PARABOLE III
Du combat spirituel.
1. Entre Jérusalem et Babylone, deux armées sont rangées en bataille. D'un côté, le vaillant David, à la tête de l'armée des vertus, armée terrible et habilemeut disposée ; de l'autre, Nabuchodonosor guidant les esprits de malice et la troupe tumultueuse des vices. Et voici que sort du cam p le jeune David, un soldat presqueenfant, novice, fraîchement entré dans la milice royale, et ceint par les mains de l'éternel David lui-même du glaive de la parole de Dieu, couvert d'une armure spirituelle ; il est animé d'un grand courage, et malgré Tordre du roi, il brûle d'impatience de s'illustrer bien plus que de terrasser l'ennemi. Il ^st porté sur un bouillant coursier qui est son propre corps : sa force se sent encore de la bonne chère du siècle ; il est dans toute sa chaude vigueur, ardent, impétueux, coursier tout à fait approprié au cavalier illustre qui le monte. Plein de dédain pour la discipline du camp, méprisant ses compagnons, et jouet d'une folle présomption, ce jeune soldat devance le reste de l'armée n'aspirant qu'à se faire un nom. David voyant son impétueuse présomption, lui fait dire par Salomon : Malheur à celui qui est seul; s'il tombe, il n'aura personne pour le relever1. Mais le jeune imprudent, indifférent à cet avis, et ne cherchant que l'occasion de déclarer sa force et son courage, de faire un coup d'éclat, aperçoit de loin, dans les rangs ennemis, et sous des armes de feu un adversaire, puissant en malice et en astuce ; les mains pleines de traits enflammés : il blessait plusieurs des siens, il en
tuait plusieurs, foulait aux pieds ses victimes, prenait de nombreux prisonniers, n'en relâchait aucun : c'était l'Esprit d'Impureté.
2. Notre soldat comptant se distinguer en attaquant cet adversaire, marche droit à lui, et pressant son cheval de l'éperon des jeûnes
1 Eccle. iv, 10.
et des veilles, il se rue sur son rival. Mais la Prudence lui crie par derrière ; Arrête , arrête ! Attends , lui crie à son tour la Discrétion : cris bientôt répétés par l'armée de David tout entière. Le malheureux fait semblant de ne pas entendre, et se précipite à sa perte sans même y songer. A cette vue, Nabuchodonosor frémit, et, pour se venger, il dresse des pièges. Deux Sœurs, la Superbe et la Vaine Gloire, s'approchent donc du soldat qui court à sa perte, elles lui crient perfidement : Courage! courage 1 Si bien que le malheureux , victime de sa crédulité , se précipite plus ardemment encore, sans même se douter des embûches qui l'enveloppent Alors l'esprit impur, rompu à ces sortes de combats, feint de prendre la fuite, et attire sur ses pas le pauvre abusé, jusqu'à ce que, Tayant entraîné au milieu de Babylone dont les portes étaient ouvertes , il le livre à ses compagnons pour devenir leur jouet. La Gourmandise et la Fornication se saisissent de son cheval dont il n'est plus maître. Il était déjà épuisé et demandait à se remettre de ses fatigues. Au milieu du combat, il s'était abattu sous son cavalier qu'il avait ainsi blessé gravement. Ceux qui s'en étaient emparé le soignent, lui donnent les mets de Babylone, l'engraissent et le prennent à leur service. En même temps la Colère, l'Envie et les autres vices se jettent sur le malheureux captif, et les pécheurs frappent sur son dos comme sur une enclume. La Fornication qui, dans sa fuite simulée, ne lui avait jusque-là montré que le dos, retourne vers lui son visage impudent, lui perce le cœur de ses flèches embrasées, lui décharge sur la tète son épée, le renverse, le foule aux pieds, et, le livrant à Nabuzardan, cuisinier du roi de Babylone, le gorge de viandes, et se joue de lui dans les plus dégoûtantes orgies : elle ne permet même pas aux vices honnêtes de mettre sur lui la main
PARABOLES
Elle le livre aux risées des plus viles goujats de la cuisine du roi, c'est-à-dire aux vices les plus honteux, les plus infâmes. Ainsi captif de ses ennemis, il est lié des chaînes de l'habitude mauvaise, et plongé dans le cachot du désespoir.
3. Cependant David, la tête voilée , pleurait et s'écriait : Absalon ! mon flls Absalon! Et appelant un de ses plus fidèles serviteurs, un serviteur éprouvé, la Crainte, il l'envoie à la recherche de son fils, et en même temps il ordonne à l'Obéissance d'accompagner la Crainte et de garder le jeune homme une fois délivré de prison. Arrivée auprès du prisonnier, la Crainte ranime , le retire du cachot, le débarrasse de ses liens conformément aux ordres qu'elle avait reçus, et le remet à l'Obéissance : elle lui rend son cheval, mais si fougueux, si rétif, qu'à peine reconnaît-il son maître. L'Obéissance le saisit, lui met un frein d'acier , malgré ses résistances, le dompte, y replace son maître en lui enseignant à reprendre sa force.
4. L'Obéissance ayant donc reçu des mains de la Crainte le soldat du Christ, le ramena en son pays par un autre chemin. Elle séjourna avec lui chez la Piété, afin que son cœur effarouché par la Crainte trouvât adoucissement et force dans la bonté paternelle
qui le rappelait. Elle s'arrêta ensuite chez la Science, afin que le fugitif apprît d'où il revenait et où il allait, qu'il sût se servir et de la Piété et de la Crainte, de façon à ne se laisser ni trop élever par la Piété ni trop abattre par la Crainte. On séjourna en troisième lieu chez la Force, afin d'y puiser l'énergie nécessaire pour achever cette longue course, puis en quatrième lieu chez le Conseil, afin d'agir désormais avec les lumières d'autrui , et de ne plus se soustraire aux lumières de TObéissance. La cinquième pause eut lieu chez l'Intelligence, afin que le jeune homme ne se guidât plus seulement sur les conseils humains , mais commençât à connaître la volonté de Dieu, volonté si bonne et si parfaite. Le soldat du Christ arriva à un sixième gîte, chez la Sagesse ; il était accompagné de ses hôtes qui ne le quittèrent pas; là il apprit à goûter exclusivement les choses de Dieu, et, comme Moïse du haut du mont Abarim, à contempler la terre objet des promesses divines1. De là on arrive à Jérusalem, au Royaume et à la Cité de David, à la vision de la Paix ; parvenus là les bienheureux, les pacifiques enfants de Dieu, après avoir tout sacrifié au-dedans et au-dehors d'eux-mêmes, partagent la joie du Seigneur et célèbrent l'éternel sabbat. Ainsi soit- il.
PARABOLE IV
De Jésus- Christ et de l'Eglise.
4. Le royaume des deux est semblable à un roi qui célèbre les noces de son fils *. Le jour des noces approchant, le Père demanda à son Fils quelle femme il voulait prendre pour épouse. Le Fils répondit qu'il avait depuis des siècles choisi l'Eglise. Mais, dit le Père, elle est captive en Egypte, et asservie à des travaux matériels et fangeux % elle y est
» Math, xxii, 2. — * Exode i, 14.
(a) Dans lca anciennes éditions, cette parabole est rejetée, avec la suivante, parmi les œuvres apocryphes de saint Bernard.
vendue au péché. Le cœur de Pharaon s'est endurci à son égard, sa main s'est appesantie sur elle, et la force seule pourra la lui arracher*. Eh bien! dit le Fils, moi votre main puissante, moi votre bras, j'entrerai armé en Egypte et je la délivrerai, et pour clore la bouche aux méchants, et la soustraire aux calomnies des hommes, dans la balance où on l'a pesée quand on l'a vendue au péché, à côté du prix pour lequel on Ta livrée, je met-
1 Deutér. xxxn, 49. — * Exode m.
VULGAIREMENT ATTRIBUÉES A SAINT BERNARD
irai mon sang, et mon sang, je n'en doute j£nir ensuite. Il lui fait dire par Osée un de pas, l'emportera, et mon jugement triom-^ses prophètes : Vous m'attendrez longtemps : phera. Assurément répliqua le Père. Mais la v et durant ce temps-là vous ri aurez ni prêtre, loi du mariage exige le consentement de la ni sacrifice *•
femme. — Il sera demandé. J'ai trouvé en David mon serviteur, un homme selon mon cœur. Je l'enverrai,s;i harpe àla main,vers l'Eglise : il lui parlera au cœur, il l'attirera, il adoucira son cœur aigri, il relèvera son âme habituée aux fanges de l'Egypte et gâtée par elles. David se met donc en route pour l'Egypte, et ayant préparé un épithalame délicieux il le chante et s'écrie : Ecoutez ma fille, et voyez. Prêtez l'oreille, oubliez votre peuple, oubliez la maison de votre père, et le roi soupirera après votre beauté, car il est le Seigneur votre Dieu l. Isaïe reçoit aussi Tordre de se joindre à David : il obéit et le suit, et à la vue de l'Eglise captive : Levez-vous, lui dit-il, levez-vous : revêtez-vous de la force du bras du Seigneur. Levez-vous, Jérusalem, levez-vous : brisez les chaînes attachées à votre cou, ô fille de Sion, fille captive *.
2. Beaucoup d'autres personnages, des patriarches, des prophètes vinrent tenir à l'Eglise le même langage : elle, comprenant enfin la grâce de Dieu qui lui venait en aide, se lève de la poussière et dit : Seigneur, vous vous êtes souvenu de moi : vous avez pitié de qui il vous plaît, et vous faites miséricorde à celui dont vous avez compassion s. Ensuite elle ajoute avec la sage Abigaïl : Qui m'accordera de devenir la servante des serviteurs de mon Dieu,etde leur laver les pieds k 7 Puis elle se lève, elle monte sur une ânesse, c'està-dire qu'elle dompte sa chair et suit les serviteurs du roi. Elle rencontre son fiancé joyeusement accouru à sa rencontre ; il la prend par la main, et la conduisant à son gré et lui faisant un accueil honorable,il l'introduit dans la capitale de ses états, et jusque dans la chambre de sa mère. Il la place sur le lit de la charité, il la pare de tous les ornements de la grâce ; de sa main gauche il lui soutient la tète, et de la main droite il la tien embrassée. Filles de Jérusalem, s'écriet-il, je vous en conjure, ne réveillez pas ma bien-aimée qu'elle ne le veuille *. Autour de son lit il met en sentinelle soixante des plus forts d'Israël, soixante héros dressés au combat ; chacun a l'épée au côté pour prévenir les surprises de la nuit. Puis donnant à sa fiancée un baiser de la bouche 6, il lui dit adieu et s'en va en un pays éloigné prendre possession d'un trône, se proposant de reve-
1 Ps. xuv, 11, 12. — * Isa. u,9. 1, 2.— 8 Exode xxxiii, 19. — * I Rois xxv, 41. — «Cantiq. n, 6, 7. — • Id. i, t.
3. Cependant le Pharaon égyptien voulant profiter de l'absence de l'époux rassemble son armée : Venez, dit-il, je vais poursuivre ma proie, je l'atteindrai, je partagerai les dépouilles et mon âme sera remplie de joie : je tirerai mon glaive dufourreau,etma main sèmera partout la mort *. Il part déployant toute sa fureur et sa malice, et déclare à l'Eglise une guerre mortelle. Il se jette sur son camp, il s'empare de Pierre et de son frère André et les cloueà une croix; il tranche la tête de Paul, il exile Jean, il fait écorcher Barthélémy, lapider Etienne , brûler vifs Laurent et Vincent, il remplit la terre de supplices, de morts et de sang. On jette au vent les restes des serviteurs de Dieu devenus la pâture des oiseaux du ciel, et les corps des saints sont exposés aux bêtes de la terre. On verse comme l'eau le sang innocent autour de Jérusalem \ L'Eglise voyant ses plus fortes colonnes renversées, gémit en proie à une amertume profonde. Mais le sol de l'Eglise engraissé du sang des martyrs produit bientôt une merveilleuse moisson de fidèles ; et chaque grain de cette moisson donne naissance à des milliers d'autres et l'Eglise triomphe par les moyens même qui la devaient détruire.
4. A ce spectacle, l'ennemi cruel et malin frémit, il a recours à ses armes ordinaires l'artifice et la ruse : il suspend la persécution, concentre ses forces, remet l'épée au fourreau et change de tactique . Il n'est pas, ditil, de pire ennemi que celui qu'on a chez soi. Semons donc la discorde parmi les chefs de nos ennemis, et égarons-les en des routes sans issues \ lis auront beau répéter la paix! la paix ! il n'y aura pas de paix pour eux 8. Je susciterai parmi eux des chismes etdes hérésies, et je mettrai partout le trouble de la guerre civile ; ils tomberont plus aisément sous leurs propres coups que sous les miens. 11 dit et bientôt cette armée de l'Eglise qui lui semblait naguère si redoutable par son bel ordre, lui parut moins terrible. En effet, les soldats se portent des coups muluels,des blessures considérables,deviennent la risée de leurs adversaires, et causent ainsi à l'Eglise un deuil amer et de cruelles douleurs. Ses premières amertumes sont rendues plus amères quand elle voit ses enfants s'en-
* Osée in, 3, 4. — » Exode s v, 6. — * Ps. lxxviii, 2, 3. — * Ps. evi, 40. — * Jérem. vi, 14.
PARABOLES
tre-déchirer comme des vipères dans le sein de leur mère. Mais aidés de la cour céleste, les vaillants soldats voyant les ruses perfides de l'ennemi, reprennent courage et saisissent les armes de la foi. Ils extirpent le mal qui régnait au milieu d'eux. Alexandre et les siens attaquent Arius, Augustin les Manichéens et une foule d'autres hérétiques; Jérôme se jette sur l'épicurien Jovinien ; d'autres se chargent de combattre d'autres erreurs et d'autres schismes qui infectaient l'Eglise, et ils en font un tel carnage, ou les chassent si loin du camp qu'ils rendent à l'Eglise la paix et la joie.
5. Mais hélas ! hélas ! si la mer n'est pas sans orages, cette vie n'est jamais non plus sans tentations, et la paix durable et solide n'est que dans la patrie. A la vue de ce calme, l'homme de péché est en proie à l'envie ; il grince des dents, il sèche de dépit, et méditant de nouvelles luttes il a recours aux armes les plus spirituelles.il assemble ses meilleurs généraux, l'esprit de Fornication, l'esprit de Gourmandise , l'esprit d'Avarice. Vous le voyez, leur dit-il, nous échouons, le monde entier se met à leur suite. Mais il faut qu'ils éprouvent encore la puissance de nos armes, eux qui se vantent d'avoir échappé à nos pièges. Il dit, et les envoie dans le camp de l'Eglise. Ceux-ci surprennent les Chrétiens pendant la nuit, endormis, plongés dans l'ivresse (car ceux qui dorment ainsi dans l'ivresse, le font la nuit * ), et ils jettent le trouble partout. Bientôt, en effet, ceux qui s'aiment eux-mêmes, qui cherchent leurs intérêts plutôt que les intérêts de Jésus- Christ, s'emparent du sanctuaire de Dieu comme de leur héritage,et le souillent*. Les offrandes consacrées au Seigneur deviennent la satisfaction de leurs volontés et de leurs passions. Ils font servir les titres et les digni: tés ecclésiastiques à leur avarice,à leur ambition et àleur vanité. Us dépouillent l'Eglise gémissante de cette robe de charité, robe sans couture,d'unseul tissu8 : de ce manteau empourpré d'un sang précieux, jeté par l'Epouxsurla nudité de l'Epouse; ils lui ravissent les autres ornements de la religion,malgré ses réclamations et ses résistances ; après lui avoir totalement enlevé des dépouilles qui n'ont pas servi à les couvrir eux-mêmes, ils ont laissé nue celle qu'ils devaient parer
1 1 Thess. v, 1. — * Ps. lxxiii, "?. — * Jean xix, 23.
et garder : ils ont troublé le repos dont elle jouissait, et l'ont eontrainte,du moins dans la mesure de leurs forces, à s'enfuir du monde.
6. Mais elle, criant, pleurant, honteuse de sa nudité, exposée sans voiles aux risées insultantes de la foule, conjure les fils de ses entrailles d'avoir pitié d'elle : ses prières ne rencontrent que moqueries. Alors ramassant, du mieux qu'elle peut, quelques lambeaux de la vie régulière et monastique, échappés à peine aux mains des voleurs, elle les serre autour de son cœur et de ses parties vitales et demande qu'au moins on les lui laisse comme une consolation. On ne l'écoute pas. Ses gardiens sont les premiers à la dépouiller et à lui ôter ces débris, afin que la honte de sa nudité la force ou à quitter le monde ou à périr sous le froid glacial de leur malice. Ils feignent pourtant d'avoir pour elle un peu de compassion, et s'efforcent de lui vendre une robe tissue de fausses vertus ou de vices déguisés et fabriqués par les mains de l'hypocrisie. Mais elle la repousse avec horreur et refuse même de la voir. Elle ne connaît qu'une robe faite par les mains de la Sagesse, teinte et empourprée du sang de l'Agneau, que lui a laissée son époux mais que ses enfants lui ont enlevée. Elle n'en veut pas d'autre; elle rejette, elle repousse tout autre vêtement, et c'est aussi pour cela qu'elle est elle-même délaissée, dédaignée et couverte d'opprobre.
7. Voilà la pe'inture du temps où nous vivons, de l'ère périlleuse où l'Eglise voit ses amertumes grandir au sein de la paix *. Ces trois malheurs sont passés; reste un quatrième : c'est l'ange de Satan qui doit un jour se transformer en ange de lumière ; établir son trône dans le temple de Dieu, et se faire adorer comme s'il était Dieu. Il commence à réaliser ce mystère d'iniquité f, par l'organe de ses émissaires qui déjà crient pai> tout à l'Eglise : // est ici : Il est là *. Mais, ô épouse du Christ, n'en croyez rien ; ne sortez pas de votre demeure; attendez votre époux; il ne vous dédaigne point, il ne vous oublie point dans vos afflictions. Il viendra à vous à la quatrième veille de la nuit, en marchant sur les eaux de la mer \ Venez, Seigneur, venez la délivrer ; venez, Dieu des vertus, qui vivez et régnez dans tous les siècles des siècles. Ainsi Jsoit-il.
1 Isaïe xxxvhi, 17. — * Thess. n, 3, 10. — »Luoxvn, 23. — * Malh. xrv, 25.
VULGAIREMENT ATTRIBUÉES A SAINT BERNARD
PARABOLE V
De la Foi, de f Espérance et de la Charité.
4 . Un roi noble et puissant avait trois filles, la Foi, l'Espérance, la Charité. Il leur a donné une très-belle cité qui est l'âme humaine dans laquelle se trouvent trois forteresses, la raison, l'appétit concupiscible et l'appétit irascible: il donna la première à la Poi, la seconde à l'Espérance et la troisième à la Charité. La Foi reçut la direction de la raison: la foi est en effet sans mérite lorsqu'elle se fonde sur les démonstrations de l'expérience. L'Espérance fut chargée de gouverner la partie concupiscible : nous ne pouvons désirer les choses que nous voyons mais celles que nous attendons, et les choses visibles ne sont pas l'objet de l'espérance. Enfin la Charité reçut la puissance sur l'appétit irascible ; la chaleur fut chargée de maîtriser la chaleur, afin que l'ardeur de la vertu dominât l'ardeur de la vertu, ou plutôt que l'ardeur naturelle se transformât en ferveur surnaturelle. Ces trois sœurs ayant pris possession de leurs demeures voulurent y mettre l'ordre et l'harmonie, selon leur pouvoir. La Foi confia la porte de son château à la Prudence, afin que celle-ci lui gardât ses droits, et retint la raison dans les limites. Et pour lui donner plus d'autorité elle lui associa l'obéissance: et afin que l'obéissance vînt à bout de sa tâche et pût endurer la fatigue, elle lui donna pour aide la Patience; pour qu'elle vînt plus facilement à bout de la famille inférieure des sens et des actes, elle lui adjoignit la Discrétion. Enfin, pour établir partout la décence et l'harmonie, conformément au précepte de l'Apôtre1, à ces aides elleajoute l'Ordre.La Discipline placée à l'entrée de cette demeure doit la fermer à la Malédiction (maudite en effet lamaison d'où la discipline est absente).
2. L'espérance, de son côté, confia le gouvernement de son château à la Sobriété; elle la chargea de régler l'appétit concupiscible;
de maintenir ses droits' sur lui, et de tenir dans la sujétion les principaux habitants de cette région. Mais pour l'aider à bien régler les volontés et les plaisirs, elle lui envoya la Discrétion. Elle lui adjoignit la Continence contre la concupiscence charnelle, la Constance contre la concupiscence des yeux, et l'Humilité contre l'ambiti on mondaine. Et pour empêcher la disette de pénétrer dans cet asile, elle place à l'entrée le Silence. Salomon a dit en effet : Là où on parle beaucoup, la misère abonde l .
3. Quant à la Charité, elle commit à la Piété, son amie, le soin de sa résidence située au midi : elle remit en ses mains tous ses intérêts, et lui donna pour serviteurs d'abord la Propreté du corps, puis des exercices convenables : la lecture, la méditation, la prière, 1rs affection s spirituelles. Pour empêcher la pauvreté d'avoir accès en ce lieu, et de troubler la félicité des enfants de Dieu parvenus au septième degré1, c'est-à-dire à la perfection de la béatitude, où ils se divertissent et se réjouissent dans la maison de la Charité, elle confia à la Paix la garde de l'entrée de ce séjour. Leurs demeures ainsi réglées, les trois princesses constituèrent prévôt, ou économe de la cité tout entière, le Libre-Arbitre.
4. Après quoi ces trois royales filles retournèrent chez leur père. Mais l'homme ennemi, survenant et voyant l'ordre et la gloire de la cité, en conçut de la jalousie, et dirigea contre elle ses adresses et ses ruses. Il essaya d'y pénétrer en corrompant deux des principaux habitants, la Discrétion et la Dispensation, et introduisit son armée par les portes du Rationalisme et de la Concupiscence. Le gouverneur de la cité, le Libre- Arbitre, aux mains duquel le père de famille, en partant, avait tout laissé, est chargé de fers
* 1 Ce*, xxvj 40.
* Prov. xiv, 23. — « Math, v, 9.
PARABOLES
et jeté au cachot. Les gardes de la Raison sont précipités du haut de la citadelle, et bientôt la Foi se trouve assaillie par le Blasphème à qui s'adjoignent les contradictions, les troubles, la confusion et leur suite confuse : ils ravagent, ils pillent, ils saccagent tout dans la Raison : ils tuent la garde placée à l'entrée, à savoir la Discipline, et laissent à tout le monde la liberté d'entrer dans la place et d'en sortir.
5. Or, la Luxure ayant pénétré dans la maison de l'Espérance, dans l'appétit concupiscible, et s'y ayant établie en souveraine, la bouleverse de fond en comble : elle livre la Continence à la Concupiscence charnelle, la Constance à la Concupiscence des yeux, l'Humilité à l'ambition mondaine, et expose ces vertus aux insultes de ces vices. Le Silence qui gardait le seuil est tué, et la porte est livrée à tout venant. La Sobriété et ses compagnes sont ou égorgées, ou emprisonnées, ou exilées. L'ennemi monte ensuite à la Citadelle : la Paix, préposée à la porte de la souveraine Félicité, est mise à mort, et la Misère y pénètre. Bientôt l'Orgueil monte aussi dans la citadelle, Car^ dit le Prophète, F Orgueil de vos ennemis monte toujours i . Elle en bannit la Piété et condamne le cortège de la Piété et de la Paix, soit à la mort, soit à l'exil. Le sanctuaire de Dieu est ouvert au premier venu. Les mystères les plus saints dont la vue et l'accès avaient été réservés jusque là aux enfants deLévi, sont profanés, saccagés et portés à Babylone, et les concubines-du roi boivent dans les coupes sacrées. C'est ainsi que la ville fut prise et ravagée, et que son ignominie égala sa gloire.
6. Dans cette confusion, un courrier parti de la ville porta ces tristes nouvelles aux souveraines. Dans leur affliction, elles courent se jeter aux pieds de leur père et lui demandent du secours ; et, comme il se plaignait de la négligence du Libre-Arbitre à
1 Pi>. lxxixi, 23.
garder la place confiée à ses soins : Hélas 1 mon père, lui dirent-elles, que peut le Libre- Arbitre sans l'aide de la grâce? Je lui donnerai cette grâce, dit-il ; mais que la Crainte prenne les devants pour préparer la route. La Crainte quitte donc le Seigneur, vient dans la cité, tenant en main le bâton de la Discipline : elle trouve la porte de la difficulté fermée et barricadée par la Mauvaise Habitude. Cette porte était gardée par l'arrogante et malhonnête licence de la chair, qui, hostile à la Crainte, l'insulte et l'outrage. Mais la Crainte, secondée par les efforts de la Confiance, brise les résistances de la Mauvaise habitude, renverse la porte de la Difficulté, charge de reproches cette misérable, et la frappe jusqu'à la faire mourir avec le bâton de la Discipline dont sa main était armée. Puis, dressant sur les portes l'étendard de la grâce qui accourait à son secours, elle sème ainsi l'effroi dans toute la ville. La Grâce entre après elle , accompagnée de l'armée des vertus célestes. Bientôt l'ennemi a disparu, et les Vertus ont repris leurs positions habituelles. La Discrétion et la Dispensa tion s'avancent, s'accusent, et reconnaissent qu'elles ont été surprises : elles implorent leur pardon. Le Libre-Arbitre sort de ses chaînes, s'avance à la rencontre de la Grâce, dont le règne lui promet la délivrance. On prépare un festin aux filles du roi, et on dresse à chacune une table convenable. Sur la table de la Foi, on sert le pain de la douleur, l'eau de l'affliction, et les aliments de la pénitence ; sur la table de l'Espérance, un pain fortifiant, l'huile qui réjouit le visage de l'homme, et les autres mets de la consolation ; sur la table de la Charité, le pain de la vie, le vin de la joie et toutes les délices du paradis. Elles entrent, elles mangent et elles gardent la cité. Mais si Dieu n'en est lui-même le défenseur, il veillera inutilement celui qui prétend la garder1.
1 Ps. cxxvr, 1.