LETTRE LXXXIX
(Écrite vers ran 1127.) AU HÊME.
Il l'excuse de la brièveté de sa lettre sur la sainteté du temps qui réclame plutAt le silence. 11 allègue aussi son état et son ignorance, qui ne lui permetlent pas de prendre le rôle de maître.
1. Vous VOUS indignez peut-être, ou pour parler plus modérément, vous vous étonnez de recevoir un billet si court au lieu d'une longue lettre que vous espériez de nous. Hais souvenez-vous avec le Sage, que toutes choses sous le ciel ont leur temps ; qu'il y a temps pour parler et temps pour se taire *. Quand donc le silence aura-t-il son heure, si notre entretien envahit même ces jours sacrés du Carême ? Cet entretien nous absorbe d'autant plus qu'il est plus difficile, puisque nous ne pouvons pas nous dire simplement et de vive voix ce que nous voulons, mais que l'absence nous contraint de nous écrire mutuellement avec soin ce que nous nous demandons l'un à l'autre. Tandis qu'éloigne de vous je pense, que je dicte, que j'écris, que je vous envoie de quoi lire où vous êtes, je cherche où est le repos, où est la tranquillité du silence. Mais vous pouvez, me direz-vous, faire tout cela sans bruit. J'admire comment vous me répondriez sincèrement de la sorte. Car quel tumulte n'y a-t-il pas dans l'esprit de ceux qui dictent? La multitude des locutions, y abondent, la variété des tournures, la diversité des idées s'y entrechoquent; souvent on recherche ce qui échappe ; on considère avec grand soin ce qu'il y a de plus beau quant au style, de mieux déduit quant à la pensée, de plus clair quant à l'intelligence, de plus utile pour la conscience, ce qu'il faut enfin placer avant ou après, et beaucoup d'autres choses qui sont minutieusement observées par les gens habiles en cette matière. Et vous me direz que c'est là le repos? et vous appellerez cela le silence, parce que la langue ne parle pas ?
2. Ni le temps ni ma profession ne me permettent de donner mes soins à l'affaire que vous demandez, et je ne puis pas exécuter ce que vous désirez. Car la mission d'un moine comme je parais l'être, et d'un pécheur comme je le suis, n'est pas d'enseigner, mais de pieu-
« Ed., 111,1,7.
rer. Si un ignorant, et je confesse sincèrement que je le suis, a la témérité d'enseigner ce qu'il ignore, il ne peut rien faire de plus insensé. Un ignorant n'a pas de moyens d'enseigner, un moine n'en doit pas avoir l'audace, ni un pénitent la volonté. A cause de cela, je me suis éloigné en fuyant ; je demeure dans la solitude et je me suis proposé avec le Prophète, ttobserver me% voies afin de ne pas pécher par ma langue * ; car, selon le même prophète: fc bavard ne pro^ pérera pas sur la terre ". Et, selon un autre passage de l'Écriture : La mort et la vie sont au pouvoir de la langue '. Le silence, dit Isaïe, est le culte de la Justice *. Et il est bon, comme l'enseigne Jérémie, d'attendre en silence le salut de Dieu *. En conséquence, pour cultiver ainsi la justice, mère, nourrice et gardienne de toutes les vertus, et pour ne point paraître vous refuser entièrement ce que vous m'avez demandé; que l'exemple de mon silence, à défaut d'enseignement verbal, vous serve au moins d'invitation et d'encouragement ainsi qu'à tous ceux qui, comme vous, veulent avancer dans la vertu, afin qu'en me taisant je vous apprenne à vous taire, vous qui me pressez par vos paroles de vous enseigner ce que j'ignore.
3. Mais que fais-je ? Je m'étonne que vous ne riiez point de ce que moi, qui semble condamner si vivement les longs discours, je continue à vous parler avec tant d'abondance, et qu'en voulant vous recommander le silence, je combatte contre lui avec tant de paroles. Apprenez que votre Guerric ', dont vous dési-. riez pour votre consolation connaître la vie et la pénitence, mène une vie digne de Dieu, autant que nous la jugeons par ses résultats, et qu'il fait de dignes fruits de pénitence. Je n'ai pas actuellement en ma possession le petit livre que vous me demandez. C'est un de nos amis, animé du même zèle que vous, qui le garde depuis longtemps. Mais, pour ne pas permettre que votre bienveillante demande soit tout à fait déçue, je vous envoie un autre traité récemment écrit par moi sur les louanges de la Vierge-Mère. Comme je n'en n'ai pas de copie, je vous prie de me le renvoyer au plus vite, ou, si vous venez bientôt, de le rapporter avec vous.
* Ps. xxxviii, 2.— «Ps. cxxxrx, i2.— »Prov.xvm,21.— ♦ Isaïe, XXXII, 17. — » Jérém., Lament., m, 26.
* Ce Gnerric dont il est encore finit mention dans la lettre Boivante, devint abbé d'Igny en 1138.