A LOUIS, ROI DE FRANCE
Les religieux de Clleaux reprennent hardiment et énergiquement le roi Louis de son hostilité et de ses outrages contre révoque de Paris, et ils déclarent que, si le roi ne renonce pas à son injuste entreprise, ils porteront TafTaire devant le Souverain-Pontife.
A Louis •, illustre roi des Français, Etienne abbé de Clalrvaux et toute la congrégation des abbés et des religieux de cet ordre: salut, prospérité et paix en Jésus-Christ.
i. Le Roi du ciel et de la terre tous a donné sur la terre un royaume et vous en donnera un autre dans le ciel, si tous vous appliquez à gouverner avec justice et sagesse celui que vous avez reçu. C'est ce que nous demandons pour vous de nos prières et de nos vœux, afin qu'après avoir fidèlement régné ici-bas, .vous régniez heureusement aussi là-haut. Au reste, dans quel dessein résistez-vous si vivement aujourd'hui à ces prières que nous fai-
^ Etienne de Senlis, chancelier de France, ayant été rois sur le siège épiscopal de Paris, fut quelque temps après ponverti par saint Bernard et songea à mener une vie digne de son caractère. 11 se retira de la cour, en rappela les clercs qui s'y trouvaient en grand nombre et réprima les exactions du doyen et des archidiacres de son Église sur le clergé. Ceux-ci s'en plaignirent au roi Louis le Gros dont ils aigrirent Tcsprit, le déterminèrent à confisquer les biens de Tévèque et de ses partisans, et pensèrent même à attenter à la vie d'Etienne. Etienne mit les terres du roi en interdit, puis il se retira auprès de rarchevèque de Sens. Tous deux, ils allèrent ensuite au chapitre de Citeaux alors rassemblé, et ils implorèrent le secours- des moines dont ils avaient, de même que le roi, des lettres àa confraternité. Saint Bernard écrivit au nom de ses collègues la lettre ci-dessus ; puis il se rendit lui-même auprès du roi avec Hugues de Pontigny et quelques autres; mais Louis les repoussa indignement et alors, dit GeofTroy, l'historien de saint Bernard (liv. IV, c. 2), ce dernier prédit au roi en punition de son obstination la mort de son fils, qui arriva eflectivement peu de temps après. Louis ayint obtenu du Pape Honorins la levée de l'interdit, saint Bernard s'en plaignit vivement au Pape (v. let. 46 et 47), attendu que le roi enhardi avait redoublé ses persécutions. Le différend fut enfin arrangé au concile de Troyes en 1128, grâce à l'entremise d'Honorios. Saint Bernard en fait mention let. 49. Y. Baroniosan. 1127.— Dom. Achery Spicileg. t. in.
* Louis VI dit le Gro?, monté sur le trône en 1108, mort CD 1137.
sons pour vous et qu'autrefois, s'il vous en souvient, vous imploriez si humblement? Avec quelle confiance oserons-nous maintenant lever les mains pour vous vers l'Époux de cette Église, que sans motif, ce nous semble, vous avez l'audace et l'impudence de contristei/ ainsi? car elle dépose contre vous auprès dé son Époux et Maître une plainte redoutable, parce qu'elle supporte l'oppression de celui qu'elle avait reçu pour défenseur. Considérez donc qui vous vous donnez par là pour ennemi.' Ce n'est plus seulement l'évêque de Paris,i mais le Seigneur du Paradis, et un Seigneurj ierrible : celui qui 6te la vie aux princes*. Car! c'est lui-même qui dit aux évêques : Qui vous] méprise me méprise*.
2. Voilà ce nous avons tenu à vous représenter dans votre propre intérêt, avec hardiesse sans doute, mais aussi avec affection. Nous vous avertissons et nous vous conjurons, au nom de cette amitié et de cette confraternité que vous-même avez daigné former avec nous et que vous blessez grièvement aujourd'hui, de vous abstenir promptement d'un si grand mal. Autrement, si nous neméritons pas d'être exaucés, si vous nous méprisez, nous qui sommes vos frères et vos amis, qui prions chaque jour pour vous, pour vos enfants et pour^ votre royaume, sachez que, si petits que nous soyons, nous ne pourrons pas abandonner l'Église de Dieu ni son ministre, notre vénérable père et ami l'évêque de Paris, qui, invoquant notre faiblesse contre vous, nous a requis à titre de frère • d'écrire en sa faveur au seigneur Pape. Nous avons cru convenable d'adresser d'abord cette lettre à Votre Excellence, surtout puisque ce même évêque s'en remet à votre justice par l'entremise des religieux, poiirvu toutefois que les biens qui lui ont été injustement ravis lui soient préalablementrendus, ce que lajustice elle-même semble exiger. Nous avons donc, en attendant, sursis à sa demande. Si, inspiré de Dieu, vous voulez bien prêter l'oreille à nos prières, et, suivant nos conseils et nos vœux, vous réconcilier avec cet évêque, ou plutôt avec Dieu, nous sommes disposésànous rendre pour cette affaire auprès de vous, partout où il vous plaira : sinon, nous devrons nécessairement écouter un ami et obéir à un prêtre du Seigneur. Adieu.
* Ps. Lxxv, 12, 13. — • Luc, X, 16.
* On appelait ainsi ceux avec lesquels on était en société de prières; c'est ainsi que les moines de Chaise-Dieu appellent Louis le Jeune leur frère. V. Duchène, t. IV, let. 308.
LETTRE XLVL
(Écrite vers l'an li27.)