LETTRE CIX
A UN ILLUSTRE JEUNE HOKME DE PÉRONNE , NOHMË 6E0FFR0I, ET A SES COMPAGNONS '.
Il loue de jeunes nobles de leur dessein d'entrer dans la vie religieuse, et il les exhorte à la persévérance.
A ses chers ûls^ à Geoffroi et à ses compagnons, Bernard, dit abbé de Ciairvaux : Tesprit de conseil et de force.
1 . Le bruit qui s'est répandu édifie beaucoup de monde ou plutôt réjouit toute la cité de Dieu, au point que les cieux sont dans l'allégresse, que la terre tressaille et que toute langue glorifie Dieu de votre conversion. La terre a été ébranlée, parce que les cieux versant en ces jours-ci, avec plus d'abondance que de coutume, la pluie volontaire que Dieu a ré-| servée pour son héritage, ont répandu leurs eaux devant la face du Dieu du Sinaï. La croix du Christ ne paraîtra plus désormais stérile en
* Thés., V, S.
* Saint Bernard dans un voyage qu'il fit en Flandre y convertit vingt-neuf jeunes gens de naissance noble et instruits, au nombre desquels était Geoffroi de Péionne; ce dernier ayant ensuite manifesté quelques hésitations, saint Bernard lui écrivit là lettre ci-dessus qui le détermina à tenir sa promesse. Geoffroi devint plus tard prieur de Ciairvaux, le cinquième depuis la fondation. Ayant été élu à Tévéché de Tournai, il refusa cette dignité. Pierre de Blois rapporte, lettre 102, qu'après sa mort il apparut à un religieux et lui dit : c La sainte Trinité m'a révélé que, si j'eusse accepté l'épiscopat, j'aurais été du nombre des réprouvés. » Horstius croit que Geoflroi de Péionne est bien celui qui devint prieur de Ciairvaux. Dom Mabillon pense qu'ils sont distincts et que le second était un des compagnons du premier. 11 est encore question de Gcoifroi de Péronne, lettre 479. Herman rapporte cette conversion à l'année 1146. Manriquez a donc tort de dater la lettre ci-dessus de l'année 4131. (Voy. Herman, Spicilefjhw:, tom. xii, p. 479.)
vous, comme en beaucoup d'enfants du désespoir, qui, tardant de jour en jour à se convertir au Seigneur, sont enlevés par une mort imprévue et descendent à l'instant même dans les enfers. On voit refleurir aujourd'hui entièrement, et comme à nouveau, l'arbre auquel a été suspendu le Seigneur de la gloire, qui est mort, non pas seulement pour sa nation, mais pour rassembler en un seul lieu les enfants de Dieu qui étaient dispersés. C'est lui, luimême qui vous rassemble ; car il vous aime comme ses propres entrailles, comme le fruit le plus précieux de sa croix, comme la plus digne acquisition de son sang répandu. Si les anges se réjouissent pour un seul pécheur qui faitpénitence *, que sera-ce à la vue d'un si grand nombre de tels pécheurs qui étaient un exemple de perdition pour d'autant plus de monde, que, dans le siècle, ils paraissaient plus illustres par leur science, par leur naissance et par leur jeunesse? J'avais lu que Dieu na pas choisi beaucoup de nobles^ beaucoup de sages^ beaucoup de puissants *, et aujourd'hui, contre l'ordinaire, par un effet merveilleux de sa puissance, une multitude d'hommes de cette sorte se convertit. La gloire présente est méprisée, la fleur de la jeunesse est foulée aux pieds; on ne tient plus compte de la noblesse de la race ; la sagesse du monde est jugée folie ; on ne cède ni à la chair ni au sang ; on renonce à l'affection des parents et des amis ; on regarde comme du fumier la faveur, les honneurs, les dignités, pour gagner Jésus-Christ. Je vous louerais, si je savais que ces choses fussent sorties de vous-même, mais le doigt de Dieu est là, et ce changement vient entièrement de la droite du Très-Haut. C'est un présent excellent, un don parfait, et il n'est pas douteux qu'il ne descende du Père des lumières. Il est donc juste de reporter tous nos éloges sur lui, qui seul fait ces merveilles, et qui a voulu que la Rédemption abondante, qui est en lui, ne fût plus inactive en vous.
2. Que vous reste-t-il donc à faire, mes bien-aimés, sinon à faire vos efforts pour que ce louable dessein soit dignement réalisé ? Appliquez-vous maintenant à la persévérance, la seule des vertus qui soit couronnée. Qu'on ne trouve pas en vous le oui et le non, afln que vous soyez les enfants de votre Père qui est aux deux, et chez lequel il n'y a ni alternative ni ombre de changement. Vous aussi, frères, soyez transformés en la même image, de clarté eh clarté, comme par l'Esprit du Seigneur •,
» Lac, XV, 10. — * I Cor., i, 26.— » II Cor., m, 18.
et pour cela, appliquez-vous avec une entière vigilance à n'être point trouvés légers, instables et flottants. Car il est écrit : L'homme dont l'esprit est partagé, est inconstant danstoutes ses voies*; et encore : Malheur à qui marche sur la terre par deux voies*/ Et moi, mes très-chers, autant je vous félicite, autant je me félicite aussi moimême qui, comme je l'ai appris, ai été jugé digne d'être choisi pour instrument de ce dessein. Je vous donne mes conseils, je vous promets mon appui. Si je parais nécessaire ou si, au moins, j'en suis jugé digne, je ne refuse point le travail, je m'y donnerai de toutes mes forces. Quoique mes épaules soient déjà fatiguées, je les mets avec empressement sous ce fardeau, si le ciel me l'imixïse. Je tends avec joie les mains, comme on dit, pour accueillir les concitoyens des Saints et les serviteurs de la maison de Dieu. Avec quel plaisir, selon l'ordre du Prophète, je cours portant du pain à ceux qui fuient devant l'épée, portant de l'eau à ceux qui ont soif " I J'ai dit le reste de vive voix à Geoffroi notre ami, et plus encore le vôtre. Tout ce qu'il vous dira de notre part, ne doutez pas que ce ne soit notre sentiment.
LETTRE ex.
LETTRE DE CONSOLATION AUX PARENTS DU M£mE