LETTRE LXX
AU MÊME
n lui enseigne qnelle doit être la miséricorde du pasteur, et il rengage à révoquer la sentence rendue contre un moine désobéissant.
Au seigneur abbé Guy, le frère Bernard : l'esprit
de science et de piété.
Quand je considère la condition misérable de ce malheureux, certes, j'en ai pitié, mais je crains que ce ne soit en vain ; car, ma pitié ne m'en paraîtrait pas moins stérile, quand elle me profiterait à moi, si lui-même demeure dans sa misère. Sans doute, ce n'est pas mon propre intérêt qui m'a fait incliner ainsi à la miséricorde, mais le malheur du prochain et la douleur d'un frère ont fait pénétrer la compassion au plus profond de mes entrailles. La pitié est un sentiment qui n'est ni dominé par la volonté, ni soumis à la raison. Personne ne la développe en. soi par un mouvement volontaire, c'est elle au contraire qui contraint par une impression nécessaire les âmes tendres à compatir à ceux qui souffrent, au point que si c'était un péché d'être miséricordieux, je ne pourrais cesser de l'être, quand même je le voudrais énergiquement. Sans doute, la raison ou la volonté peuvent retirer à un sentiment ses effets ; mais est-ce qu'elles peuvent arracher le sentiment lui-même? Loin de moi ceux qui me consolent et me disent que ma prière retournera sur moi-même, tant que celui pour qui elle est faite ne se convertira pas. Je n'écoute pas non plus ceux qui, pour me flatter, m'annoncent que la justice du juste demeurera sur lui *, tant que l'impie persistera dans son impiété. Non, dis-je, je n'accepte pas de consolation, quand je vois la désolation d'un
' Ezech., xviif, 20.
frère. Si donc, mon très-doux flls, votre âme tendre est dans les mêmes sentiments, ou plutôt puisqu'elle n'en a pas d'autres , bien que cet infortuné vous paraisse avoir malheureusement encpuru toutes les conséquences régulières de ses sorties réitérées du monastère, vous devez, puisqu'il pense autrement, écouter non seulement avec patience, mais même avec plaisir, ce qu'il allègue humblement pour sa défense, afin de voir si par hasard on ne trouvera pas quelque moyen raisonnable de remédier à un salut si désespéré. Ceci, votre expérience le comprend bien comme moi, se pourra difficilement obtenir dans le couvent, mais beaucoup plus difficilement en dehors. Ne craignez donc pas, après avoir pris le conseil de tous les frères, de révoquer promptement toutes les décisions que vous avez rendues contre lui, afin que son opiniâtreté soit guérie par votre humilité, si l'on peut ainsi découvrir un moyen régulier de le recevoir encore une fois. Et il ne faut pas appréhender que dans cette rétractation il y ait rien qui déplaise au Dieu juste et miséricordieux, puisque la miséricorde s'élève au-dessus de la justice. Adieu.
LETTRE LXXL
(Ecrite l'an 1127.) AUX MOINES DU MÊME tIBU.
Qu'il a différé jusqu'ici sa visite, non par négligence, mais dans Tattento d'une occasion favorable. Il les console de la mort de l'abbé Roger.
Si je ne suis pas encore allé chez vous, ne l'attribuez pas à l'insouciance ; car, nous prenons soin de vous comme de nos propres entrailles. Si une mère peut négliger l'enfant de son sein, alors moi aussi, peut-être, je pourrai être soupçonné et accusé de négligence. Nous avons attendu et nous attendons une occasion, afin que, lorsque nous irons, notre visite ne soit pas sans fruit. D'ici là, que votre cœur ne se trouble pas du départ de votre père. Dieu vous pourvoira d'un autre, qui sera, nous l'espérons, propre à cette fonction, et le premier même vous ne le perdrez pas. Il a passé d'un lieu dans un autre, maisjl ne vous a point été ravi. Il vous était spécialement attaché, il nous sera désormais commun. Ainsi, jusqu'à mon arrivée, agissez avec courage ; que votre cœur s'affermisse, et que tout chez vous s'accomplisse dans la charité. Adieu.
LETTRE LXXIL
A RAINAULD, ABBÉ DE FOIGNY.
montre combien il est opposé aux louafiges : que le joug du Christ est léger. U repousse le nom de père et se contente d'être appelé frère.
A son Irès-cher Rainauld, Bernard, non son père et seigneur, mais son frère et compagnon : tout ce qu'on souhaite à un frère bien -aimé et à un compagnon fidèle.
i. Ne vous étonnez pas d'abord que je m'effraye des titres, quand je me sens indigne des fonctions elles-mêmes. Uvous sied peut-être de me les donner, mais il ne me convient pas de les recevoir. Si vous pensez qu'il faille observer cette parole : Vous prévenant les uns les autres par des marques d'honneur, et encore : Soumis les uns aux autres dans la crainte du Christ *, si ces mots « les uns les autres » n'ont point été mis en vain dans les deux maximes, vous comprenez qu'ils s'appliquent à moi comme à vous. Si vous pensez que vous devez observer cet article de la Règle : « Que les plus jeunes honorent leurs anciens » • ; il me vient à l'esprit ces paroles de la règle de vérité : Les premiers seront les derniers, et les derniers 'les premiers •; et: Qu4! celui d'entre vous qui est le plus grand, devienne comme le plus jeune * ; et : Plus vous êtes grand, plus humiliez-vous en toutes choses * ; et : Ils vous ont établi prince , soyez au milieu d'eux comme l'un d'entre eux • ; et : Nous ne sommes pas les dominateurs de votre foi^ mais les auxiliaires de votre joie ' ; et : Ne veuillez point être appelé maître par les hommes; et : N appelez personne sur la terre votre père ^. Ainsi, plus vos éloges m'élèvent, plus le poids de ces paroles m'accable. C'est donc justement que je dis avec le Psaume, non en chantant, mais en gémissant : Après avoir été élevé, j'ai été humilié et rempli de trouble • / et : En m'élevant^ vous m'avez brisé ^^, Mais peutêtre exprimerai-je avec plus de vérité ce que je ressens, si je dis que celui qui m'exalte m'humilie, et que celui qui m'humilie m'exalte. Ainsi en m'exaltant vous m'abaissez et en m'élevant vous m'accablez. Or, pour que vous ne m'accabliez pas jusqu'à m'écraser, je me console par ces témoignages de la vérité et par d'autres analogues, qui, tout en réprimant, relèvent d'une merveilleuse façon, tout en abaissant, instruisent, à ce point que, relevé
* Rom.. XII, 10. — « Règl. de S. Benoit ch. 63.— » Matth. XX, 16. — * Luc, xxiî, 26. — » Eccl. m, 20.— « Id., xxxii, 1. — "ï II Cor., I, 23.— 8 Matt. xxiii, 8,9. — »Ps. Lxxxvir, 16.— »M^s. Cl, 11.
par ce qui m'abat, je chante plein de joie : // m'est bon^ Seigneur, que vous m'ayez humilié, afin que j'apprenne vos commandements, La loi de votre bouche me vaut mieux que des millions d'or et d'ar^ gent K C'est la parole de Dieu, vivante et efficace, qui fait ce miracle ; c'est le Verbe par qui toutes choses ont été faites, qui l'opère avec sa bonté et sa puissance souveraines; c'est enfin le joug suave et le fardeau léger du Christ, qui le produisent*.
2. Il ya plaisir à admirer combien le fardeau de la vérité est léger ; n'est-elle pas vraiment légère la charge qui, au lieu d"accabler celui qui le porte, le soulage? Quoi de plus léger que le fardeau qui, non seulement ne charge point, mais qui soutient celui sur qui il est imposé? C'est lui qui a pu remplir le sein d'une Vierge sans l'alourdir. C'est lui qui* soutenait les bras du vieillard Siméon, par lesquels il se laissait porter ; c'est lui qui ravissait jusqu'au troisième ciel Paul, encore attaché à un corps pesant et corruptible. Je cherche dans la nature si je découvrirai par hasard quelque chose de semblable à ce fardeau qui soulage, et je ne rencontre que les ailes des oiseaux que je puisse lui comparer ; car, par un singulier effet, elles rendent le corps plus volumineux et plus agile. Merveilleux ouvrage de la nature l ce qui grossit la matière l'allège, et plus la masse s'accroît, plus le poids décroît. I-.es ailes ressemblent bien en cela au fardeau du Christ, puisqu'elles soutiennent celui qui les supporte. Que dirai-je encore du char? Un cheval y est attelé, et le poids qui ne j>ouvait s'ébranler de lui-même est augmenté, mais rendu plus mobile; la masse s'ajoute à la masse et devient moins lourde. Ainsi le char de l'Évangile attaché au fardeau pesant de la loi, en a augmenté la perfection et' diminué la difficulté. Sa parole, dit-il, court avec rapidité^. Elle n'était autrefois connue qu'en Judée, et ne pouvait point, à cause de sa pesanteur, s'étendre au-delà ; mais cette parole qui faisait tomber les mains de Moïse lui-même, accablées par le fardeau, est allégée par la grâce; posée sur les roues de l'Évangile, elle s'est répandue rapidement sur toute la terre et a volé aveoprompti^tude jusqu'aux extrémités du monde. Mais je m'écarte beaucoup trop.
3. Ainsi, mon très-cher, cessez de m*accorder, ces honneurs immérités qui m'accablent plus qu'ils ne m 'élèvent. Autrement, malgré voft intentions bienveillantes, vous vous joindrez à la foule de mes ennemis. C'est d'eux que j'ai
* Ps. cxviii, 71,72. — « Matt , xi, 30. — »-Ps. exLvii, 36.
coutume, seul avec Dieu, de me plaindre dans mes prières en ces termes : Et ceux qui me louaient conspiraient contremoi * . Bientôt] 'entends Dieu qui répond à ma plainte, et qui m'atteste qu'elle est vraie : Oui, dit-il, ceux qui vous disent heureux^ vous induisent en erreur ; et moi je reprends : Quih s'éloignent donc aussitôt en rougissant, ceux qui me disent: Bien, bien *. Cependant, afln qu'on ne croie pas que j'aie quelquefois lancé ces malédîctions et ces imprécations contre toutes sortes d'adversaires, je dois exposer de quelle manièreje l'entends. Je demande que tous ceux qui m'estiment au-dessus de ce qu'ils voient en moi ou de ce qu'ils apprennent de moi, se détournent, c'est-à-dire qu'ils se retirent et reculent dans cette voie des louanges, où ils sont trop emportés par leur ignorance. Comment? je veux dire que, connaissant mieux celui qu'ils ont loué immodérément, ils rougissent de leur erreur ou de l'inutilité constatée de leur ami. De cette manière, ces deux genres d'ennemis et ceux qui me veulent du mal en m'accablant de flatteries, et ceux qui, bien qu'innocemment, me nuisent par des louanges, à la vérité bienveillantes, mais excessives, retourneront en arrière et rougiront ; je leur paraîtrai tellement vil et abject, qu'ils auront honte de m'avoir loué ainsi, et cesseront désormais de me donner leurs éloges indiscrets. Contre ces deux espèces de flatteurs, j'ai coutume de m'armer de deux versets; j'adresse aux malveillants celui-ci : Que ceux qui me veulent du mal retournent enarrière et rougissent ; et à ceux qui sont bien disposés, cet autre : Qu'ils s'éloignent avec confusion ceux qui me disent : Bien^ bien *.
4. Ainsi, pour revenir à vous, je dois, à l'exemple de l'Apôtre, non point m'élever audessus de votre piété, mais seulement vous féliciter; car, selon la parole du Seigneur, nous n'avons qu'un père dans le ciel, et nous sommes tous frères ; c'est pourquoi, lorsque vous avez pensé m'honorer, mais non m'accabler, par ces noms glorieux de maître et de père, je les ai repoussés loin de moi avec le bouclier de la vérité ; je me suis nommé à bien plus juste titre votre frère et votre compagnon, tant à cause delà communauté d'héritage, qu'à cause de l'égalité de condition. Et de crainte que si, par hasard, je prenais pour moi ce qui est à Dieu, je ne l'entendisse me dire: Si je suis le Seigneur, ou est la crainte que vous me devez ; si je suis le Père, où est le respect auquel i'ai droit " ? Certes, je ne nie pas que j'aie pour
* Pa. CI, 9. — • P». Lxix, 3, 4. — » Malach., i, 6.
VOUS l'afTection d'un père, maïs j'en repousse l'autorité ; car, pour l'affection, celle dont je vous enveloppe n'est pas moindre, je crois, que celle d'un père. Voilà pour le titre que vous me donnez.
5. Pour répondre maintenant au reste de votre lettre, je pourrais à mon tour et avec raison me plaindre de votre absence, comme vous vous plaignez delà mienne, s'il ne fallait, ce que vous-même ne contestez pas, préférer la volonté de Dieu à nos désirs et à nos avantages. Autrement, comment pourrais-je, si le Christ n'était en cause, soufl'rir de vous voir éloigné de moi, vous, mon compagnon bien-aimé et très-nécessaire, vous plein d'obéissance dans l'action, de zèle dans l'étude, d'utilité dans les entretiens, de promptitude dans la mémoire ? Heureux si nous demeurons ainsi jusqu'à la fin, cherchant partout et toujours, non pas nos intérêts, mais ceux de Jésus-Christ.