LETTRE LXV
(Ecrite yen Tan 1129.) A ALVISE, ABBÉ d'aNGBIN \
n loue Ba mansuétude paternelle envers Goduin. Il B*excase d*aToir reçu ce dernier et il loi en demande pardon.
A Alvise abbé du monastère d'Ancbin^ Bernard^ salut de cœur.
i. Que le Seigneur vous rendela miséricordie que vous avez faite à votre saint fils Goduin. Nous avons appris en effet qu'à la nouvelle de sa mort, oubliant bientôt votre ancien ressentiment, mais non votre amitié, vous vous êtes montré plus consolateur que vengeur. Vous avez retrouvé en vous, comme la situation le demandait, le père et non le juge.Vousvous êtes appliqué à lui rendre tous les devoirs de la piété et de la charité, comme un père à son fils. Que pouviez-vous faire de mieux, déplus louable, de plus digne de vous? Qui l'aurait cru ? Personne en vérité ne connaît ce qui se trouve dans l'homme, sinon l'esprit qui est en lui '. Où est à présent cette sévérité, cette rigueur,cette indignation qu'autrefois vos lèvres, votre air, vos regards exprimaient d'ordinaire contre lui d'une façon terrible. A la première nouvelle de la mort devotre fils, vos entrailles paternelles se sont émues ; aussitôt tous ces sentiments feints, commandés et par conséquent passagers ont disparu; et ceux qui étaient véritables, mais qui demeuraient cachés, la charité, la piété, la bienveillance, se sont montrés. Alors dans votre cœur religieux la miséricorde et la vérité se sont rencontrées, et la miséricorde s'élevant au-dessus du jugement, la justice et la paix se sont embrassées.
1 Monastère de Tordre de Saint-Benoit sur la rivière deScarpe, k deux milles de Douai. Ce couvent fut fondé sous le nom de Saint-Sauveur en 1029, dans l'ile d'Anchin, par Sicher et Valter, illustres personnages de ce temps; Tévèque de Cambrai dont ce lieu dépendait était alors Gérard 11. Les moines d*Anchin s*aggrégèrent à Tordre de Cluny et en embrassèrent la réforme en 1110. Cependant comme la réforme d'Anchin avait eu lieu surtout à l'instigation de Tabbé Lambert, ses moines irrités contre lui le déposèrent. Celui-ci ne se découragea pas: par des amis secrets, il le^ décida à élire pour son successeur un homme vcnérablc, de mœurs pures, éloquent et habile, capable enfin de relever leur église. Ils choisirent en conséquence Alvise, mo.nc de la réforme de Clteaux, qui dirigeait alors l'église de Saint- Vaast. Celui-ci, suivant les conseils et avec Taide de Lambert, réforma le monastère d'Anchin et le rendit partout célèbre an spirituel comme au temporel. Alvise fut ensuite nommé à Tévèchéd'Arras, qu'il gouverna de 1131 à 1148, année de sa mort. Anchin passa plus tard aux Jésuites, qui y fondèrent un collège célèbre.
* 1 Cor., I', 11,
Autant que je puisse juger par conjecture des dispositions de votre esprit, quand il s'est agi de venger l'injure qui semblait vous avoir été faite, la vérité, enflammée du zèle de la justice, s'est armée ; mais la pitié, qu'à l'exemple de Joseph * on avait prudemment dissimulée jusque là, ne supportant plus d'être caijhée s'est, de même encore que chez Joseph, échappée du sein mystérieux de la tendresse, et s'unissant à la vérité, elle a réprimé la colère, elle a modéré le zèle, et elle s'est réconciliée avec la justice.
2. Alors je m'imagine que de la source trèspure d'un cœur pacifique ont jailli, comme des ruisseaux limpides, ces pensées : qu'est-il besoin de s'irriter; ne faut-il pas plutôt pardonner, ne pas oublier cette parole : Je veux la miséricorde et non /!e sflcri/îce', accomplircet ordre : Veillez à conserver Vunité de l'esprit dans le lien de la paix *, et attendre l'exécution de cette promesse : Bienheureux les miséricordieux, parce queux -mêmes obtiendront miséricorde *. D'ailleurs n'était-il pas mon fils ? Qui donc peut s'irriter contre un fils, à moins qu'il ne Tait été seulement tant qu'il a vécu avec moi, et non plus lorsqu'il m'eut quitté ? Mais s'il a pu pour un temps s'éloigner de mou corps, a-t-il pu aussi s'éloigner de mon cœur? Est-ce que la mort elle-même a pu me l'enlever ? La nécessité des lieux et des corps asservit-elle ainsi la libertédes cœurs qui s'aiment ? Je suis certain que ni la distance physique, ni l'absence, ni la mort corporelle ne pourront séparer ceux qu'anime un même esprit, et qu'unit un même amour. Enfin, si les âmes des justes sont dans la main de Dieu % assurément et ceux qui, ayant déjà déposé leur corps, reposent en Dieu, et nous qui combattons toujours sous la chair, mais non selon la chair, nous sommes véritablement unis. Il était mien pendant sa vie, il le sera après sa mort, et je le reconnaîtrai pour tel dans la patrie. Celui-là seul qui pourra l'arracher de la main de Dieu, parviendra à le séparer de moi.
3. Ainsi votre propre tendresse vous a fait» Ljltisfaction pour votre fils. Mais pour nous, uon père, qu'arrivera-t-il? car, quelle satisfaction convenable acccpterez-vous de nous, à qui vous imputez, comme une grave injure, de l'avoir reçu loi*squ'il s'éloignait de vous. Que dirai-je ? Si je dis : Nous ne l'avons pas reçu, et que ne puis-je le dire sans péché, je mens ouvertement; si je dis : Nous l'avons reçu,
* Gen., XLV, î. — «Osée, vi, 6. — 'Ephes., iv, 3. — *Matl., V, 7. — » Sag., ni, 1.
mais à bon droit, je parais vouloir me justifler. Il sera plus sûr pour moi de répondre : Nous avons péché. Mais jusqu'à quel point ? Je ne dis point cela pour me défendre, car, qui ne l'aurait reçu ? Qui, je le répète, repousserait un pareil saint, quand il frappe ; qui le chasserait, quand il est entré ? Sait-on, en effet, si Dieu n'a pas voulu suppléer à notre pauvreté avec votre abondance, et d'un grand nombre de religieux qui peut-être alors étaient chez vous, nous en envoyer un, pour notre consolation sans doute, mais aussi pour votre gloire? Car le fils sage est la gloire du père ^ Enfin, nous ne sommes pas allés au-devant de lui par nos sollicitations, nous ne l'avons pas circonvenu pour le porter à venir à nous et à vous abandonner. Au contraire. Dieu sait que nous n'avons consenti à le recevoir malgré sa demande, ses prières, ses instances, qu'après avoir tenté de vous le renvoyer. Mais, comme il ne voulait pas céder, nous nous sommes à la fin rendus, non sans peine, à son importunité. Si c'est une faute d'avoir reçu et de cette façon un homme religieux, voyageur, isolé, il ne sera pas indigne de vous de pardonner une faute de cette nature, une seule fois commise, puisqu'il ne vous est pas même permis de refuser le pardon à ceux qui pécheraient contre vous jusqu'à septante fois sept fois.
4. Cependant, afin que vous sachiez combien il s'en faut que nous supportions légèrement, ou avec indifférence, d'avoir de quelque façon offensé votre Révérence, ou plutôt afin que vous connaissez la peine que nous en éprouvons, je prends souvent Dieu à témoin de ce que ne pouvant aller à vous de corps, j'y porte un esprit suppliant ; je me vois bien des fois à genoux devant vous pour vous faire humblement satisfaction. Puisse l'Esprit qui peut-être m'inspire ces sentiments, vous faire sentir combienje suis digne de votre compassion et de vos larmes, quand je me prosterne ainsi à vos pieds comme si j'étais devant vous. Combien de fois, les épaules nues, j'ai, les verges à la main et prêt à frapper à votre commandement, imploré votre pardon et attendu ma grâce en tremblant 1 Si cela ne vous importune pas, nous vous prions, père, de nous faire savoir au plus tôt, par votre réponse, comment vous aurez accueilli notre lettre : afin que, si elle vous a satisfait, nous nous consolions dans l'assurance de votre pardon ; sinon, que nous nous humiliions davantage, comme il est juste de le faire, et, que nous
* Prov., x,i.
exigions encore de nous-mêmes, s*il est possible, quelque chose de plus digne de vous apaiser. Adieu.