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qu'elle n'aille pas trop loin. Car votre tristesse, si je ne me trompe, est selon Dieu S comme le dit l'Apôtre, et il n'est pas douteux qu'avec ce caractère elle ne se change un jour en joie. Ainsi, mon bien aimé, irritez-vous et ne péchez pas. Or, vous ne pécherez pas moins en vous irritant outre mesure, qu'en ne vous irritant pas du tout. Car ne pas s'irriter, quand il le faut, c'est ne pas vouloir corriger le péché ; mais s'irriter plus qu'il ne faut, c'est ajouter un péché à un autre. Si donc c'est un mal de ne pas corriger le péché, comment n'en serait-ce pas un de l'accroître ? Si le jugement des fautes dépendait de l'issue des événements, il n'y aurait pas à incriminer même votre grande tristesse puisqu'il serait constant que la faute, elle aussi, aurait été considérable. Car la faute paraîtrait d'autant plus grande que la matière est plus sainte. Mais c'est la cause des faits, non leur nature, c'est l'intention des actes, non leurs conséquences, qui différencie les fautes et les mérites, selon la parole du Seigneur : Si votre œil a été simple^ tout votre corps sera lumineux, s'il a été mauvais, tout votre corps sera ténébreux * Aussi dans l'examen de ce que vous avez fait, il ne faut pas tant, à mon avis, considérer la majesté du sacrifice que discuter votre propre intention. Or, notre prieur et moi, après avoir longuement réfléchi en nous-mêmes sur cette affaire, et en avoir conféré entre nous, nous y trouvons certainement de l'ignorance de votre part, de la négligence de la part des servants ; mais nous n'y trouvons de malice de la part de personne. Certes, vous savez parfaitement qu'il n'y a pas de bien qui ne soit volontaire. Un fait pourra-t-il donc être un grand mal, quand il est constant qu'il n'émane pas de la volonté? Autrement, s'il arrive qu'en l'absence de volonté, le bien ne confère aucun mérite, et que le mal attire une peine grave, c'est-à-dire si, à l'occasion d'une seule et même cause, on impute le mal et qu'on ne tienne pas compte du bien, il faut que celui qui pense ainsi affirme, s'il rose, que ce n'est pas la sagesse qui prévaut contre la malice, mais la malice contre la sagesse.
2. Cependant pour satisfaire à l'inquiétude de votre conscience et de crainte que ce mal ne soi^. peut-être l'avertissement d'un mal plus grave, encore caché dans votre monastère, nous vous imposons comme pénitence de réciter chaque jour jusqu'à Pâques les sept l)saumes pénitentiaux en vous prosternant
* II. Cor., VIT, 9. — « Matt., vi, 22, 23.
sept fois, et de recevoir sept fois la discipline. Que celui qui vous a servi cette messe fasse la même satisfaction. Quant à celui qui s'en était aperçu auparavant et qui avait oublié de mettre le vin dans le calice, sa faute en cela nous semble plus grande, et si toutefois vous partagez cette opinion, nous l'abandonnons à votre jugement. Si le bruit s'en est répandu parmi les frères, que tous reçoivent chacun une fois la discipline, pour accomplir ce qui est écrit : Portez les fardeaux les uns'des autres *. De plus, nous vous louons de ce qu'après vous être aperçu, quoique tardivement, de la négligence, vous avez versé le vin dans le calice sur la parcelle d'hostie consacrée, et nous ne croyons pas qu'on pût mieux faire dans une si grande extrémité : car nous pensons que cette liqueur, si elle n'a point été changée au sang du Christ par une consécration propre et solennelle, n'en a pas moins été sanctifiée au contact de son corps sacré. On dit cependant que je ne sais quel auteur, adoptant un avis différent, a pensé que sans ces trois choses, le pain, le vin et l'eau, le sacrifice ne pouvait pas avoir lieu, de telle sorte que, si l'une d'elles venait à manquer, les autres ne seraient pas consacrées. Mais, sur ce point, que chacun s'en rapporte à son propre sentiment.
3. Pour moi, selon mon peu de lumière, s'il m'était arrivé même chose qu'à vous, j'aurais voulu comme remède au mal prendre l'un de ces deux partis : ou faire ce que vous-même avez fait, ou répéter les paroles saintes à partir de l'endroit où il est dit : De même après que l'on eût soupe, et achever ainsi ce qui restait du sacrifice '. Car je n'aurais eu aucun doute sur le corps déjà consacré, puisque j'ai appris de l'Église, selon le rite qu'elle même a reçu du Seigneur, à mettre ensemble sur l'autel le pain et le vin, mais non à les consacrer ensemble. En effet, comme d'après l'usage de l'Église le pain devient corps avant que le vin ne devienne sang, si ce qui doit être consacré en second lieu est apporté trop tard par oubli, je tie vois pas ce que ce retard de la seconde partie du sacrifice peut ôter à la première. Je pense que si le Seigneur, après avoir changé le pain en son corps, avait voulu retarder de quelque temps la consécration du vin ou même l'omettre tout à fait, son corps qui existait déjà n'en aurait pas moins subsisté, et ce qu'il avait à faire n'eût pas nui à ce qu'il avait déjà fait. Je ne nie pas que le pain et le vin mêlé à
• Galat., VI, 2,
* Voy. les rabriinc? générales du Missel.
l'eau, ne doivent être mis ensemble sur l'autel : bien plus, je soutiens qu'on ne peut faire autrement. Mais blâmer la négligence est tout autre que nier Tefficacité. Je le répète, il y a de la différence entre se plaindre qu'une cbose n'ait pas été bien faite et prétendre faussement qu'elle n'a pas été faite. Voilà ce que j'avais a vous dire là-dessus et ce que j'en pense, sans préjudice de votre propre sentiment s'il est meilleur, ou de celui de tout autre qui en jugera plus sainement.