LETTRE XC
(Écrite vers Tan !130.) AU MÊME.
Qu'une aiïection sincère n'a pas besoin de longues lettres, ni de beaucoup de paroles; qu'il se rétablit d'une maladie à peu près désespérée.
1. A Totre courte lettre j*ai fait une courte réponse, en prenant volontiers prétexte de votre brièveté pour vous écrire de la même façon. Et en efTet, à quoi bon exprimer sans cesse par des paroles vaincs et passagères des amitiés qui sont véritables et éternelles, comme vous le dites avec raison ? De quelque façon que vous vous efîorciez de me manifester ou de me faire valoir votre tendresse, par la diversité des expressions, la multiplicité des termes ou la variété des phrases, je sens certes bien que vous n'exprimez pas combien vous m'aimez ; et si vous sentez de moi la même chose, vous ne vous tromperez pas. Quand votre lettre est arrivée dans nos mains, elle vous a déjà trouvé dans notre cœur, vous dont elle venait. Je suis également certain de ne point vous écrire celle-ci en dehors de vous, et j'ai confiance qu'en la lisant vous serez avec moi. Nous nous fatiguons donc en nous écrivant sans cesse l'un à l'autre, et nos courriers se fatiguent à nous porter mutuellement nos lettres ; mais nos âmes se fatiguent-elles en s'aimant? Interrompons ce qu'on ne peut faire sans effort et redoublons au contraire ce qui coûte d'autant moins de peine qu'on y apporte plus d'ardeur. Que nos esprits, dis-je, se reposent de dicter, nos lèvres de converser, nos doigts d'écrire, nos messagers de courir, mais que nos cœurs ne se reposent pas de méditer jour et nuit sur la loi du Seigneur, qui est la charité. Plus nous nous reposons de cette occupation, moins nous sommes en repos ; plus nous nous y appliquons, plus nous nous sentons tranquilles. Aimons et soyons aimés ; songeons en cela à nous mêmes, en ceci à nos amis. Car nous, nous trouvons assurément la paix en ceux que nous aimons, et nous la préparons en nous à ceux qui nous aiment. Or, aimer en Dieu, c'est avoir la charité, s'attacher à être aimé à cause de Dieu, c'est servir la charité.
2. Mais que fais-je? Je promets d'être court et je vais être convaincu de me montrer prolixe. Si vous désirez des nouvelles de frère Guerric, et certainement vous en désirez, il ne court pas comme au hasard et il ne combat pas à la
S. Bern.— Tome I.
façon de ceux qui donnent des coups en l'air. Hais comme il sait que le succès ne dépend ni de celui qui combat, ni de celui qui court, mais de Dieu qui fait miséricorde, il nous demande de prier pour lui, afin que Celui qui lui a déjà donné de combattre et de courir, • lui donne encore de vaincre et d'arriver. Je salue de tout mon cœur, par votre bouche, votre abbé qui m'est très-cher, non seulement à cause de vous, mais à cause de sa bonne renommée. Je le verrai avec le plus grand plaisir au temps et au lieu indiqués par votre promesse. Je vous fais savoir encore que la main du Seigneur s'étant récemment un peu appesantie sur moi, j'ai été poussé par elle jusqu'à tomber, et la hache ayant été mise à la racine de cet arbre stérile qui est mon corps, i'ai craint qu'il ne fût coupé sur l'heure. Puis voilà que, grâce à vos prières et à celles de nos autres amis, la miséricorde du Seigneur m'a épargné cette fois encore, mais dans l'espoir des fruits promis pour l'avenir.