PREMIÈRE PARABOLE
J)u combat spirituel (ou de la fuite et du retour de l'enfant prodigue)
1. Dieu tout-puissant, roi souverainement riche, après avoir fait l'homme, l'avait honoré de la qualité de fils.Commeàun enfant délicat, il lui avait donné pour maîtres, la loi, les prophètes, et d'autres guides et tuteurs jusqu'à ce qu'il eût atteint l'âge de la perfection. Il l'avait instruit et averti ; il l'avait établi le maître du paradis, lui montrant tous les trésors de la gloire, et les lui promettant s'il lui restait fidèle. Et pour que rien ne manquât à sa félicité, il le dota de liberté afin qu'il fit le bien volontairement et sans contrainte. L'homme ayant reçu le don de la liberté du bien et du mal, commença à prendre son bonheur en dégoût, et voulut connaître par expérience le bien et le mal. Sorti du paradis de la bonne conscience et cherchant curieusement des nouveautés inconnues, lui qui ne savait encore que le bien, il abandonna les lois et les préceptes que son père lui avait imposés, et contre sa défense, il mangea le fruit de l'arbre de la science du bien et du mal. Bientôt le malheureux se cacha, s'enfuit loin de Dieu, et, enfant insensé, s'en alla vagabond à travers les montagnes de l'orgueil, les vallées de la curiosité, les plaines de la licence, les bois de la luxure, les marais fangeux des voluptés [charnelles, à travers les flots des soucis du siècle.
2. Hais l'antique brigand, apercevant cet enfant sans gardien , et le voyant errer sans guide loin delà maison de son père, s'approcha, et, avec la main d'une malheureuse persuasion, lui présenta les fruits de la désobéissance.Il obtint son consentement,attaqua
cet infortuné, le jeta à terre,c'est-à-dire dans les désirs terrestres, et lui enchaîna les pieds c'est-à-dire les affections et les œuvres dans les fortes chaînes de la concupiscence mondaine. Il lui boucha aussi les yeux, l'embarqua sur le vaisseau d'unefausse sécurité,qui, poussé par le vent de la flatterie, le porta dans la région lointaine de la dissemblance. Arrivé dans ce pays si différent du sien, il y fut vendu à des passants. Le voilà dressé à paître des pourceaux et à manger des glands comme eux.il oublie ce qu'il savait, il apprend ce qu'il ne savait pas, l'esclavage. Enchaîné dans la prison du désespoir, où les impies tournoient sans cesse, il est réduit à moudre sous la meule d'une cruelle évolution les fruits d'une mauvaise conscience. Quelle douleur ! 3. Où est maintenant ce père si puissant, si doux et si libéral? Peut-il oublier le fils de ses entrailles? Non, non, il ne l'oublie pas, il en a pitié, il est affligé et désolé de l'absence et de la perte de son fils. Il s'informe auprès de ses amis, il presse ses serviteurs, il envoie tout le monde à sa recherche, lin de ces serviteurs, la Crainte, sur l'ordre de son maître, courant sur les traces du fugitif, trouve le fils du roi au fond d'un cachot, souillé des fanges charnelles du péché, enchaîné par les mauvaises habitudes, misérable, fou, plein de sécurité, et riant de ses misères. A force de paroles et de coups, le serviteur presse le captif de sortir, de revenir vers son père, et le rend si confus qu'il reste couché et collé à la terre comme un homme prêt à mourir. Un autre serviteur, nommé l'Espérance survient, et, à h vue du fils du
PARABOLES
roi que la Crainte a abattu au lieu de le relever elle s'approche doucement, elle prend l'infortuné, elle le tire de sa fange, elle lui soulève la tête, elle lui offre la robe de la consolation, et lui essuyant les yeux et le visage : Hélas I lui dit-elle combien de serviteurs dans la maison de votre père ont du pain en abondance, et vous ici vous mourez de faim ! Levez-vous, je vous prie, retournez vers votre père, et dites-lui t Traitez-moi comme un mercenaire. A ces mots l'infortuné, à peine revenu à lui-même : Etes-vous l'Espérance, dit-il? Comment l'Espérance at-elle donc pu pénétrer au fond de l'horrible abîme du désespoir où je suis plongé ? Oui, oui, répliqua le serviteur, je suisl'Espérance, Votre père m'envoie à votre aide, je ne dois pas vous quitter que je ne vous aie ramené dans la maison de votre père, et jusque dans la chambre de votre mère. 0 secours inespéré s'écrie l'enfant ; ô douce consolation démon malheur ! O vous l'une et non la moindre des trois gardiennes de la chambre du roi ! Voyez la profondeur de mon cachot ; voyez me3 chaînes déjà en partie rompues à votre arrivée ; voyez l'immense multitude de geôliers qui me tiennent ici, leur force, leur promptitude, leur adresse Hais l'Espérance lui répond.: soyez sans crainte. Celui qui nous aide est miséricordieux ; celui qui combat pour nous est toutpuissant ; nous avons le nombre pour nous. Et puis je vous amène un cheval que votre père vous envoie, c'est le Désir. Montez dessus et sous ma conduite, vous partirez sans avoir de danger à courir. Elle dit, et ayant disposé sur le cheval les deux coussins de la Dévotion, attaché aux pieds du voyageur les éperons des bons exemples, elle fait monter le fils du roi sur le cheval : on oublia le frein tant on était pressé départir. Le cheval ainsi libre part et vole; tiré par l'Espérance et pressé par les menaces et les coups de la Crainte. A ce spectacle; les princes d'Edom se troublent, les vaillants de Moab sont saisis de terreur, et les habitants de Chanaan sont frappés de stupeur. Ah! que la force de votre bras les glace d'épouvante ; qu'ils restent immobiles comme le roc, sur le passage de votre flls, Seigneur, de ce fils qui est votre héritage *. Cependant cette fujtc précipitée ne fut pas sans danger : les voyageurs n'avaient pris ni mesures, ni conseil.
4. C'est pourquoi la Prudence, envoyée par le père, accourt ; la Prudence, une des
premières princesses]"du palais ; elle est accompagnée de la Tempérance son amie.
Arrêtant nos voyageurs dans leur course : Halte, je vous prie, halte, s'écrie-t-elle 1 car notre Salomon nous a dit : Celui qui se précipite ne peut manquer de se blesser1. Vous vous blesserez en courant si vite, et si vous vous blessez vous tomberez, et si vous tombez vous rendez à ses ennemis le prince que vous avez entrepris de ramener à son père. Qu'il fasse une chute, ses ennemis s'empareront de lui. En parlant ainsi, elle met le frein de la Discrétion au bouillant coursier du Désir, et en confie les rênes aux mains de laTempérance.Et comme la Crainte se plaignait sans cesse du retard apporté à la fuite, de la proximité et de la force de l'ennemi : Retire-toi, Satan, lui dit la Prudence, tu nous es un scandale. Le Seigneur est notre force, il est notre salut. Et voilà que la Force vaillant soldat du Seigneur, accourant à travers le champ delà Confiance, tirel'épée de la Joie : Soyez sans crainte, dit-elle, nous sommes plus nombreux que nos adversaires. Sur quoi la Prudence, initiée aux desseins de la cour céleste, se mit à dire : Prenez garde, je vous prie, i l héritage vers lequel on cornmence par se précipiter n'est pas béni sur la fin*, c'est l'avis de notre Salomon. Partez donc et marchez avec moins d'ardeur que de circonspection. Les ennemis sont sur notre chemin, et leur habitude est de dresser des embûches aux carrefours et dansles défilés. Je vais vous précéder : suivez toujours la route de la justice,et nous vous introduirons bientôt dans le camp de la Sagesse : il n'est pas loin, puisqu'il est dit de la Sagesse : En désirant la Sagesse apprenez la Justice '.
5. Ils marchent donc. La Crainte les presse, l'Espérance les attire, la Force les rassure, la Tempérance les modère, la Prudence les instruit, la Justice les conduit et les mène par le vrai chemin. Le fils du roi approche du camp de la Sagesse qui n'a pas plus tôt appris l'arrivée de ce nouvel hôte qu'elle va au-devant de lui ; elle prévient celui qui la désire, elle vole à sa rencontre et s'oflTre à lui toute joyeuse. Maisle camp était entouré du fossé profond de l'Humilité, et au-dessus s'élevait jusqu'au ciel le mur aussi fort que beau de l'Obéissance, mur orné partout d'une merveilleuse peinture, celle des histoires des bons exemples. Ce mur était couronné de créneaux: des milliers de boucliers y étaient suspendus, avec toutes sortes d'armures puis-
* Exode zv, 15, S 6.
.* Pro. xix, 2. — « Id. xx, 2t. — » Eccli. i, 3.
VULGAIREMENT ATTRIBUÉES A SAINT BERNARD
santés. La porte de la Profession était ouverte à tout le monde. Le portier, debout sur le seuil, introduisait ceux qui étaient dignes de cet accueil, il écartait les indignes. Au-dessus de la porte un hérault criait : Que ceux qui aiment la Sagesse approchent, ils la trouveront, et après l'avoir trouvée, ils seront heureux dans sa possession. Le fils du roi introduit par la Sagesse en personne,ou plutôt porté sur ses bras, entouré des hommages des serviteurs du roi, est conduit à la forteresse située au milieu de la ville, là où la sagesse s'est bâti un palais soutenu par sept colonnes, où elle s'est assujéti les nations, et où sa vertu a courbé les têtes orgueilleuses et superbes. Là on le place sur le lit de la Sagesse, sur ce lit qu'entourent soixante des plus forts d'Israël, tenant tous leur épée sur la cuisse. Arrive le roi David, au son du tambourinées chœurs et de tous les instruments. Il est suivi des autres paranymphesde la cour céleste, tous transportés de joie, et plus heureux de la pénitence d'un pécheur que delà persévérance de quatre-vingt-dix-neuf justes qui n'ont pas besoin de pénitence.
6. Hais voilà que de l'aquilon fond un tourbillon violent, un feu, qui enveloppent la maison,la secouent et jettent le trouble dans le camp de la Sagesse. Pharaon s'avance avec ses chars et ses cavaliers, et poursuit Israël en sa fuite1* Iduméens, Ismaélites, Hoabites, Agaréniens,Gébal,Ammon, Amalec, les étrangers unis aux habitants de Tyr se sont ligués contre lui. Le terrible Assur, l'exterminateur, s'est joint à eux2. Enfin la place estassiégée. Déjà les tentations dressent leurs machines: l'ennemi est de tous les côtés, dragon en embuscade, lion à découvert, il pousse ses compagnons, il lance des feux, 1 perce les murailles, il échauffe la mêlée, il multiplie les artifices, il menace de ruiner ila ville. Dans la place régnent la terreur et l'épouvante. Une attaque si violente et si imprévue sème le trouble dans tous les cœurs, Tout le monde chancelle comme un homme sous le poids de l'ivresse ; plus de sagesse, elle est dévorée; dans cette détresse, les assiégés crient vers Dieu*. On court au donjon de la Sagesse; on y porté ces mauvaises nouvelles, et on lui demande conseil. La Prudence après s'être recueillie consulte la Sagesse sur ce qu'il faut faire. Celle-ci décide que, sur l'heure et sans retard, il faut aller demander secours au Roi. Mais, dit-elle, qui donc ira pour nous? La Prière, répond
1 Exode xiv, 5, 8. — » Pa. lxxxii, 6, 9. — » P». cvi, 7, «S.
la Sagesse, et pour aller plus vite qu'elle monte le cheval de la Foi. On cherche la Prière et on la cherche longtemps,on a peine à la trouver au milieu de tout ce tumulte. Elle monte sur le cheval de. la Foi, prend la route du ciel, et ne s'arrête qu'à la porte de Dieu qu'elle franchit au milieu des hymnes et des cantiques, comme un serviteur familier de la maison; elle approche avec confiance du trône de la grâce et expose l'extrémité où la place est réduite. Le Roi apprenant le danger de son fils se tourne vers la compagne qui partage son empire, vers la Charité. Qui doncenverrai-je, dit-il? Qui va courir vers mon fils? Moi, dit-elle ; envoyez-moi. Et le Roi : Oui, dit-il, allez, vous réussirez à le délivrer. Partez, et agissez. La Reine du ciel quitte sur-le-champ la compagnie du Roi, accompagnée delà cour céleste tout entière ; elle entre dans la place assiégée que sa présence remplit décourage et de joie. Elle calme les cœurs émus, elle apaise le trouble ; elle rend la lumière aux malheureux, et la confiance aux timides. L'Espérance qui s'était presque enfuie, et la Force presque abattue reviennent. L'armée de la Sagesse reprend courage. Cependant les ennemis qui assiègent la ville se demandent la cause de cette joie extraordinaire. Telle n'était pas hier et avant-hier l'attitude de la place. Ahl malheur à nous! Dieu est arrivé dans leur camp. Malheur à nous ! Fuyons Israël. Le Seigneur combat pour eux. Alors l'ennemi prend la fuite : la grâce de Dieu inonde de ses flots la cité de Dieu, le Très-Haut sanctifie son tabernacle, Dieu réside au mileu d'elle, elle restera inébranlable; Dieu lui viendra en aide dès le matin. Le trouble agite les nations ; les empires s'inclinent et penchent vers leur ruine; à la voix de Dieu la terre s'est ébranlée. Mais nous avons avec nous le dieu des vertus; le dieu de Jacob est notre protecteur. La Charité-Reine prenant donc le fils du Roi, son enfant, l'emporte au ciel, et le rend à son Père. Et le Père venant à sa rencontre, avec calme et sérénité: Vite, s'écrie-t-il, apportez-lui sa première robe, et l'en revêtez ; donnez un anneau à sa main, des chaussures à ses pieds. Amenez le veau gras, et tuerie. Il faut se réjouir et faire bonne chère, car mon fils était mort, il est ressuscité ; il était perdu, le voilà retrouvé *.
7. Remarquez quatre choses dans la délivrance de cet enfant. Premièrement, sa pé-
1 Pb. xlv 5, 8.
PARABOLES
nitencc, mais une pénitence insensée ; secondement, sa fuite, mais téméraire et déraisonnable; troisièmement, ses combats, mais dos combats hésitants et timides ; quatrièmement, sa victoire forte et sage. Tout cela se rencontro dans quiconque fuit le
monde. Car, d'abord, il est réduit au besoin, et à la folie ; ensuite il est téméraire et emporté dans la prospérité ; en troisième lieu, il est timide et pusillanime dans l'adversité, enfin il devient prudent, éclairé, parfait sous l'empire de la Charité.
PARABOLE II
Du combat spirituel (ou encore de la lutte des vices et des vertus).
1. Entre Babylone et Jérusalem point de paix, mais guerre éternelle. Chacune de ces villes a son Roi. Le roi de Jérusalem est lt Seigneur Jésus ; le démon est le roi de Babylone. Et comme l'un règne avec la justice et l'autre par la malice, le roi de Babylone cherche par les esprits impurs ses ministres, à séduire et à attirer les habitants de Jérusalem et à les rendre esclaves du mal. Mais la sentinelle placée sur les murs de Jérusalem ayant vu emmener un des habitants de la cité sainte envoya aussitôt prévenir le prince qu'on venait de lui enlever un de ses sujets pour le traîner captif à Babylone. Le roi appelant un de ses serviteurs, l'esprit de Crainte, soldat excellent en ces rencontres : Va promptement, lui dit-il, et arrache cette proie à l'ennemi. Cet esprit toujours prêt à exécuter les ordres qu'on lui donne poursuit, avec une vitesse incroyable, l'ennemi qui reconnaît son approche, comme on sent venir un violent tourbillon. La Crainte en effet tonne si fort qu'à sa voix puissante l'ennemi troublé prend la fuite. Elle ne le poursuit pas bien loin, elle se contente de reprendre son concitoyen captif et de le ramener. Mais un de ses adversaires, l'esprit de Tristesse, n'était pas avec ses compagnons lorsque la Crainte leur livra cet assaut. Voyant ses amis en fuite elle s'élance de l'embuscade où elle se tenait cachée, et accourt. Hélas! lui dit-on, la Crainte seule a causé ce désordre, et a mis la confusion au milieu de nous. Non l non, reprend la Tristesse, ne redoutez pas la Crainte : je sais ce qu'il y a à faire. Je vais me placer sur la route, dans un
coin, et je me donnerai faussement pour une amie de la Crainte. Je la connais, et je sais qu'il faut user avec elle de ruse plus que de violence. Attendez la fin. Aussitôt dit, aussitôt fait : elle prend un chemin de traverse et devance la Crainte, et revenant sur ses pas elle accourt à sa rencontre, et lui tient un langage faussement amical, et plein de perfidie, si bien qu'elle allait la circonvenir dans sa bonne foi et l'entraîner dans l'abîme du désespoir, quand la sentinelle avisa le roi de ce qui se passait. Aussitôt le roi mande un de ses meilleurs officiers, l'Espérance, et lui prescrit de monter sur le cheval du Désir, et de courir avec l'épée de la Joie au secours de la Crainte. A peine ce fidèle officier a-t-il reçu cette mission qu'il part, et arrivé sur les lieux il met la Tristesse en fuite en brandissant l'épée de la Joie dont sa main est armée, Il délivre son concitoyen, le fait monter sur son cheval, et marchant en avant, il le tire avec la corde des promesses, tandis que la Crainte le suit et le pousse avec le fouet de ses péchés passés.
2. Le cheval marchait bien ainsi tiré et ainsi poussé, mais il courait si vite qu'une pareille marche était dangereuse. Aussi les soldats de Babylone s'assemblèrent et tinrent conseil entre eux : Que faisons-nous ? disaient-ils : le prisonnier nous échappe, et nous croyions le tenir. Comment, les applaudissements de l'enfer se sont-ils changés en pleurs? et deux soldats seuls ont mis le ciel en joie, par la délivrance de leur concitoyen? Quoi ! les efforts et les ruses de Satan ont été si facilement déjoués ! Un de ces soldats plus
VULGAIREMENT ATTRIBUEES A SAINT BERNARD
méchant que les autres/et auteur du crime, se lève, et émet un conseil profane : Vous n'y entendez rien, dit-il : vous ne savez pas le moyen de ressaisir aisément notre proie : vous oubliez que cela nous est facile, que si elle retombe en nos mains, elle en sortira plus difficilement. Suivez-la de loin ; je vais me transfigurer en ange de lumière, et comme les fugitifs, étrangers en ces régions, ne connaissent pas le chemin, je les égarerai en ayant l'air de leur servir de guide. Ce plan une fois concerté, la sentinelle mande de nouveau au roi qu'elle voit venir sur le cheval du Désir un homme qui court avec une dangereuse précipitation, parce que sa monture n'a ni bride ni selle. Les ennemis le poursuivent, dit-elle, ils sont derrière lui : d'autres vieillis dans le mal s'emparent de tous les chemins de traverse. De plus j'en vois un couvert de nos armes, encore qu'il ne soit pas des nôtres. Il faut envoyer au-devant de lui et s'informer s'il est do notre parti ou du parti ennemi.
3. Le roi jaloux du salut des âmes envoie sur le champ deux de ses conseillers, la Prudence et la Tempérance. Celle-ci fait mettre au cheval le frein de la Discrétion, et engage l'Espérance à marcher d'un pas plus doux, La Prudence adressa de vifs reproches à la Crainte, la reprit énergiquement de son impatience et lui prescrivit d'être plus circonspecte à l'avenir, de peur que le cavalier ne vint à tomber : que du reste il s'appuyât en arrière sur la confession de ses péchés passées, et en avant sur la pensée du jugement, à gauche sur la patience, et à droite sur l'humilité. L'Espérance et la Crainte lui mirent ensuite des éperons; au pied droit l'Espérance lui attacha l'attente de la récompense, et la Crainte lui mit au pied gauche l'appréhension des supplices éternels.
4. Bientôt, après une courte halte, et vers le soir, les ennemis se rallièrent, et en grand nombre, dans le but d'attaquer leurs adversaires. La Crainte est saisie de peur, l'Espérance presse le pas, si bien que la Prudence et la Tempérance eurent bien de la peine à les ramener à de sages pensées. Vous voyez, dit la Prudence, que le jour est avancé, la nuit approche, et quand on marche dans les ténèbres on ne sait guère où l'on va. Cependant il nous reste encore beaucoup de chemin à faire, et nos ennemis sont nombreux. Hais notre roi a un officier brave et fidèle : je le connais : son château est près d'ici, c'est une place d'une sûre défense ; c'est un nid au milieu des rochers; dirigeons-nous de ce
côté, nous y serons en sûreté. Tout le monde approuve le projet, il ne s'agit plus que de trouver un guide qui conduise à ce château. La Prudence répond : mon écuyer la Raison va marcher devant nous, il connaît le chemin, il est d'ailleurs lui-même connu de la Justice puisqu'il lui est allié. La Raison prend donc les devants, et les autres suivent : elle arrive bientôt au château, salue la Jus'tice et lui dit qu'elle lui amène des hôtes. Quels hôtes, demande celle-ci? d'où viennent-ils? quel est le but de leur voyage? Mais reconnaissant le Roi au milieu de cette troupe, elle se lève joyeuse, et vient au-devant des fugitifs, leur offre du pain et leur fait un maternel accueil. Elle aide l'âme à descendre de cheval et s'empresse de la conduire dans le plus bel appartement de la maison.
5. Cependant l'ennemi arrive sur les pas des fugitifs, et assiège de tous côtés la place : il cherche quelque endroit pour y pénétrer; il rôde autour comme un lion rugissant. Mais la voyant bien gardée et défendue partout, il pose son camp sous les murailles, place des sentinelles aux abords, afin qu'on ne puisse y entrer ni en sortir. Son dessein est d'attaquer le château de grand matin, avec toutes ses machines. Cependant la Peur toujours aux aguets et sur le qui-vive excite ses compagnons d'armes, va trouver la Justice, la questionne sur les munitions et les moyens de défense du château et exprime des inquiétudes au sujet des provisions. La Justice lui répond que la place est inaccessible, qu'elle est bâtie sur le roc, comme elle peut aisément s'en assurer : il n'y a donc rien à redouter des machines de l'ennemi. Mais comme le pays est sec et aride, il ne compte que de rares habitants vivant uniquement de pain d'orge ; actuellement ils n'ont guère que cinq pains et quelques poissons. ODieu, s'écrie la Crainte, qu'est-ce que cela pour tant de monde? Alors ses terreurs et ses tristesses redoublent, et blâmant l'âme d'être descendue de dessus le cheval du Désir, elle répète : La fin de cet homme sera pire que ses commencements. Car ce cheval, dit-elle, courait rapide vers la ville; maintenant la raison est son unique guide : voyez si vous n'étiez pas alors moins exposée qu'à cette heure.
6. La Crainte allait s'emporter contre l'Espérance dont l'avis était différent, quand la Tempérance appela la Prudence qui reprochait déjà à la Crainte ses inquiétudes extrêmes. 0 Crainte, lui dit-elle, que ne tirezvous votreépéi contre l'ennemi? Ne savez-vous
PARABOLES
pas que notre Roi est le Dieu des vertus, qu'il est un maître fort et puissant, et qu'on ne peut lui résister? Envoyez-lui vite un courrier, faites lui connaître l'extrémité où ses sens sont réduits ; ils demandent du secours : qu'il leur amène du secours. Et qui se chargera de ce message, dit la Crainte? les ténèbres couvrent la terre, des ennemis nombreux enveloppent la place et la surveillent avec soin; le pays nous est inconnu. On appelle la Justice qui leur donnait l'hospitalité. Aidez-nous donc, lui disent-elles, aideznous si vous pouvez. Courage, leur répondelle, courage. J'ai ici un excellent courrier, très-dévoué au Roi et bien connu à la cour : c'est la Prière; elle sait aller la nuit et par des routes secrètes jusqu'au ciel, se glisser jusqu'à la chambre du Roi, et par des paroles adroites et pressantes agir sur son esprit, et obtenir de lui secours pour ceux qui sont en danger. Eh bien, que ce courrier parte, s'il le veut. Tous ayant consenti, la Prudence donna à la Prière ses instructions sur ce qu'elle avait à représenter au Roi : la Justice lui recommanda la fidélité, la pressa de ne pas reveni r les mains vides. Toutes, la Crainte surtout, l'exhortèrent à voyager avec toute la rapidité possible ; puis on lui fraya un passage secret à travers les murailles, et les bataillons ennemis. Elle arrive avec la rapidité de l'oiseau, aux portes de la nouvelle Jérusalem. Elles étaient fermées; la Prière heurte, les gardes s'irritent d'un bruit qui trouble le repos des habitants, au milieu de la nuit, et qui peut réveiller le Roi. Mais le messager redouble d'instances, et crie plus haut encore : ouvrez-moi les portes de la justice ; quand j'y serai entré je parlerai à notre Roi et je lui dirai les douleurs innombrables qui me remplissent le cœur. C'est ici la porte de mon Maître. La Justice m'a envoyé vers vous, pour qu'on m'introduise chez le Roi, car j'ai un message secret et important à lui communiquer : une voix terrible comme le tonnerre a retenti sur notre terre.
7. Le Roi ayant appris l'arrivée d'un courrier de la Justice ordonne de l'introduire. La Prière entre, se prosterne, adore le Roi en disant : ô Roi, vivez à jamais. Votre maître se porte-t-il bien, lui demande le monarque?
Très-bien, répond-elle et grâce à votre bonté:
mais voici une affaire urgente. Votre serviteur échappé aux mains des ennemis, pour vous obéir, s'est réfugié dans le château de mon maître, un de vos soldats. Or, sire, ce château est situé au midi, dans un pays brûlé par la sécheresse, et les vivres y manquent. Que mon Seigneur donne sa bénédiction et notre terre se couvrira de fruits. Nos ennemis sont réunis en grand nombre pour nous combattre : il nous faut votre secours dans l'affliction où nous voilà réduits, car de vous seul, ô mon Dieu, nous attendons protection. Alors notre Roi dont la nature est la bonté même, touché de ces larmes, appela la Charité et lui dit : Qui pourrions-nous envoyer au secours de ces malheureux? Elle répondit: Me voici, Seigneur, envoyez-moi, je suis prête. Le Roi songeant à lui donner une escorte, je n'ai besoin, dit-elle, que de mes seuls domestiques. Aussitôt elle se met en , route suivie d'un noble cortège, delà Joie, la Paix, la Patience, la Longanimité, la Ronté, l'Aflabilité, la Douceur. A la tête de cette troupe notre illustre chef s'avance, assuré de la victoire; il lève l'étendard triomphal, traverse les lignes ennemies, et arrive à la porte du château qui s'ouvre devant lui. Son arrivée excite dans la place des transports incroyables. Sous l'inspiration de la Joie, des cris s'élèvent, des acclamations retentissent, elles vont jusque dans le camp des assiégeants jeter la consternation dans les cœurs. 0 Dieu ! s'écrient ces derniers, que signifient donc ces bruyantes réjouissances qui partent du camp d'Israël et frappent nos oreilles? Rien de pareil les jours passés : assurément il leur est arrivé du secours; ils vont tenter contre nous une sortie furieuse; fuyons Israël : le Seigneur combat pour lui. Cependant la Charité impatientée des lenteurs qu'on met à attaquer l'ennemi ordonne de ranger l'armée en bataille, d'ouvrir les portes du château, et de poursuivre l'ennemi; elle déclare qu'elle ira jusqu'aux portes de l'enfer. L'armée de la Charité s'ébranle : les troupes de Babjlone n'en peuvent soutenir le choc, elles fuient, sans échapper toutefois aux mains de leurs adversaires. Mille tombent sous les coups de la Crainte et dix mille sous ceux do la Charité.
VULGAIREMENT ATTRIBUÉES A SAINT BERNARD