LETTRE XLVIII
(Écrite vers Tan 1130.) A HAlUERIë, CHANCELIER.
Saint Bernard se justifie des plaintes formées contre lui et demande qu'on lui permette le silence et la solitude.
A rillustre Haimeric, chancelier du Saint-Siège romain, le frère Bernard dit abbé de Clairvaux : le salut et non sur cette terre de passage.
i . La vérité attirera-t-elle la haine jusque
sur le pauvre et sur l'indigent, et la misère elle-même ne pourra-t-elle pas échapper à l'envie? Dois-je me plaindre ou me glorifier .de m'être fait des ennemis pour avoir dit la vérité ? Est-ce pour avoir dit la vérité ou pour avoir agi selon la justice? Que vos frères en jugent, eux qui, contrairement à la loi, maudissent le sourd ' et qui, sans craindre Tanatlîcmc du prophète, appellent bien le mal et mal lé bien *. Qu'y a-t-il en moi, homme de bien, qui ait déplu à votre Fraternité ' ? Est-ce parce qu'à Châlons on a écarté du poste qui lui était confié un homme partout décrié pour avoir dans l'église de Verdun qu'il dirigeait, dissipé les biens de son seigneur? Est-ce parce que, dans la ville de Cambrai, Fulbert qui avait ouvertement ruiné son monastère, a été contraint de céder sa place à Parvin qui, au témoignage de tous, est un prudent et fidèle serviteur? Est-ce parce qu'à Laon on a rendu à Dieu son sanctuaire devenu un lieu de débauche? Pour laquelle de ces choses suis-je par vous, je ne dirai pas lapidé, mais déchiré, afin que je reçoive quelque chose de moins que mon Seigneur * ? Voilà ce que je répondrais avec raison, et je m'en glorifierais même, si je reconnaissais en cela quelque chose dont je fusse Fauteur. Mais, aujourd'hui, pourquoi me juge-t-on sur les faits d'autrui? Ou, s'ils sont miens, pourquoi me juge-t-on comme s'ils étaient mauvais, puisqu'aucune ignorance ne pourra douter, aucune impudence contester que cela ait été fait honorablement et justement. Choisissez l'un ou l'autre : ou niez formellement ou reconnaissez que j'en suis l'auteur. Si je le suis, une action digne d'éloges doit attirer l'éloge sur celui qui l'a faite, et l'on me blâme à tort de ce qui doit me valoir des louanges.Si je ne le suis point, je ne mérite pas qu'on me loue, mais je ne mérite certainement pas non plus qu'on me blâme. Nouveau genre d'attaque, ayant en vérité quelque ressemblance avec l'œuvre de Balaam qui, appelé et conduit pour maudire le peuple, le comblait encore plus de bénédictions '.Quoi de plus juste, de plus agréable, que si vous ajoutez à la gloire de celui que vous vous efforcez de reprendre, si vous lui adressez à votre insu des éloges pour des outrages, et si vous le louez malgré vous en voulant l'abaisser? Ne trouve-t-on donc en moi aucun mal pour me reprocher comme mauvaises de
« Lévit., XIX, 14. — * Isaïe, v, 20.
* Autrefois les cardinaux étaient toujours appelés Frères»
* Jean, x, 32. — * Nombre, xxii, xx.v.
bonnes actions ou plutôt pour m'imputer les actions d'autrui.
2. Mais je ne suis point ému par ces injustes reproches, de même que je n'accepte pas d'éloges immérités ; rien ne me concerne dans ces faits qui n'émanent pas de moi. Qu'on me loue si on le veut, ou qu'on me blâme si on l'ose, mais qu'on s'adresse d'abord au seigneur d'Albano; en second lieu, au seigneur de Reims; en troisième lieu, à l'archevêque évêque de Laon, ainsi qu'au roi et à plusieurs autres personnes respectables qui ne se défendent aucunement d'avoir été les auteurs et les promoteurs de ces mesures. S'ils ont bien fait, en quoi cela me regarde-t-il ? sinon, en quoi cela me regarde-t-il encore? Est-ce que ma faute, seule et unique, est d'avoir été là, moi qui ne suis bon que pour la retraite, qui ne suis établi juge que de moi-même, accusa-^ teur et arbitre que de ma propre conduite, afin de montrer par mes actes quelle est ma profes-| sion et d'expliquer par ma vie solitaire ce nom de moine que je porte ? J'étais là en effet, je ne puis le nier, mais j'y ai été appelé, traîné. Si cela a déplu à mes amis, cela m'a déplu aussi à moi, je l'avoue. Puissé-je n'être point allé et n'aller jamais à des réunions de ce genre ! Plût à Dieu que je ne fusse point allé dernièrement encore là où j'ai vu, ô douleur I une tyrannie violente s'armer contre l'Église de l'autorité apostolique, comme si cette tyrannie n'avait point eu assez de sa propre fureur. Alors j'ai senti, comme le prophète, ma langue s'attacher à mon palais, quand tout à coup nous avons dû courber la tête sous le poids et sous l'autorité incontestable de la lettre. Hélas I je me suis tû^ je me suis humilié, j'ai retenu ce qui était bon à dire, cl ma douleur s'est renouvelée, quand j'ai vu soudain à cette lecture le visage des innocents se couvrir de confusion, les impies redoubler de joie parce qu'ilsavaient faille mal, et triompher de leurs œuvres les plus mauvaises. On a eu pitié de l'impie, en sorte que, selon la parole du prophète, il n'a point appris à pratiquer la justice % et celui qui a commis l'iniquité sur la terre des sainis a vu affranchir sa propre terre de l'interdit très-juste qui la liait.
4. Pour cette raison, quand il n'y en aurait pas d'autre, je regrette d'être mêlé aux affaires^ surtout à celles que je sais m'être étrangères. Je le déplore, mais j'y suis contraint. Par quel autre mieux que par vous^ homme excellent, pnis-jeespérer d'être délivre de celte nécessité?
• Ps. XXXVlii, 3. — * Uaïo, XXVI, 19.
Dans cette occasion, ni le pouvoir ni la volonté ne vous manquent, je le sais. Je me réjouis même d'apprendre que notre intervention dans des affaires de cette sorte a déplu à votre prudence. Certes vous êtes en celatrcs-juste et très-bon. Si donc vous le voulez ainsi, ou plutôt puisque vous voyez et jugez que cela est utile à votre ami, convenable à un religieux, agissez, je vouis en prie, et donnez vos soins afin que notre commune volonté s'accomplisse promptement, que, pour vous, on satisfasse à la justice, et que, pour moi, on veille au salut de mon âme. Qu'on ordonne, s'il vous plaît, à ces grenouilles criardes et importunes de ne pas sortir de leurs trous, mais de se contenter de leurs marais. Qu'on ne les entende pas dans les conciles, qu'on ne les rencontre pas dans les palais, qu'aucune nécessité ni qu'aucune autorité ne puissent les entraîner dans les procès ni dans les affaires. Par là peut-être votre ami pourra échapper au reproche de présomption. J'ignore en effet comment j'ai pu mériter ce reproche, car je sais que mon dessein et ma résolution sont de ne jamais sortir du monastère tant qu'il ne s'agira pas des intérêts de notre Ordre, à moins que je ne sois appelé par le légat du Siège apostolique ou par mon propre évêque; car vous savez parfaitement qu'il n'est point permis à notre humilité de résister à leurs ordres, sinon en vertu de quelque privilège d'une autorité supérieure. Si jamais, commeje l'espère, ce privilège m'est accordé par votre entremise, alors certainement j'aurai la paix, et on l'aura à mon sujet. Cependant mon silence et ma retraite ne feront pas cesser, je pense, le murmure des Églises, si la Cour de Rome ne renonce à faire tort aux absents pour plaire à ceux qui sont auprès d'elle. Adieu.