enfants a perdu sa force. Or cette pieuse génération m9 a ete ravie, emportée loin de moi, comme une tente ae bergers : elle m'avait été confiée pour un temps, et non pour toujours. Et le Prophète ajoute encore : Ma vie a été Yanchée comme ta trame du tisserand, afin de m'apprendre que la suite de ma vie n'est pas en mon pouvoir, qu'elle est aux mains
* haie xvn, 18. — » Jean xv, 5. — » Eccli. n, 1. — * Pft» xxjx, 7, 8. — • Jérém. xvn. — • Istïe ucvi, 3.
du Tout-Puissant, comme la trame dans celle de l'ouvrier qui la tisse, puisque lorsque je la commençais it Va coupée. À mes débuts il m'a retranché, me donnant et m'ôtant presque au même moment ce qu'il m'avait accordé. Mais si les forces m'ont manqué , il ne m'a pas délaissé pourtant, de peur qu'on ne le crût impuissant à achever l'ouvrage qu'il avait commencé. Qu'ajouterai-je ? J'ai dû me convaincre bientôt que la vertu se perfectionne dans la faiblesse1, et j'ai dit: C'est un bien pour moi que vous m'ayez humilie1, car j'ai reconnu /e matin que le soir vous m'achèveriez, c'est-à-dire, que vous me perfectionneriez. Ma perfection en effet ne résulte pas seulement de la visite du matin ou de la tentation du soir ; elle est le fruit de ces deux choses. J'étais un insensé lorsque f espérais jusqif au matin seulement, puisque David dit : Qui Israël espère aans te Seigneur dès laube du jour jusqu'à la nuit*. Parceque mon espoir a faibli, Dieu m' a comme un lion brise tes os* il a abattu la force sur laquelle mon imprévoyance de l'avenir s'appuyait, abritée sous la tutelle de la grâce. Mais qui m'a brisé de la sorte ? Le démon notre ennemi qui rôde comme un lion rugissant cherchant une proie à dévorer \ Mais vous, Seigneur, après m'avoir humilié et éprouvé, vous me perfectionnerez du matin au soir, car le jour se compose d'un matin et d'un soir.
JL. Instruit de la sorte je bénirai Dieu en tout temps, c'est-à-dire, matin et soir ; non pas comme celui qui vous loue seulement quand vous lui avez fait du bien B, ni comme ceux qui croient pour un temps et se retirent à l'heure de la tentation6. Mais avec les saints, je dirai : Si nous avons reçu des biens de la main ae Dieu, pourquoi ne recevrions-nous pas tes maux qtSil nous envoie 7? Le matin je crierai vers lui comme te petit de l'hirondelle et le soir, je gémirai comme la colombe. Le matin, aux apparitions de la grâce, je me réjouirai à la façon de l'hirondelle, je m'épancherai en actions de grâces pour une pareille visite, et le soir j'offrirai le sacrifice qui convient à cette heure, je pousserai les gémissements de la colombe, je répandrai les larmes de la tribulation. Ainsi ces deux moments du jour seront un hommage à Dieu ; le soir sera consacré aux larmes, et le matin rayonnera de joie. Le soir je resterai plongé dans la tristesse, afin de jouir des
« II Cor. Il, 9. — • Pa. cxvm, 71. — » Ps. cxxix, 6. — * 1 Pierre v, 8, — • Ps. xlviii, 19. — e Luc vui, 13. * Job u, 10,
iSO
sérénités du matin. Dieu aime en effet la componction du pécheur et la reconnaissance du jnstc : au contraire rien ne lui déplaît citant que l'ingratitude du juste et la j?L ririlê du necheur. Ou bien encore, je mo consacrerai aux offices de Marthe, je courrai çâet là, comme te petit de l'hirondelle, tj.àioigiiant ainsi la joie que j'éprouve à seerwir ceux qui souffrent; et je gémirai corn: ne la colombe, des difficultés que je ru.icoïilrc, et du chemin qu'il ma reste à parcourir pour arriver à la perfection. Je ferai cela le matin et le soir, c'est-à-dire, avant et après, selon ce que Laban disait forant ces deux vies: Ce n'est pas la coutume chez nous de marier ta cadette avant l'ainée*, bien qu'on passe indifféremment de l'ime a l'autre. C'est aussi, je pense, ce que Job voulait marquer quand il disait: Si je don, je demande quand est-ce que je me lèverai? Et y attendrai ensuite le soir1. En se reposant le soir dans la contemplation, il soupirait après l'action du matin, puis fatigué de l'action il attendait le soir, afin de retrouver lus loisirs de la contemplation.
8. Par le gazouillement de l'hirondelle, on peut entendre aussi les chants de ceux qui célèbrent les louanges de Dieu dans l'Eglise, et par les gémissements de la colombe les soupirs de la prière individuelle* •Kais le verset qui suit semble nous offrir un sentiment intermédiaire et préférable: Mes yeux se sont affaiblis à regarder en haui. Car soit que par ce mot affaiùlis on veuille dire que l'habitude de regarder en haut et de fixer des objets suolimes a rendu les yeux plus subtils, soit que ce mot signifie qu'ils sont éblouis, et que leur vivacité est amoindrie, selon ces paroles du Psalmiste i Aies yeux se sont fatigués à attendre l'effet de vos promesses* ; je me suis souvenu de ûieuà et la joie m'a inondé; et je me suis exercé dans la méditation, et mon esprit est tombé m défaillance'^ soit enfin qu'on l'entende dans un sens ou dans un autre, cette exprès* si on désigne la contemplation* La seconde explication semble» il est vrai, être plus en harmonie avec les versets suivants. Car il est dit ensuite \ Seigneur, je souffre violente. C'est-à-dire, Seigneur, ce n'est pas volontiers, c'est malgré moi que l'on m'arrache à la contemplation : ce corps sujet à là corruption appesantit l'âme, et cette maison d'argile abaisse l'esprit par la multiplicité des soins qui l'agitent '. Répondez donc nour moi, ô
1 Gen. xxix, 2G. — «Job vu, 4. — »P$, qxvitl,82,~ • Id. lxxvi, 4. — * Sages, ix, 15. ^
mon Créateur, vous qui connaisses la condition de ma nature. Ou si mes péchés me réduisent à cet état, s'il n'est pas la faute de la nature mais de mes mauvaises habitudes, ne laissez pas cependant de répondre pour moi, je vous prie, en attachant mes offenses à la croix, en les effaçant dans votre sang, afin que rien ne vienne entraver ma contemplation, Car que dirai-je, ou que me ripondra-t-il% puisqu'il me condamne luimême à ces souffrances ? Vers qui donc me tourner? Quel autre répondra pour moi?
C'est lui, et pas d'autre, qui m'a réduit à cette difficulté, à cette impossibilité, en portant contre moi cette sentence: lu mangeras ion pain à la sueur de ton front1!
6. Si au lieu de lire puisque c'est lui qui a /ait cela , on lit , puis que c'est moi qui ai fait celat alors le Prophète s'accuse lui-même d'avoir rejeté son crime sur son Créateur en se plaignant de la nature qu'il tient de lui; il attribue à ses péchés son malheur tout entier en disant : Que dirat-je, ou que me répondra-t-il, puisque j'ai tout fait? Je euis responsable de ce que je souffre ; mes offenses m'ont mérité mon sort. C'est pour* quoi je n'ai plus qu'une ressource; Je repaseerai devant vous toutes mes années dans l amertume de mon âme. Je suis indigne de penser doucement avons; je ferai donc ce que je puis, je penserai à moi-même dans l'amertume de mon âme. Vous habitez une lumière inaccessible, et l'œil de mon cœur est trop faible pour rester fixé longtemps sur le rayon de votre splendeur. C'est pour cela que je rentre avec contusion en moi-même, dans les ténèbres intimes et habituelles de ma vie passée, non pas afin d'y goûter un plaisir criminel, mais pour m'en punir et les repasser, l'amertume au cœur. Je devrais, je l'avoue, s'il était possible, vivre de fiou* veau le temps que j'ai si mal vécu j mais je lie le puis. Je repasserai donc, sous vos yeux et dans l'amertume de mon âme, mes jours écoulés, et je ferai par la pensée ce qu'il est itnpossible de faire réellement. Je penserai devant vomà ce passé, parce c|ue c'est contre vous seui que je suis coupable, afin que ce qui est pour moi un sujet de condamnation serve à tous justifier et que votre miséricorde triomphe quand tous me jugerez.
J'avais déjà pensé à mes crimes; mais comme ce qui peut m'arrèter encore n'a point été assez puni, j'y veux penser de nouveau dans l'amertume de mon àme, jusqu'à ce
* Qvtk uu âfc
SUR DIVERS SUJETS
que ces crimes soient si bien extirpés,qu11s ne puissent jamais redevenir un obstacle à ma vertu*
7. Ce travail ne sera pas infructueux, je l'espère: car si tfest ainsi qtfon vit, ou plutôt parce que c'est ainsi qu'on vit non selon la chair, mais selon l'esprit ; si la vie de mon esprit consiste dans ces dispositions, dans la considération de moi-même et dans la contemplation de vos grandeurs, vous me corrigerez et vous me vivifierez. Je suis corrigé quand pensant à moi-même je suis pénétré de componction; je revislorsque je me relève etqueje vous contemple. Ainsi vous me corrigez en me représentant à moi-même, et vous me rendez la vie en vous offrant à moi. Or il faut que vous me rendiez la vie, puisque c'est dans la paix que j ai trouvé V amertume lavlus arrière. J'ai senti une grande amertume de mes péchés, au commencement de ma conversion ; aussi me suis-je écrié : J'irai aux portes de l 'enfer. J'en ai ressenti une plus amère dans les terreurs qui m'ont assailli depuis ma conversion, et qui m'ont fait dire: Non, ie ne verrai pas le Seigneur dans la terre aes vivants. La pénitence a expié mes péchés, les terreurs qui m'accablaient sont dissipées, et pourtant, même dans cet état de calme, je ressens une amertume profonde causée par le défaut de contemplation. Cependant, 6 mon Dieu! vous dont la miséricorde m'a pardonné mes péchés, dortt la grâce tti'a soutenu dam les tentations, tous me fendrefc aussi la joie de votre salut. Et c'est ce que le Prophète ajoute: Vous avez arraché mon âme à la perte qu'elle risquait de trouver dans la iutte contre les vices, ou sous les assauts des tentations. Vous avez jeté derrière vous mes péchés, dans l'excès de votre miséricorde.
8. C'est avec raison, car f enfer ne confessera pas votre nom. l'enfer où j'ai failli descendre, lorsque les tentations m'assiégeaient; st Dieu ne m'eut aidé, neut-ètre mon âme habiterait déjà V enfer . Mais la mort ne vous louera pas, elle qui tue tenait enchaîné lorsque je gisais sans vie sous mes péchés. Et ceux qui descendent dans l'abîme n'attendront vas votre visite : jd veux dire ceux qui après avoir goûté la douceur de la contemplation descendent dans l'abtme du désespoir. La mort fcst podr celui qui gtt dans le péché, avant sa conversion : l'enfer est pour celui qui succombe aux tentations après avoir reçu le pardon de ses péchés, et
'■ PS. XCIil, i7r
l'abîme pour celui qui, après l'expérience qu'il a faite de la Contemplation, se laissé aller au désespoir. Plus un homme en effet s'est élevé haut dans la vertu, plus sa chute est grave, s'il vient à tomber. L'enfer donc ne confessera pas votre nom, c'est-à-dire ceux qui après leur conversion sont vaincus par les tentations. La mort ne vous louera pas: la mort ce sont ceux qui ne sont ni convertis, ni pénitents; qui mettent leur joie à faire le mal et sont heureux de leurs crimes'. Aussi le Sage dit que là confess on d'un mort OU de celui qui n'existe pas, c'est la même chose*. Ceux qui descendent dam Vabime n'attendront pas votre vérité-, il s'agit de ceux qui des sommets de la contemplation roulent dans l'abîme du désespoir, ce qui ordinairement arrive, lorsqu'apres une grande joie on se laisse absorber par la tristesse. Mais celui qui est vivant, oui, le vivant vous louera. Il en est qui, vivants selon la chair sont morts selon l'esprit, et d'autres qui morts selon la chair le sont aussi par l'esprit; ni les uns ni les autres ne vous loueront. Il n'y a que celui qui est deux fois vivant qui confessera votre nom, qui ne vit pas seulement dune vie charnelle mais de J a vie spirituelle; il vouo louera comme je le fais aujourd'hui, et j'ai l'espoir, grâce a volro bonté, de vivre de cette double Vie. Il est dit c nsuite:
9. Le Père fera connaître la vérité à ses enfants. On ne la découvre pas à l'esclave, parce qu'il ignore les secrets de son maître3. Le mercenaire n'est pas élevé non plus à la contemplation de la vérité; il cherche trop ses intérêts personnels. C'est à son Fils que le Père fait connaître la vérité, car il l'entend dire : Non ce que je veux, ô mon Père, mais ce que vous voulezk! La puissance de Dieu se montre à l'esclave, la félicité au mercenaire, la vérité au fils. Non qu'en Dieu ces trois choses diffèrent, puisqu'en lui puissance, béatitude, vérité ne sont qu'un ; mais pareeque le Créateur se rend diversement sensible à ses créatures, selonietirs dispositions. Vous serez saint avec le saint, méchant aveo le méchant*. Enfin écoutez la voix dit fils: Seigneur, sauves-moi. Pourquoi parle-t-il ainsi? Craint-il l'enfer, ou a-t-il petir d'êtra privé de la récompense éternelle? Non, ditil : mais c'est afin que nous chantions nos hymnes tous tes jours de notre vie dans la maison du Seigneur. Si je demande le salut, ce n'est pas poui éviter les peines de l'enfer,
* Prov. ii, 14. — •Eccli. xvn, 26. — «Jcanxv, io.— ftUtb. xxvi, 39. — » P#. xvir, 2fl.
ce n'est pas pour régner au Ciel, c'est pour tous louer à jamais avec ceux dont il est écrit : Heureux ceux qui habitent dans votre maison. Seigneur! Ils vous loueront aux siècles des siècles1. L'esclave dit: Tirai aux portes de F Enfer; le mercenaire : Je ne verrai pas le Seigneur dans la terre des vivants; le fils : Nous chanterons nos hymnes tous les jours de notre vie dans la maison du Seigneur. C'est à quoi se rapporte bien cet autre passage: Ouvrez-^noi les portes de la justice, je les franchirai et je rendrai mes hommages à
Dieu1. Et celui qui redoute les portes de l'enfer, et celui qui désire roir Dieu pour son propre repos, cherchent également leur intérêt personnel. Mais celui qui désire chanter les louanges de Dieu en sa maison, ne songe ni à fuir un danger, ni à réaliser un gain. 11 aime certainement le Dieu qu'il brûle de louer tous les jours de sa vie. Et il est justement loué éternellement ce Dieu qui vit et règne dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
SERMON IV
// faut chercher Dieu: Triple lien qui nous attache à lui.
1. Nous ne restons pas ici oisifs tout le jour, Nous savons ce que nous cherchons, et nous connaissons celui qui nous a loués. Nous cherchons Dieu et nous l'attendons. Ce n'est pas là une petite affaire ni une entreprise qui demande un courage médiocre, puisque celle qui se glorifie d'une piété spéciale se plaint souvent d'avoir vu ses poursuites trompées ;Je l'ai cherché, dit l'épouse, et je ne F ai pas trouvé*. S'il est aimable il est aussi admirable, on le trouve quand on ne le cherche point, et on ne le trouve point lorsqu'on le cherche. Si nous étions nés au jour où l'homme fut mis sur la terre, et que notre vie durât cent mille ans, nos recherches durant une aussi longue durée ne mériteraient pas encore la gloire que le Ciel nous réserve. C'est maintenant le temps de chercher, et le temps de trouver. Cherchez le Seigneur , dit le Prophète, pendant qu'on le peut trouver ; invoquez-le pendant quW est proche de vous*. Un temps viendra où la source de la miséricorde sera tarie et tarie pour jamais. Vous me chercherez, ditil, et vous ne me trouverez pas \ Vous êtes bon, Seigneur, à l'âme qui vous cherche, Que vous Tètes mille fois davantage à celle qui vous trouve ! Si votre souvenir est si
« Ps. lxxxiii, 5. — t Qantiq. in, 1. — » Isa!» iv, 6. * Jean vu, 34.
doux, que sera votre présence? Si vous êtes un lait et un miel quand vous êtes sous notre langue, que sera-ce quand vous serez dessus ?
2. Sondez-vous donc, mes frères, et voyez si vous êtes sur le chemin. N'en êtes-vous pas sortis? Que le cœur de ceux qui cherchent Dieu se réjouisse, dit le Psalmiste1. Si vous vous réjouissez sous le poids du travail, si vous courez alertes et infatigables dans la voie des commandements de Dieu, si chaque jour, les deux hommes qui sont en vous progressent au lieu de commencer à marcher ; certainement vous cherchez constamment le visage de Dieu. Où donc est allé le bien-aimé en quittant celui qu'il aime? Où le chercher? Où est-il? Hais qu'ai-je dit malheureux ? Où donc n'est-il pas ? Il est plus élevé que le Ciel, plus profond que l'enfer, plus vaste que la terre, plus répandu que la mer. 11 n'est nulle part, et il est partout, parce qu'il n'est absent d'aucun endroit ni renfermé dans aucun lieu. C'est lui qui est ici, et c'est moi qui n'y suis pas. Il paraîtrait bien plus vraisemblable, ô mon Dieu , que vous ne fussiez pas ici et que j'y fusse. Mais je ne suis ni ici ni ailleurs, parce que je suis réduit au néant sans le savoir*. Oui au
* P0« CXYJi, *9, ~ a ld. giv» 3. ~ * Id. Lxxiif 23.
SUR DIVERS SUJETS
néant, c'est-à-dire au péché, et je ne le sais pas, parce que je n'étais pas là quand mon premier père m'a dévoré d'une morsure cruelle. De là vient qu'avec un cœur et un corps tout meurtris je m'abandonne aux voluptés, aux chagrins, et que le péché étant inné en moi, et le châtiment héréditaire, je me trouve languissant et sans force. Mais celui qui ne change pas a dit : Je suis celui qui est1, qui est vraiment, et pour lui exister c'est être ce qu'il est.
3. Quelle relation et quelle société y a-t-il donc entre celui qui n'est pas et celui qui
est ? Comment réunir des choses si diverses? Mon bonheur, dit un saint, c'est de m' attacher à Dieu *. Nous ne pouvons lui être unis immédiatement, mais cette union s'opérera peut-être par un intermédiaire. Et pour ne pas vous tenir plus longtemps en suspens, trois liens nous rattachent à Dieu, et ces trois liens sont les seuls. Tout ce qui est attaché Test par eux ou par quelque autre qui se confond avec eux. Les cordes sont le premier lien ; les clous de bois ou de fer le second, et le ciment le troisième. Le premier serre fortement, mais durement; le second plus fortement et plus durement encore; le troisième doucement et sûrement. Il est attaché au Rédempteur avec une corde celui qui, dans le trouble d'une tentation violente, a les yeux sur l'honnêteté, songe aux promesses qui lui ont été faites, et trouve dans ce lien un obstacle heureux qui l'empêche de manquer à ces bonnes résolutions. Ce lien est dur, gênant, il est même dangereux , il ne peut durer longtemps, les cordes finissent par pourrir, et nous oublions le lien de la pudeur, ou nous le brisons vite. D'autres sont attachés au Seigneur par des clous, par la crainte ; ils ne redoutent pas les hommes, ils ne pensent qu'a jx supplices de l'enfer, ils ont moins peur de pécher que de brûler. Néanmoins ce second lien est plus dur et plus fort que le premier; car, tandis que ceux-ci restent fermes dans leurs résolutions, ceux-là y chancellent. Enfin une troisième classe de gens sont unis Dieu par le ciment de la charité, unis si doucement et si fortement qu'ils n'ont plus qu'un esprit avec lui. Ceux-là tournent infailliblement à leur propre avantage tout ce qu'ils font, tout ce qui leur arrive, n'importe de quel côté. Heureux ceux qui sont ainsi tellement remplis de l'esprit de Dieu, qu'ils supportent tout le monde avec dou*
* Esode m* M, — * P*. wsn, 28.
ceur et onction, sans être à charge à personne, qui sont persuadés qu'oflenser le Tout- Puissant, même légèrement , est chose pins redoutable et plus horrible que l'enfer même I Ce sont là les vrais amis de leurs frères et du peuple d'Israël. Ce sont eux qui prient avec instance pour le peuple et Jérusalem la Cité sainte1. Le ciment est bon, dit Isaïe*. Oui bon, agréable, car si je ne puis dire que les deux autres liens sont mauvais, ils sont cependant pesants et insupportables compares à celui-ci.
4. Hais l'œil de miséricorde, qui connaît notre néant, ne laisse jamais un seul des prédestinés dans le premier de ces liens ; il le pousse dans le second, et ne voulant pas même le laisser là il le conduit jusqu'au troisième. Dans le premier état, honteux de renoncer à notre entreprise nous supportons péniblement nos liens mais pour un moment seulement. Dans le second nous avançons, conduits par la crainte et l'espérance ; mais dans le troisième l'amour nous conduit à la perfection. Ainsi, ayant rejeté les deux premiers liens de honte et de crainte, nous ne trouvons le repos que dans ceux de l'amour. C'est ainsi que Jésus-Christ fut d'abord lié, puis crucifié, et enfin scellé sous une riche onction d'aromates ; non que son corps eût besoin d'être consolidé par ces aromates, puisqu'il n'était pas sujet à la dissolution ni à la corruption ; mais comme il avait enduré pour nous les crachats des Juifs, pour nous aussi il accepta les parfums des âmes fidèles. Et remarquez que n'ayant supporté les cordes et les clous que durant une heure, il est ressuscité vainqueur avec ces parfums et pour vivre éternellement. Ainsi ne permet-il pas que ses bien-aimés demeurent longtemps dans les deux premiers états, mais il les couvre de l'onction de sa miséricorde, afin que crucifiés au monde, et le monde crucifié à eux, ils ressuscitent dans un esprit nouveau et disent : Qut nous séparera de la charue de Jésus-Cknst*?
5. C'est par ce ciment que ce divin regard nous a attachés à lui dès l'origine du monde, afin que nous fussions saints et immaculés devant lui dans la charité. Car nous savons Que celui qut est ne ae Dieu ne nêche pas, mais que cette génération céleste te garaek. Cette génération céleste c'est l'éternelle prédestination par laquelle Dieu a prévu que nous serions conformes à l'image de son Fils. Aucun de ceux qui sont de ce nombre
1 II Machab. xv, 14. — ' latte su* 7» <& ■ RODUVin,
W. -: * Jçao v# 18»
ne pèche, c'est-à-dire ne perse y ère dans le péché(A); parce <|ue le Seigneur connaît ceux qui sont à lui, et le dessein de Dieu est immuable. Dnvid est souillé d'attentats horribles; Marie-Madeleine est possédée île sept démons; le Prince des apôtres est tombé dans l'abîme du reniement; aucune force cependant ne peut les arracher de la main de Dieu. Car ceux qu'il a prédestinés, illes a appelés, et ceux qu'il a appelés, il les a justifiés l. Ah î nVst-il pas bon de s'attacher à ce Dieu? Cherchez, mes frères, cherchez le Seigneur et vous serez affermis ; cherchez
son visage toujours \ Cherchez le Stigneitr et votre âme vivra*, oui fnon âme vivra pour lui*, mon âme morte au monde» car celle qui vit d'une façon mondaine ne rit pas pour lui. Cherchons-le donc de manière à le chercher toujours, et que, quand il viendra nous chercher à son lour, il nous dise : Voici la race de ceux qui cherchent te Seigneur, de ceux qui cherchent In face du Dieu de Jacob; que li»s portes éternelles nous soient ouvertes, et que le roi de gloire y entre, et nous nvec lui, avec lui le Dieu bén dans tous les siècles. Ainsi soit-il.
SERMON Y
Sur ces paroles d'Habacuc (h, 11) iJetnè tiendrai en sentinelle au lieu ou fat été mie.
i. Nous avons lu dans t'Evangile que le Sauveur prêchant un jour, et sous le mystère de la manducalion de son corps exhortant ses disciples à partager ses souffrances, quelques assistants s'écrièrent : Ce discours est bien dur; et dès ce moment le quittèrent. Mais les disciples interrogés s'ils voulaient aussi s'en aller, répondirent : Seigneur, à qui irions-nous? Vous avez les paroles de la vie éternelle1. Mes frères, je vous dis la même chose ; il est évident pour beaucoup qu'aujourd'hui encore les paroles de Jésus-Christ sont esprit et vie, et c'est pourquoi ils le suivent» A d'autres, ces paroles semblent dures; aussi cherchent-ils ailleurs une misérable consolation i La sagesse crie dans les places publiques, sur cette voie large et spacieuse qui mène à la mort, elle crie pour en retirer ceux qui y marchent Pendant quarante ans^ dit le Seigneur, fat été près de ce peuple* et fai dit ; Il se laisse toujours aller à l'égarement de son cœur*. Vous lisez dans un autre psaume : Dieu a
1 Rom. vin, 30. — * Jean vi, 61, 67, 68, 69. — 8 Pi. xctv, 10.
(a) Comparer Serm. xxin sur l& Canl. 15 : De la Grâce et du libre Arbit. n° 29 : Serm. i, pour la Septuag.
parlé une fois*. Une fois c'est toujours, car la parole de Dieu est une, continuelle, perpétuelle et ininterrompue.
2. Mais Dieu appelle les pécheurs à rentrer en eux-mêmes, il les reprend des égarements de leur cœur, parce qu'il habite dans ce cœur, qu'il y parle, et qu'il y fait ce qu'il a lui-même enseigné par le Prophète : Parlez au cœur de Jérusalem *. Comme Bahylone est toute terrestre, et qu'elle ne peut supporter les reproches de Dieu, elle est dans un égarement éternel; elle s'enfonce dans la chair, elle est morte; c'est une colombe séduite qui n'a pas de cœur. Elle veut trouver la joie dans le mal et le bonheur dans le désordre. Si elle entend la voix de Dieu qui, loin d'approuver ses tristes joies, les déteste, les flétrit et les condamne, elle fuit, elle se cache à l'exemple du premier des pécheurs, Adam. Mais , hélas I 6 Ame infortunée! tu cherches un abri bien inutile. Ce sont des feuilles que tu essaies de coudre ensemble; oui, des feuilles qui De te donneront ni chaleur, ni voile, des feuilles fragiles. Quand le soleil se lèvera elles sèche-
1 Ps, civ, 4. — * Id. Lxvm, 13. — *Id. xxi, 31. — * Id. lxi, 12. — » haïe xi, 2.
SUR DIVERS SUJETS
ront, et le premier souffle du midi les dispersera, et alors tu resteras dans ta nudité et ta misère. Alors, en effet, rien de caché qui ne soit découvert , car le Seigneur viendra illuminer les ténèbres les plus profondes, et dévoiler les secrets des cœurs. Alors, tu ne pourras plus te cacher. En vain diras-ta aux montagnes: Tombez sur nous; et aus Collines : Couvrez-nous*. Il te faudra paraître nue devant le tribunal du Christ, tt t'entendre condamner pour avoir méprisé ses avertissements. Car Yoici ce qu'il dit ce Dieu : Faites pénitence1. Mais la niasse feint de ne pas l'entendre, elle ferme les oreilles, elle dit : Cette parole est dure. Cependant, 6 impies! vous ne pourrez plus dissimuler, quand retentira partout cette voix terrible : Allez, maudits, cillez au feu éternel* \
3. Vous voyez, mes frères, qncl salutaire avertissement le Prophète nous donne quand il nous invite à ne pas endurcir nos cœurs à la voix de Dieu. Les paroles de l'Évangile sont presque les mômes que celles du Prophète, car le Seigneur dit : Mes brebis entendent ma voixk. Et David de son côté ajoute : Peuple (le peuple du Seigneur), brebis de ses pâturages, si aujo'irdhui vous entendez sa voix, n endurcissez pas vos cœurs \ Il est plus utile et plus salutaire de l'écouter présentement qu'elle exhorte, console, avertit, instruit, ou que tout au plus elle reprend et corrige, que de l'entendre dans ce jour amer, lugubre et ténébreux, nous juger, s'irriter contre nous, se venger, et nous foudroyer. Sans doute c'est un bonheur pour moi d'être humiliée et reprise par le juste miséricordieux , cela' me vaut mieux que de sentir ma tète inondée des parfums du pécheur; que Dieu ne trouve pas en moi une terre qu'il frappera de la verge de sa parole, quand les vases d'argile seront broyés sous le fer. Oui, marcher en des routes rudes et pénibles* pour obéir à ses préceptes est pour moî un sort préférable à celui de périr avec l'impie sous le souffle de Dieu.
4. Maintenant donc si je sens en sa voix quelque accent amer elle n'est pas toutefois sans douceur. Car après sa colère, Dieu se souviendra de sa m.sérlcorde, ou plutôt sou indignation n'a d'autre principe que cette miséricorde même. Ceux qu'il aime il les reprend, il les corrige et il flagelle le Fils qu'il chérit7. 11 visite ses péchés, la verge en main ; il les punit, sans néanmoins dcïour-
* Os4e x, 3. — » Math, m, 2. — 3 Id. xxv, 41. *- Jean x, 27. — • Ps, xciv, 7, 8. — 6 Id. xvi, 4, — * Escle. vu, 5.
ner de lui sa miséricorde. Aussi les prudents découvrent-ils leurs blessures au lieu de les cacher, ils les avouent au Seigneur parce qu'il est bon, que sa miséricorde est éternelle, et qu'en versant le vin de la correction il y môle toujours l'huile de la consolation. C'est pour cela, dis-je, que le sage aime la discipline; par elle il désarme la colère divine , il l'empêche de rechercher rigoureusement ses crimes, il éloigne son indignation. De là vient encore que le cœur du sage est toujours dans la tristesse, tandis que celui des insensés est dans la ioie1. Mais ceite tristesse se changera en joie, et celte joie finira par le deuil. Enfin, écoutez le prophète Ilabacuc; il ne dissimule pas la réprimande qu'il a reçue , il y pense, au contraire, sérieusement, car il dit : Je Trie tiendrai en sentinelle, je resterai sur te rempart, afin de voir ce quu me dira et quelle réoonse îe pourrai faire à ses reproches. Et nous aussi, mes frères, je vous en prie ; soyons sur nos gardes, le temps où nous vivons est un temps de guerre. Vivons, non danslafangedece misérable corps, mais dans le cœur où habite Jésus-Christ; vivonsselon le jugement et la raison, sans mettre néanmoins notre confiance dans cette vie, sans nous reposer sur une garde si faible. Restons, au contraire, solidement établis sur la forteresse, sur le roc inébranlable , sur Jésus-Christ, selon ce qui est écrit : // a affermi ?nes pieds sur la pierre et dirigé mes pas1. Ainsi établis, ainsi consolidés considérons attentivement ce qu'il nous dit, et voyons ce que nous pouvons répondre à ses reproches.
5. Or, le premier degré de la contemplation, mes chers frères, consiste à considérer attentivement ce que Dieu demande de nous, ce qui lui plaît, ce qui lui est agréable. Mais parce que nous tombons tous en des fautes nombreuses et que nos allures tortueuses offensent la rectitude de sa volonté, et ne peuvent s'harmoniser avec elle, humilionsnous sous la main puissante de ce grand Dieu, et empressons-nous de placer notre misère sous les yeux de sa miséricorde , lui disant : Guérissez-moi, Seigneur, et ie serai gueri; sauvez-moi, et je serai sauvé*; Seigneur, ayez pitié de moi; rendez la santé à mon âme, car ï ai péché contre vousk. Car, si l'œil de notre cœur est une fois purifié par ces pensées, au lieu de trouver l'amertume dans notre esprit, nous goûterons la joie
» Eccle. vu, 5. -- * I?* xxm, 3. — * Jércro, &YU»Ut g- * Ps. XL, 5t
danscelui de Dieu, et au lieu de considérer quelle est s& volonté eu nous, nous l'envisagerons en elle-même. Car, la vie est dans sa volonté, et, n'en doutons pas, rien ne nous est plus utile, ni plus avantageux que ce qui lui est conforme. C'est pourquoi le désir que nous avons de conserver la vie de notre âme doit nous porter à ne nous détourner jamais de cette divine volonté. Au reste , quand nous aurons fait quelques progrès dans cet exercice spirituel, sous la conduite de l'Esprit qui scrute les secrets même de Dieu, songeons combien le Seigneur est doux, combien il est bon. Demandons avec le Pro-
phète à connaître la volonté du Seigneur, à visiter non plus notre cœur , mais son temple1, disant, néanmoins, avec ce mpme Prophète : Mon âme s'est troublée, c'est pourquoi je me souviendrai de vous1. La vie spirituelle consiste donc à être salutairement troublés et affligés de la vue de nos misères, à respirer à la vue des miséricordes divines, à tirer toute notre consolation de la joie du Saint-Esprit, de sorte que le premier état nous tienne dans la crainte et l'humilité, et que le second nous fortifie dans l'espérance et la charité.
SERMON VI
De la peau, de la chair et des os de F âme (a).
1. Le saint roi David parlant des Justes dit en un psaume : Leurs afflictions sont nombreuses, mais le Seigneur les en délivrera. Lé Seigneur garde leurs os, pas un ne sera brisé1. Qu'on n'entende pas ces paroles des os du corps, puisque les os de plusieurs martyrs ont été brisés, qui ne le sait? brisés sous la main des impies, broyés sous la dent des bêtes. Mais ô étonnante et triste condition des âmes ! Leur vivacité naturelle leur fait connaître mille choses au dehors , et elles ne peuvent se connaître elles-mêmes ; elles ont besoin de figures, d'images corporelles pour s'élever à une intelligence telle quelle des choses intérieures et invisibles. Supposons donc que la pensée serve de peau à rame, que l'affection en soit la chair, et l'intention les os. De cette façon, la vie de l'âme consistera dans l'intégrité des os, sa santé dans l'incorruption de la chair, et sa beauté dans
« Ps. xxxur, 20, 21.
(a) Ce sermon se trouve parmi ceux de Nicolas de Clairvaux ; il n'est pas indigne de S. Bernard : on y trouve des idées analogues à celles du sermon 32, n° 3 pe awersis. Publié pour la première fois à Rouen, sans Ccaignalion d année, et sans \% nom du StUtU
la beauté de la peau. Que sont donc les tribulations des Justes, sinon une décoloration de la peau sous les pensées inutiles qui agitent le cœur? Quelquefois aussi la chair est blessée; c'est quand une pensée mauvaise va jusqu'à corrompre l'affection par le plaisir. Pour les os des Justes ils subsistent dans leur intégrité, le Seigneur les garde, il empêche les saintes résolutions du cœur, les intentions droites de tomber devant le consentement donné aux caresses de la passion. Car, si la pensée du péché cause à l'âme quelque altération, si l'affection au mal la blesse, le consentement la tue.
â. Mettons-nous donc en garde, mes frères, contre les pensées inutiles afin de garder à nos âmes tout leur charme, d'oublier ce qui nous précède, notre pays, la maison de notre père, afin que le roi soupire après notre beauté. Sortons de notre terre afin d'échapper aux surprises des plaisirs charnels; sortons de notre parenté, c'est-àdire, des idées de curiosité qui réside en nos sens corporels, et qui est bien voisine de la volupté. Sortons enfin de la maison de notre
* Pb, xxvi, *, — * Id. xu# 7.
SUR DIVERS SUJETS
iur
père afin de nous éloigner des pensées d'orgueil et de vanité. Autrefois, nous étions aussi des enfants de colère. Nous avions le démon pour père, le démon roi de tous les fils de l'orgueil et qui a placé sa demeure, son siège malheureux sur les montagnes de la superbe. S'il arrive qu'une de ces pensées pénètre en notre âme, mettons toute notre sollicitude à nous en purifier ; crions avec le Prophète : Seigneur, vous me purifierez avec thyssopeeije serai vur, vous me laverez et je deviendrai plus blanc que la neige ft. Que si la négligence et l'incurie permettent un jour à ces pensées de s'insinuer jusqu'à notre cœur, sachons que ce n'est plus alors une tache seulement mais une souillure. Hâtonsnous alors de recourir au Saint-Esprit qui vient en aide à notre infirmité et poussons le cri du psalmiste ; Ayez pitié de moi, Seigneur, ayez pitié de mot ; guérissez mon âme parce que f ai péché contre vous1. Je l'avoue, ces tentations sont humaines, nous ne pouvons y échapper complètement, tant que ce corps mortel nous tient éloignés de Dieu. Toutefois qu'on ne les méprise pas; si elles ne sont pas mortelles, elles ont leur péril.
3. Quant à notre intention et à nos résolutions gardons-les soigneusement, mes frères, si nous voulons garder la vie de nos
âmes, car c'est une faute mortelle de pêcher avec consentement et délibération, c'est nous condamner par notre propre jugement. Je ne veux pas cependant qu'on s'abandonne au désespoir lorsqu'on a la conscience d'un tel péché. Je veux seulement qu'épouvanté du précipice celui qui s'y est laissé tomber s'efforce d'en sortir au plus vite. Qu'il le sache, celui-là, il est déchu de la justice. Ses os sont brisés, mis en pièces; il est séparé du corps de Jésus-Christ de qui il est écrit : Vous ne briserez aucun de ses os1. Aussi dans sa passion, encore que sa peau fut toute livide sous les verges et sous les blessures destinées à nous guérir, bien que sa chair fût percée par les clous, qu'une lance lui eût ouvert le côté et en eût tiré une sanglante rédemption, pas un de ses os n'a été brisé, ce qui a fait dire à David : Il n'y a pas un de mes os formes par vous en secret, gui vous sort caché *. Et dans un autre psaume : Mes os sont desséchés comme Câtre du foyer*. Ce qui arnve lorsque l'âme semble avoir perdu tout goût sensible du bien, et n'avoir plus que la force d'une intention aride. Peut-être étaitce là l'état où Job se trouvait réduit, quand il disait : Mes chairs sont consumées et mes os s'attachent à ma peau \ Dans la corruption de ses affections, il ne pouvait plus guères revendiquer que sa bonne intention.
SERMON VII
Trots sortes de gloire; sur ce texte de l'Apôtre: Que celui qui se glorifie
se glorifie dans le Seigneur. (II Cor. x, 17, 18.)
1. Que celui qui se glorifie se glorifie dans le Seigneur. L'Apôtre savait très-bien que la gloire est le lot du Créateur et n'appartient pas à la créature, selon cette parole : Je ne donnerai pas ma gloire à autrui*. Gloire à Dieu dans les deux et paix aux hommes de bonne volonté ky ou selon cette autre: Seigneur, ne nous donnez pas la gloire d nous,
1 Ps. l,0. — «Id.xL, 5.— *taîexui*8,~*Laoixf
dormez-la àvotrenom%. L'Apôtre considérait que la créature raisonnable ambitionne telle* ment la gloire qu'à peine elle peut réprimer, sous ce rapport , la violence de ses désirs, parce qu'elle se voit formée à l'image de son Créateur. C'est ce quilui suggéra cet expédient salutaire, selon la sagesse qu'il avait reçue de Dieu. Puisqu'on ne peut nous persuader,
* Eiod. m, 46; Jean xxx,36. — • Pa. axxxvm, 15. s » Pfc ci, 4. — * Job. xix, 30. — * Ph. GSiiit S.
dit-il, de ne point nous glorifier, au moins que cehii qui se glorifie, se glorifie dans le Seigneur. Et considérez combien la philosophie de Paul surpasse la sagesse des sages de ce monde, sagesse qui est folie devant Dieu1. Les anciens philosophes ayant remarqué qu'un grand nombre d'hommes aimaient les louanges avec passion et les mendiaient avidement, les plus grands d'entre eux reconnurent la vanité de cette gloire et le dédain qu'elle mérite. Mais, considérant ensuite et examinant de plus près quel genre de gloire un sage doit ambitionner, ils commencèrent à s'évanouir dans leurs pensées, s'imaginant que chacun pouvait se contenter de sa propre gloire, comme si une âme qui n'a point l'être par elle-même était capable de puiser en elle-même sa félicité. Aussi comme les cœurs avides de gloire humaine s'ingéniaient à faire des choses admirées de la foule, ces vrais sages crurent qu'on ne devait poursuivre qu'un genre de gloire accepté de la conscience.
2. Voilà jusqu'où allait la sagesse mondaine ; elle est bien faible quoique plus voisine de la vérité que la théorie qui précède. Aussi l'Apôtre les dépassant par une contemplation sublime de la vérité s'écrie : Que celui qui se glorifie le fasse, non dans autrui, pas même en lui-même, mats dans œ Seigneur. Et mettant plus de soin à confondre la gloire plus voisine de la vérité par le jugement de laquelle il la condamme : Ce n'es*, pas, dit-il, cetui qui se ioue im-m^me qui doâ être estimé, mais celui à c/i i D'.cu même rend témoignage. Pourquoi me soucier, en effet, du jugement d'autrui ou du mien, quand ce n'est ni de ces éloges ni de c:3 censure que viennent mon mente et ma réprobation? Mes frères, s il me fallait comparaître à voire tribunal, j'aurais raison de tirer gloire de vos éloges ; et si je devais être jugé par moi-même je pourrais savourer les louanges que je me décernerais. Mais comme je suis justiciable du jugement de Dieu et non du votre ou du mien,queilefoiie. quelle extravagance de me glorifier de vos su fi rages ou des miens, puisque je ne serai juge que par le Dieu qui, voyant tout, n'a besoin d'aucun témoignage pour apprécier l'homme.
C'est donc avec raison que l'Apôtre, réprouvant la fausse et vaine gloire du monde, dit: Je m'inquiète peu d'être juge par vous ou par tes hommes; je n'ose même pas me juger moimême. Ma conscience ne m'aaresse aucun reproche ; je ne suis pas justifie pour cela.
* 1. Cor. ut, i$.
Lion juge c'est te Seigneur f. Or, dans ces paroles, remarquez que saint Paul, en dédaignant le jugement d'autrui, n'attache non plus aucune importance au sien, quoique l'estimant plus que l'autre. Personne ne sait, en effet, ce qu'il y a dans un homme, sinon l'esprit qui est en lui*, de façon qu'un témoignage extérieur n'est rien, comparé au témoignage intérieur. Que m'importent donc les louanges de gens qui ne me connaissent pas? Si l'esprit qui est dans l'homme pouvait connaître parfaitement l'homme, son témoignage suffirait. Mais le cœur humain est mauvais, insondable même à lui-même •. Il ignore le présent en partie, et totalement l'avenir et ce qu'il lui réserve. Néanmoins, comme il a une idée du présent, si notre conscience ne nous adresse aucun reproche, nous trouvons en elle sinon gloire, du moins confiance1*, selon le langage de saint Jean. Mais qr,and nous méritons les suffrages de la Vérité elle-même, de la Vérité qui sait tout, nous avons le droit de nous glorifier en elle avec une pleine sécurité.
3. Cependant prenez garde, dit l'Apôtre, ne itigez pas avant le temvs ; attendez que te Seigneur vienne de ses clartés illuminer les tenibres 8. La gloire que Dieu dispensera alors sera une gloire paria tement sûre. Aujourd'hui si nous ne pouvons nous glorifier pleinement, sans crainte, sans inquiétude, nous le faisons pourtant dans une certaine mesure, le Saint-Lsprît nous rendant le témoignage que nous sommes les enfants de Dieu. Nous avons le droit, en effet, de nous glorifier d'avoir un père si grand, et d'être pour une si liante majesté un objet de sollicitude. Ce qui fait dire au prophète : Seigneur, qu'estce que l homme et d'où vient que vous y attachez voire caur*? Que celui qui se glorifie ne se glorifie donc pas dans ses mérites. Et qu'a-t-il qu'il ne Tait reçu? Et s'il Ta reçu, pourquoi se conduire comme s'il ne l'avait pas reçu? Qu il se giorifie en celui de qui il a reçu ces biens, non pas comme s'il était, lui, quelque chose de grand, mais parce que Dieu Ta grandi ; qu'il sç glorifie dans les choses qu'il a reçues, non comme s'il ne les avait point reçues, mais plutôt comme les tenant effectivement de Dieu. Car l'Apôtre ne dit pas : Si tu as reçu, pourquoi te glorifier? il dit : pourquoi te glorifier comme si tu rïavais rien renO? Une défend pas de se glorifier ; il nous apprend à le faire.
* I Cor. iv, 3, 4. — * I Cor. n, 11. — » Jén'm. XVii, 9. — * 1 Jean in, 21. — 8 II Cor. iv, 7,— • Jofc vn, 17* — * I Cor. iv,7.
-je»*'
SUR DIVERS SUJETS
4* Mai* que signifie ce qu'il ajoute : Car Celui qui s* loue lui-même n'est pas pour cela estimable. L'homme vraiment estimable est celui que Dieu loue. Et qui donc Dieu louet-il en cette vie? Comment la Vérité louerat-elle celui qui est encore répréliensible? Je châtie, clit-elle, ceux que j'aime1 . Est-ce à cela que se réduit tout le suffrage que Dieu décerne à l'homme? Oui, à mon avis, le voilà tout entier. Quelle meilleure et plue efficace recommandation que le témoignage de l'amour de Dieu pour nous? Non, point de témoignage de son amour ni plus admis- Bible ni plus certain que celui dôsiré par le prophète dans ces paroles : Le juste me reprendra avec miséricorde*. En effet, la réprimande dans laquelle l'esprit de vérité nous avertit de ce qui nous manque, met en fuite l'orgueil, la négligence et l'ingratitude. Or, ce sont là les trois vices les plus habituels aux religieux, et les plus dangereux pour
eux* Us ne prêtent pas un cœur assez attentif aux inspirations intimes de 1 Esprit qui ne flatte personne. Mais ce malheur, si jo ne me trompe, vient de ce que la plupart Jaloux de leur gloire personnelle, ne peuvent rester en repos tant qu'ils ne trouvent en eux rien dont ils se puissent glorifier. Or, notre gloire n'est pure et entière que lorsque nos actions nous rendent craintifs comme Job le dit de luimême1; et lorsque avec Isaïe, nous reconnaissons que nos justices ne sont qu'un linge immonde*. Nous nous confions néanmoins, nous nous glorifions dans le Seigneur dont la miséricorde est pour nous si grande qu'elle nous préserve des péchés graves, des péchés qui mènent à la mort, et nous découvre nos imperfections et nous les pardonne ensuite, afin qu'enracinés dans l'humilité, ta vigilance et l'action de grâces, nous puissions nous glorifier, non pas eu nous, mais en lui.
SERMON VIII
Des diverses dispositions ou états dans lesquels l'âme se trouve sous ta conduite de Dieu.
4. Si nous*donnonsàDieu différents nom?, si nous l'appelons tantôt notre Père, tantôt notre Maître ou notre Seigneur, ce n'est pas que nous introduisions quelque différence an sein d'une essence simple et immuable. Nous parlons ainsi selon les diverses dispositions de nos Âmes, ses progrès ou ses msères. Il est, en effet, des âmes qui agissent avec Dieu comme ave c un père de famille, d'autres comme avec un tnaîlre, d'autres comme avec un seigneur. Les unes voient en lui un père, les autres un époux; de sorte qu'il paratt progresser avec ceux qui avancent,
* Apot. m, 9. — » Pi. otr, 6.
(a) 1)909 la Bibliothèque des Pères, ce sermon est al tri do* & OnerHc, abbé d'I^fty. Mai* le ir. ami serf t de Colof ne oc le range pas pirini les sermons de Girerric. Tous les mss. et toutes les éditions le mettent parmi les sermons de saint Bernard.
changer avec ceux qui changent. Celui qui, selon l'expression du Prophète, reste éternellement le môme, sans vieillir au milieu des modifications que subissent les créatures3. Remarquez d'ailleurs ce que le Palmiste dit, dans un autre endroit, en s'adressant à Dieu môme : Vous serez saint avec celui qui est saint, innocent avec l'innocent, élu avec télu; et ce qui est plus surprenant encore, il ajoute: Vont serez méchant avec le méchant. Et pour exprimer comment l'être immuable par essence change ainsi, et devient muable à son tour, il ajoute: Parce que vous sauverez le peuple humble, et que vjks humilierez les yeux du superbe*.
2. Mais comme l'homme ne commence pas par l'élément spirituel, mais par l'élément animal et que le spirituel ne vient
» Job u. 28. -* » laale ixiv, 0. ** » P*. ci, X7, St.—
*Id. x\u,26.
qu'après, il me semble qu'il y a quatre états qui précèdent notre conversion. Un de ces états nous place sous notre propre direction, et les trois autres sous celle du prince de ce monde. L'âme est sous elle-même quand elle suit sa volonté propre, et jouit d'une liberté funeste. Tel est ce prodigue qui, prenant sa part de l'héritage paternel, l'intelligence, la mémoire, les forces du corps, et tous les autres dons naturels, en usa non pas conformément à la volonté divine, mais au gré de ses caprices, comme s'il eût été sans Dieu dans ce monde. L'homme est encore sous sa direction personnelle, lorsque esclave de sa volonté propre, il ne se laisse point pourtant maîtriser par le vice et le péché ; car celui qui commet le péché n'est plus seulement esclave de lui-même, mais l'esclave du péch£. Le voilà parti pour une région lointaine celui qui d'abord n'était que séparé de son père, sans en être encore éloigné. Il prend son bien ; il est son maître ; toutefois, s'il se retire de son auteur, il ne s'en éloigne pas complètement tant qu'il reste à son service. Cet état dure aussi longtemps qu'il use de sa liberté dans les choses permises, bien qu'elles ne lui soient guère avantageuses. Hais une fois qu'il s'est éloigné de lui-même , en se jetant dans les routes du péché, il s'en va vraiment dans un pays lointain. Rien, en effet, n'est plus éloigné de l'Etre unique et souverain que celui qui n'est rien ; et le péché qui n'est qu'un pur néant est séparé par une distance infinie de Celui par qui et en qui tout subsiste.
3. C'est donc par un juste jugement de la vengeance divine qu'un enfant qui s'enfuit de la maison de son père devient l'esclave d'un maître étranger. Aussi le prodigue parti pour une région lointaine s'attachet-il au service d'un habitant de ces lieux. Cet habitant n'est peut-être qu'un des esprits malins ; ces esprits, péchant avec une obstination invincible, ont contracté la passion du mal et du crime, en sorte que dans ces régions écartées du péché, ils ce sont plus des passants ou des hôtes, mais des citoyens et des habitants. Mais qu'est-ce à dire que ce jeune homme, pauvre et étranger, est attaché à un habitant du pays? Les paroles qui suivent nous montrent de quelle façon il s'y est attaché. Vous lisez, en effet, ceci : Il se donna à Fun des habitants du pays qui F envoya à sa maison des champs pour y paître les pourceaux. Notez que la faim le réduisit à cette extrémité ; ainsi la famine obligea jadis
Israël à descendre en Egypte *. Famine dangereuse et fatale, celle qui réduit les nommes libres à un misérable esclavage, qui les condamne à manier l'argile, à fabriquer la brique, à devenir les compagnons, disons mieux, les esclaves des pourceaux. Hais quelle a été la cause qui a réduit à une pareille pauvreté cet enfant si riche d'abord, et sorti de la maison paternelle les mains pleines de biens? C'est, on l'a dit, qu'il a dissipé cette fortune en menant une vie débauchée avec des femmes perdues. Cest pour cela qui il commence à sentir l'indigence.
4. Par ces femmes perdues, entendez les passions de la chair; en s'y li vrant, ildissipe les biens de la nature dont le plaisir est l'abus. De là, comme nous l'avons déjà dit, une indigence affreuse. L'Ecriture le déclare, l'oeil ne se rassasie pas de voir, ni r oreille d'entendre*. On l'envoie donc garder les pourceaux, c'est-à-dire, les sens corporels qui ne se plaisent que dans la fange et l'ordure. Ne sont-ce pas là ces pourceaux dans lesquels entrent les esprits malins chassés du possédé *? Le péché chassé de la partie raisonnable qui est notre âme, se réfugie dans les sens ; l'Apôtre le dit : l'homme consent par l'esprit à la loi de Dieu, et par la chair, à la loi du péché qui règne en nos membres. Ce qui lui fait dire encore ailleurs: Je sais que le bien n'habite pas en moi, c'est-à-dire dans ma chair*. Hais que faire lorsque les esprits immondes chassés de l'homme s'établissent dans les pourceaux? Recourir aux larmes, courir à ces eaux dont l'abondance étouffe les germes vivaces du péché, encore que cette extinction totale ne semble pas réservée à cette vie.
5. J'ai dit ceci en passant, pour vous faire remarquer de quelle manière l'esprit malin s'empare de celui qu'il trouve sous sa propre direction. Comme le fort armé, il entre dans cette maison, et il se rend maître d'un endroit
.qui n'est habité que par un hôte pauvre et faible. Cependant il me semble que les hommes sont de trois manières sous l'empire du prince des ténèbres : la première, sans le vouloir, tout ensemble et sans s'y refuser ; c'est la condition de ceux qui n'ont pas encore l'usage de la liberté. Le péché originel les transforme en vases de colère, jusqu'à ce qu'un plus fort survenant, par le sacrement de baptême, le vrai Moïse venu non-seulement avec l'eau, mais avec l'eau et le sang, surprenne ce fort armé, l'enchaîne et le dé-
fGen. xlvi, 6. — » Eode. i, 8. — »M«tti. vro,32.— 4 Rom* vn, 18, 25.
SUR DIVERS SUJETS
pouille. Le second état est celui de ceux qui pèchent volontairement ; et le troisième est en quelque sorte involontaire : c'est celui du pécheur qui voudrait se convertir; mais, retenu par une mauvaise habitude, il s'enfonce chaque jour plus avant dans la fange, par un. juste jugement de Dieu. C'était là l'état du prodigue ; oui vrai prodigue, puisqu'il n'avait pas seulement dissipé tous ses biens, qu'il s'était engagé dans une servitude malheureuse et vendu au mal quand, rentrant en lui-même, il s'écria : Combien de serviteurs dans la maison de mon Père ont du pain en abondance, et je meurs ici de faim! Si quelqu'un a fait l'expérience personnelle de ceci, il reconnaîtra, j'en suis assuré, dans ces paroles, la profonde misère de son âme. Car, qui donc se voyant lié d'habitudes coupables, ne s'estimerait heureux d'être traité comme ces chrétiens tièdes du siècle, qui vivent exempts de crime, sans être toutefois plus soucieux des choses du ciel que des avantages de la terre ? Combien de mercenaires ont, dans la maison de mot* père, du pain en abondance ! Et moi je meurs de faim! c'est-à-dire, ils trouvent consolation dans leur innocence; ils jouissent du repos de la conscience; tandis que moi je meurs de faim : je suis en proie à d'insatiables désirs de péché, en proie à la passion du vice. On peut, il est vrai, penser qu'il s'agit ici non de la faim d'un pain matériel, d'une soif d'eau naturelle,?mais de la faim, de la soif de la divine parole dont le Prophète menace les juifs1. Je ne prétends pas qu'il en soit réellement ainsi, mais que tels sont les sentiments de ce malheureux humilié sous les fers du péché. Car ceux qui n'ont qu'une intention terrestre et mercenaire ne peuvent se glorifier du témoignage de leur conscience. Mais le pécheur contrit a une grande idée de la sainteté de celui qu'il voit innocent, de quelque façon qu'il le soit : Traitez-moi, ditle prodigue, comme un de vos serviteurs f.
6. Voici le premier état, où ceux qui vivent comme des mercenaires aux gages du père de famille, commencent à se mettre sous la conduite de Dieu. Ceux-là, nous le voyons dans le monde, sans aucun désir ou avec un désir faible seulement des biens éternels, servent Dieu comme des mercenaires, et ne lui demandent que les choses terrestres, objet de leurs aspirations. Le second état des âmes placées sous la conduite de Dieu commenc
* Amofc vin, il. — * LooxVf 17» 19i»
Tom. IV.
quand on redoute la prison et les châtiments à la façon d'un esclave. C'est alors la conversion de l'homme, sa sortie du monde, son en* trée dans la vie, ainsi qu'il est écrit : Le cornmencement de la sagesse c'est la crainte du Seigneur1. Nous avons conçu sous t action de votre crainte, dit un autre prophète, et noîis avons enfanté F esprit du salut*. Le troisième état touche au second, et se confond presque avec lui : c'est l'état de ceux qui ne font que naître à Jésus-Christ, ont besoin de lait, et vivent sous unmaitreet un pédagogue. C'est celui qui convient surtout aux novices qui commencent à se plaire dans les douceurs de la méditation, dans l'effusion des larmes, dans la psalmodie et autres exercices semblables; qui redoutent, avec une crainte enfantine, d'offenser leur maître, d'en être repris, et de se voir privés, de ces petites récompenses à l'aide desquelles son amour travaille à les gagner. Ils sont attentifs à se tenir en sa prt ,ence ; ils se troublent s'ils se voient un moment loin de lui. Us n'appréhendent plus seulement les coups comme des esclaves; ce sont des enfants qui appréhendent les verges, qui observent les prescriptions du maître ; ils tremblent qu'il ne se fâche, ils craignent de s'écarter eux-mêmes du droit chemin, de se voir ôter la grâce de la dévotion, de trouver leurs exercices pénibles, et de se sentir intérieurement punis par l'amertume de l'âme. Car ce sont là les châtiments que Dieu réserve à ses enfants, et que l'expérience nous révèle mieux qu'aucun discours. Aussi le Seigneur dit-il par son Prophète : Si leurs enfants abandonnent ma voie, etc., je visiterai leurs iniquités la verge en main, je les châtierai de leurs pochés*.
7. Ainsi, dans ces commencements, dans cette enfance spirituelle, la crainte du Seigneur et la férule du maître se succèdent tour à tour, de sorte que ceux qui ont ces débuts à cœur sont tantôt dans l'un, tantôt dans l'autre de ces états. C'est pourquoi Jésus-Christ, parlant à l'Église, se donne ces deux titres : Vous m'appelez Maître et Seigneur, dit-il, et vous dites vrai, car je le suis \ Que nos novices reconnaissent ici leur place, et aient soin d'y rester constamment, lis ont besoin de la crainte qui les porte à effacer leurs péchés passés et à éviter ceux auxquels l'avenir les expose : La crainte du Seigneur chasse le péché*, soit celui qui est déjà commis, soit celui qui cherche à pénétrer dans le cœur. Elle chasse le premier par la péni-
J Eccli. x, 16. — * Inïe xxvi, 18. — * Ps. lxxxviu, 91, 39. — * Jean xiii, 13. — • Sooll. h 27.
tenee, et le Second par la résistance. Mais parce que la route qui mène à la yie est étroite et difficile, et que vqus p'êtp? que des enfants en Jésus-Christ, yops avez fepspift d'un ma|tre} d'un guide qui vous instruis vous dirige, vous soigne, vous cares^g, e) vous console, de peur que vous ne périssîpç sous la faiblesse de cet âge. C'est p.PÙrflWflL à ma place, le Prince et le Pasteur <Je n£ gltee vous adresse l'avertissement suivit ; Comme' de petits enfants nouvehqnjp}t r$fy désirez un lait pur et raisonnable, ppn aflft de rester éternellement dans cet état, mais afin de croître pour te satut f. Ce que ijïcrjture exprime plus clairement encore eq ppç termes : Réjouissez-vous, ô vous gui pieurieij surtlte (il s'agit de Jérusalem dqnt e}le par Je iei), sucez le lait, rassasiez-vous aù&fnameltes é$ la consolation; et quand vous aurez eié sevrés de ce lait, vous prendrez place au banqtiet de la gloire*.
8. Et c'est ici l'état plus avancé d'un enfant robuste qui vit sous la conduite de soi} père, qui a quitté le lait, et se nourrit de viandes plus solides. Il a oublié le passé, temps plein d'amertume et (le servitude ; 4 ne songe même plus au présent , ni aux consolations enfantines; il est exclusivement occupé de l'avenir, de la palme céleste qui l'attend, de la béatitude future qui lui est réservée, de l'avènement du grand Dieq et de sa gloire. 11 a quitté tout ce qui est de l'enfance, il ne s'occupe plus de ces consolations douces sans doute mais passagères. Entré dans les sentiments d'un homme parfait, il sent qu'il doit se consacrer aux intérêts de «en père, soupirer après son héritage, et en faire l'objet constant de ses pensée». Pçut-pn
ne dpplare-t-U jpa§ que Vfcéritqgp est Ja récompense du 4l5 px ppn du mercenaire î Lorsqu'il aurq dgnrié le repos à se$ bierir aimés, vienefra i'frerifage du $eimew, Çef héritage ce sont ses fils et leur réçomperjÇf €est le fruit (te (W$ entrailles f.
9. n est cependant encore un état plw élevé, des sentiments plus nobles : c'est (prsqup \e cœur complètpropat puriflé ne demande h Dieu que luHpêjup, «ywi éprquvp Par S» prppre pxpéripnpp que 1/3 Seigneur est bQn popr peu* qui é&Rprent en lui, pt jjour l'âme qui Jp çhprchpt De sprçp que cette «ne Vpcrie ayep nue affeptf oq profon4e, epuwe ip
Palmiste : Qu'y ff-*-i* au cfa m $W ia xerre
gue je mire m $çbws cle vous* Q nm Dieu ?
pnm eoewr et pria chair défaihenf, 4 ^ PiW de yioxi cœur, mm partage pou? V éternité* l >ttP â*nô ne p|ipf c6p plus ses intérêts, pi sa pljpité, ' m sa gloire, ni r|en au mQu4e, ,'wumr d'elle-paerne ne la tauqUe plu*- EUe 'est toute treusportée eh Dieu; Itynque pbjet 46 sp* désirs, c'est d'Être admise auprès 4u m, 4ws son sanctu4irp intime, dp s'unir à
lui pt 4'pu iouirr C'est que débarrassée de tout voile, plie contemple, daus to mesure de
ses forces, la gloire de son Pppu*, et se trans-
fprme k son iuwe, allant 4e clarté en piarté,
9PU& l'action du S&intrÊsprit. Aussi méritât-elle qu'pnlui 4^e : Vous Mes toute belle, ma fiien-aimée 8. £t à son teup elle ÎPSP répon-
drp : fyan bienrçimè esta moi et ie wù 4 lui 4 ?
Et ainsi l'épouse trouve sa félicité au spin 4p fc gloire, (fons les 4o|# PfttrpUçj» qu'«W? » §vpc son PpQH¥f
-rnmmmfff
SUR DIVBRS SUJETS.
<ea
SERMON IX
gur ces parole^ 4e VApMre aux P°m- !? 20: Ce S^" V * d'ifivisibh m Dieu, etc?
et sur cpg pépies (lu psaume lappçiY, 9
J'&mtem & que h 8e*9ww ma <& w dedans <fe moirtnêpae.
1. IMp fttoe nom l'enseigne i C*q\Çil y % <f invisible en Dieu Bit devenu intelligible pau* nom par la création. En effet, le mopda vu sible est un livre publie attaché avec une chaîne, (selon Triage) et pu chacun peut lire à km gré ty sagesse divine. Un jûqr le ciel eera plié comme un livre, parce que personne n'aura plus besoin d'y lire ; alora Sous les hommes seront instruit? par Dfcu même*. Et les créatures de la terre, eomroe celles du eiél, verront Dieu fape à face, et non plus dans un miroir et en figure. Elles çon» templeront en elle-même la divine sagesse. En attendant, l'âme humaine a besoin de la création, comme d'un véhicule qui l'élève jusqu'à la connaissance de son Créateur, tandis que la nature angélique, par un sort plus heureux et plus parfait, puise la connaissance de la création dans le Créateur même. Admirable privilège dont semble avoir joui, pour un moment du moins, cette âme bienheureuse qui vit le monde entier réuni dans un rayon de soleil. Le pape saint Grégoire parlant de ce miracle , au livre de ses dialogues : La création tout entière, ditil, est bien petite à qui voM te Qr4ai^W%\ Bienheureux donc ceux qui se rassasient dé la fleur du froment, qui ne sont pas condamnés i tirer péniblement le miel de la pierre et l'huile des flancs du rocher; qui né sont pas réduits à chercher la connaissance des grapdeurs invisibles de pieu dans l'étude des réalités visibles, qui les voient à découvert et en elles-mèjnes . Mais c'est là, nous l'avons déjà dit, la félicité des a.iges. Ce n'est pas le partage de la fragilité humaine.
2. Cherchons dope dans les ehoses créées l'intelligence des attributs invisibles de Dieu, Et si famé les entend à l'aide des autres créa*
tares, ello m putger* un* connaissance bien plus vive et plus profonde dans la créature faite à l'image du Créateur, c'est-à-dire en elle-même. Entre les créatures qui habitent sous lis spleil, aucune n'est plus voisine de Dieu que l'âme humaine, en sorte que le Prophète ç eu raison de dire à Dieu même ; Heureux V homme qui met en vous son appui I Il a disposé en son cœur de mystérieuses assemions. Et un peu plus loin : Ils iront de vertu en vertu; Ùs verront le Dieu des dieux çn Sion1. C'est pour cela, mes frères, que nous vous exhortons sans cesse à marcher dans lès voies du cœur, à tenir constamment votre âme en vos mains, à écouter Dieu qui vous parle, car il vous tiendra un langage pacifique \ Hais à qui le tiendra-t-il ? A son peuple, à ses saints. Et qui est son peuple? Qupjsfqgt ses saints? Ceux qui rentrent en eux-mêmes ; aussi il est dit ensuite : Il tiendra ce langage à ceux qui rentrent dans leur cœur.
3. Dans ces paroles nous avons l'habitude de comprendre trois sortes de personnes à qui seules Dieu fait entendre des paroles de pajx. comrçie un putre Prophète ne sauvait que trois tommes, Noé, Daniel et Job % , exprimant les mêmes classes de personnes, mais dans un ordre opposé, à savoir, ceux qui gardent la continence, les prélats et les gens mariés. Encore faut-il que ceux qui se sèvrent des plaisirs charnels s'appliquent aux délices du cœur, aux désirs spirituels. C'est pourquoi Daniel est appelé par l'Auge un homme' de désirs*. U faut aussi que les prélats soient plus jaloux de se rendre util s que de dominer, car la sainteté est leur p.v toge, et le Psalmiste les appeile tout spécialement des saints. Il faut enûn que les gens
1 Jean vi, 45, -. * Ltv, If, cb, xsxy.
* P* ucaw, 6, 8, *- • Esécb. xxv, 14, — • Dan, x, n.
mariés ne violent pas les commandements de Dieu, afin de mériter d'être nommés le peuple du Seigneur, les brebis de son bercail.
4. Nous sommes même dans l'habitude de trouver ces trois degrés chez nous-mêmes (c'est le plus important objet de notre sollicitude). Ainsi le peuple est représenté par les frères employés aux divers offices du monastère, occupés aux choses extérieures, aux affaires populaires. Ceux qui rentrent en eux-mêmes sont les religieux cloitrés que rien ne détourne du soin de méditer combien le Seigneur est doux. Aux uns et aux autres Dieu adresse un langage de paix, parce qu'ils tendent tous au même but, par des routes différentes. C'est un agréable mélange que les sons de la harpe mariés à ceux du psaltérion ; ce dernier instrument n'est pas moins harmonieux que le premier, bien que les sons de la harpe soient graves, et ceux du psaltérion aigus. Néanmoins, Marie a choisi la meilleure part, encore que l'humble vie de Marthe ne soit peut-être pas d'un moindre mérite devant Dieu. Mais Marie est louée de son choix1, afin de nous apprendre qu'autant que cela dépend de nous, nous devons choisir la même part,
et qu'il faut supporter patiemment le rôle de Marthe, si on nous l'impose.
8. Enfin ces paroles, et à ses saints, intercalées dans le texte, s'adressent aux prélats à qui les deux vies, l'active etla contemplative sont nécessaires. A eux de veiller et de réunir les deux murailles qui viennent de deux directions opposées, puisqu'ils sont les vicaires de Jésus-Christ, la pierre angulaire. Il ne faut pas douter que leurs fonctions ne soient plus périlleuses que toutes les autres. Cependant s'ils les remplissent dignement, ils mériteront beaucoup d'honneur, et ils recevront la paix dans une mesure large et abondante, dans une mesure qui débordera de toutes parts, en sorte qu'on pourra justement dire d'eux : Dieu fera entendre à ses saints un tangage pacifique. Seriez-vous dans le doute de savoir quels sont ceux que le Prophète appelle des saints ? Ecoutez Isaïe : Ministres de notre Dieu, c'est vous qui serez appelés les saints du Seigneur ft. Je m'étais proposé de vous donner un exemple qui vous fît mieux connaître comment, par la considération de luimême, l'esprit de l'homme doit s'élever à la connaissance des choses spirituelles. Mais il me faut renvoyer cette explication à un autre jour et à un autre entretien.
SERMON X
Da la vie de Pâme ei de ses cinq sens:
1. Grande, je vous le déclare, mes trèschers, et inexcusable est notre négligence quand nous perdons le temps en pensées inutiles, d'autant que nous n'avons pas besoin de percer les nues, de traverser les mers pour trouver des pensées salutaires. Comme le dit Moïse s, la parole est près de nous, elle est sur nos lèvres, et dans notre cœur, et il nous est facile de rencontrer en nous une infinité d'occasions et de sources d'idées uti-
Mox, «. — « Deutér. au, 14.
les. D'ailleurs, si notre âme est assez ignorante, assez lâche pour ne pouvoir sonder son intérieur, qu'elle considère au moins ses actions extérieures et publiques. Une sérieuse réflexion lui permettra d'y trouver la sagesse. Il est écrit, en effet : Donnez occasion au sage et il deviendra plus sage encore*. Considérez donc, 6 âme Humaine, les services que vous rendez à votre corps. Vous lui donnez la vie et le sentiment. Cette vie que
Iwïe ai, fy — i Prov, uc, 9«
SUR DIVERS sujets:
tous répandez partout est uniforme, et l'œil, par exemple, ne vit pas d'une autre façon que le doigt ; mais il en est autrement du sentiment. 0 mon âme, fais donc en sorte que ton âme qui est Dieu opère en toi les mêmes effets. On ne saurait dire que l'âme a la vie si elle est privée de la connaissance de la vérité ; elle est plutôt morte en elle-même, comme aussi elle est privée de sentiment lorsqu'elle n'a pas la charité. La vérité est donc la vie de l'âme et la charité en est la sensibilité. Et ne vous étonnez pas si les âmes des impies connaissent quelquefois la vérité, bien qu'elles soient dénuées de charité, puisque vous rencontrez des corps qui possèdent la vie, sans aucun sentiment, comme les arbres et autres êtres semblables qui ont une certaine vie, mais qui n'ont pas d'âme. C'est ainsi que les âmes des méchants connaissent la vérité à l'aide de la raison naturelle, qui se trouve quelquefois aidée de la grâce, sans en être animée. Hais ceux à qui l'âme spirituelle infuse et la connaissance de la vérité et la charité, non comme un agent extérieur, mais comme leur âme propre, avec laquelle ils ne forment qu'un esprit, ceux-là, dis-je, ont de la vérité une connaissance indivisible, selon ce qui a été dit de la vie du corps. Car les choses, qu'elles soient grandes ou petites, vous les comprenez par une même connaissance.
2. Or, en 7 songeant bien, vous verrez qu'il y a dans la charité des variétés qui correspondent à nos cinq sens. Il y a l'amour pieux dont nous aimons nos parents; le doux attachement que nous portons à nos amis; l'amour juste que nous avons pour tous les hommes, un amour violent pour nos ennemis, et un amour saint et dévoué pour Dieu. Et en étudiant bien ces sentiments vous trouverez que chacun a son procédé particulier différent de celui des autres. Et s'il vous plaît d'y regarder de plus près encore, vous verrez que le premier, l'amour des parents, a quelque rapport avec le sens du toucher, en ce que ce sens s'exerce exclusivement sur les objets placés près du corps ; ainsi cet amour n'embrasse que ceux qui nous sont unis par le sang. Il y a même entre cet amour et ce sens cette autre analogie que de tous les sens le toucher est le seul qui soit répandu par tout le corps, comme ce sentiment est naturel à toute chair, si bien que les animaux eux-mêmes aiment leurs petits et en sont aimés. L'amour social semble se rapporter au sens du goût, à cause de la vive douceur qu'il procure et parce que ce
sens est particulièrement nécessaire à la vie humaine. Et je ne vois pas comment on peut appeler vivant, du moins de cette vie commune, un homme qui n'aime pas ceux au milieu desquels il passe ses jours. L'amour général que nous portons à tous les hommes ressemble à l'odorat qui perçoit les choses les plus éloignées ; s'il n'est pas tout à fait dénué de jouissance physique, cette jouissance est d'autant plus délicate qu'elle est plus étendue. L'ouïe saisit des objets plus éloignés encore, et rien n'est plus éloigné de celui qui aime que celui qui n'aime pas. Dans les autres sens il y a toujours quelque plaisir sensible, qui se rattache à la chair, tandis que l'ouïe semble totalement étrangère à la chair, pour se rattacher à cet amour dont toute la cause est l'obéissance. Or, l'obéissance appartient évidemment à ce sens de l'ouïe, puisque, nous l'avons dit, les autres affections ont en quelque sorte leur pi încipe dans la chair.
3. La vue a le plus d'analogie avec l'amour divin, en ce qu'elle est le sens le plus excellent, que sa nature est exceptionnelle, qu'elle est le plus subtil de tous, et saisit les objets les plus lointains. Il est bien vrai que l'odorat et l'ouïe perçoivent aussi des choses placées aune grande distance; mais ces sens attirent plutôt l'air qui leur rend ces choses sensibles. Il n'en est pas ainsi de la vue ; elle sort, pour ainsi dire, elle va aux objets. N'est-ce pas ce qui se passe dans nos affections? Nous attirons, pour ainsi dire, à nous, nos proches que bous aimons comme nous-mêmes ; nos ennemis, quand nous les aimons pour qu'ils nous ressemblent, et deviennent nos amis. Hais si nous aimons Dieu, comme il le mérite, de toutes nos forces, de toute notre âme, de tout notre cœur, c'est en lui que nous nous transportons, nous nous hâtons d'aller à celui qui est au-dessus de nous d'une manière ineffable.
4. Il est, du reste, évident que la vue est le plus noble de nossens, et que Fouie est préférable aux trois autres; que l'odorat l'emporte sur le goût et le toucher, en dignité, sinon en utilité ; enfin que le goût est supérieur au toucher. C'est ce qu'indique la disposition même de nos organes. Les yeux sont placés au sommet de la tête ; il est clair que les oreilles leur sont inférieures, comme le nez l'est aux oreilles, la bouche au nez, comme les mains, comme tous les organes du toucher le sont à la bouche. C'est ainsi que parmi les sens de l'âme nous en devons