LETTRE LXIV
(Ecrite vers Taa 1129.) A ALEXANDRE, ÉVÊQUE DE LINCOLN *.
Philippe voulant aller à Jérusalem passa par hasard à Clair^ yanx et résolut d'y rester. Saint Bernard demande pour cela à Alexandre son consentement. Il lui recommande les affaires de Philippe avec ses créanciers. Enfin il Texhorte à ne pas trop se fier à la gloire du monde.
A l'honorable seigneur Alexandre par la grâce de Dieu évêque de Lincoln, Bernard abbé de Clairvaux : qu'il cherche à être honoré plutôt dans le Christ que dans le siècle.
1. Votre Philippe, voulant aller à Jérusalem, a trouvé une route abrégée, et il est promptement arrivé au but de ses désirs. En peu de temps il a traversé cette grande et vaste mer ; une heureuse navigation Ta conduit au rivage désiré et il a enfin abordé au port du salut. Déjà ses pieds se sont arrêtés dans les portiques de Jérusalem, et trouvant dans notre forêt celui qu'il avait entendu dans Ephrata, il Ta adoré avec joie au lieu même où ses pas se sont fixés. Il est entré dans la Cité sainte, il a partagé l'héritage de ceux auxquels il est dit avec raison : Vous n'êtes plus des étrangers ni des hôtes ; mais vous êtes de la cité des saints et de la maison de Dieu •. 11 entre et sort avec eux, il est comme un saint lui-même, et il se glorifie avec les autres en disant : Notre vie se passe dans les cieux''. Il est donc devenu, non pas seulement un visiteur curieux, mais un habitant fidèle, un citoyen inscrit de Jérusalem, non de cette ville terrestre qui touche au mont Sina d'Arabie, et qui est dans la servitude avec ses fils, mais de cette ville libre, qui est là-haut notre mère *.
^ L'abhayede la Chalade, dans le diocèse de Verdun, fiit commencée en 1128 sous le pontificat d'Henriet consacré par Àdalbéron son successeur. Robert, moine de Saint-Victor de Verdun, se rendit en ce lieu avec deux de ses compagnons, et ils y construisirent une petite église et quelques cellules; ce fut le commencement du monastère. Robert ayant été appelé à Beaulieu, sa petite église fut donnée au vénérable Guy, abbé de Trois- Fontaines, avec le consentement et d'après les conseils de révècjue Henri. Elle prit de grands accroissements, et sous Tab^ bé Gunter on y comptait près de trois cents religieux. V. Spicileg. t. xii, p. 337.
> Alexandre dirigea Téglise de Lincoln en Angleterre de Tan il23à Tan 1147.
» Ephes., Il, 19. — * Philip., Uf, 20. — «Galat., iv, 23, 2u.
2. Cette ville, si vous voulez le savoir, c'est Clairvaux. C'est là cette Jérusalem unie à celle des cieux par toute l'ardeur de ses désirs, par la conformité des mœurs, et par une sorte de parenté spirituelle. C'est là le lieu de son repos pour toujours, comme il le promet ; il l'a choisie pour sa demeure. Si l'on n'y voit pas encore, du moins on y attend cette paijf véritable, celle dont il est dit : Elk est la paix de Dieu qui surpasse toutes nos idées ^. Mais quoiqu'il ait reçu d'en haut cette bonne résolution, il désire cependant ne l'accomplir, ou plutôt même il se flatte de n'avoir agi que conformément à vos vœux, car il sait que vous n'ignorez pas cette maxime du Sage, que le fils sage est la gloire de son père *. Il prie donc votre Paternité, et nous la prions avec lui, de faire maintenir d'une manière immuable les dispositions qu'il a prises pour la remise de sa prébende à ses créanciers : qu'ainsi il ne soit pas convaincu d'avoir manqué à ses engagements ni fait tort à ceux dont il est le débiteur, ce qu'à Dieu ne plaise: car, si quelqu'un de ses frères a quelque chose contre lui, le sacrifice d'un cœur contrit qu'il offre chaque jour ne sera pas accueilli. Il vous prie ensuite de faire concéder à sa mère, tant qu'elle vivra, la maison qu'il a fait bâlir pour elle dans le domaine de l'église, avec la terre qu'il lui a assignée en cet endroit. Voilà pour Philippe.
3. Le peu qui suit est pour vous; nous avons cru devoir l'ajouter sur l'ordre et sous l'inspiration de Dieu même. Avec la hardiesse de la charité, nous vous exhortons à ne pas regarder comme durable la gloire d'un monde qui va tomber, et à ne pas perdre celle qui ne finira point. N'aimez pas vos biens pour vousmême ni plus que vous-même, et ne vous perdez pas ainsi avec eux. Que les séductions de la prospérité présente ne vous en cachent pas la fi n , pour qu'elle ne soit pas suivie d'une adversité qui durera toujours ; que la joie passagère ne couvre pas pour vous l'éternelle affliction qu'elle engendre, et ne l'engendre pas en vous la cachant ; ne pensez pas que la mort soit loin ; qu'elle ne vous surprenne pas à Timproviste ; que la vie que vous espérez devoir être longue ne vous quitte pas bientôt, en vous laissant avec une mauvaise conscience selon cette parole : Lorsqu'ils auront dit : Paix et sécurité, la mort viendra les sm^prendre, subite comme les douleurs de l'enfantement^ et ils n'y échapperont pas '• Âdieu.
» Philip., IV, 7. — «Prov., x, 1. — » 1 Tlu&j., v, 3.