‹ Œuvres de Saint Bernard (volume 4)Chapitre 162 sur 319 · Tome I · texte numérisé non relu

Tome I

royaume qui vous est préparé depuis le commence" ment du monde ^

8. Que celui qui déjà aime, ne doute pas qu'il* ne soit aimé. L'amour de Dieu pour nous, suit volontiers le nôtre qu'il a prévenu. Comment, en effet, tarderait-il à rendre de l'amour à ceux qu'il a aimés, avant d'être aimés d'eux? Il nous a aimés, oui, il nous a aimés; vous avez son Esprit pour gage de sa tendresse ; vous en avez pour témoin fidèle Jésus, et Jésus crucifié. 0 double et inébranlable preuve de l'amour de Dieu pour nous I Le Christ meuH, et mérite qu'on l'aime. L'Esprit nous touche, et nous le fait aimer. L'un nous fournit la cause de l'amour, l'autre cet amour lui-même. Celui-là nous montre sa grande tendresse pour nous, celui-ci inspire la nôtre. En celui-là, nous voyons l'objet de notre amour; de celui-ci, nous en recevons le principe. De l'un vient l'occasion de la charité ; de l'autre en vient le sentiment. Quelle honte de voir d'un œil ingrat la mort du Fils de Dieu, ce qui pourtant arrivera facilement, si l'Esprit nous fait défaut. Hais maintenant que la charité de Dieu est répandue dans nos cœurs par l'Esprit Saint qui nous a été donné', aimés nous aimons, aimant nous méritons d'être aimés davantage. Car, si tandis que nous étions encore ennemis, nous avons été réconciliés avec Dieu par la mort de son Fils, maintenant que nous sommes réconciliés, nous serons bien plutôt sauvés par sa vie. Quoi donc ! Celui qui n'a pas épargné son propre Fils, mais qui l'a livré pour nous tous, ne nous donnera-t-il pas encore tout avec lui '?

9. Puisque nous avons ce double témoignage de notre salut, cette double effusion du sang et de l'Esprit, l'une ne sert pas sans l'autre. L'Esprit n'est donné qu'à ceux qui croient au crucifié, et la foi ne peut rieu si elle n'opère pas l'amour. Or l'amour est un don de l'Église. Si le second homme, c'est du Christ que je parle, a été fait, non seulement avec une âme vivante, mais encore avec un esprit vivifiant, assujetti par l'une à la mort, et par l'autre ressuscitant les morts, à quoi ce qui meurt en lui peut-il me servir sans ce qui vivifie. Enfin, lui-même dit : La chair ne sert à rien, c'est l'Esprit qui vivifie *. Or, qu'est-ce que vivifier, sinon justifier? Puisque le péché est la moi t de l'âme, toute âme en effet qui aura péché, mourra; la justice est certainement la vie de l'âme, puisque le juste vit de la foi. Mais qui est juste, sinon celui qui rend à Dieu l'amour

1 Matth., XXV, 34. — « Rom., y, 5. — » Rom., vui, 32.— — * Jean, Vf, 64.

qnii en reçoit; ce qui ne se fait, que si l'Esprit révèle à l'homme par la foi le dessein étemel de Dieu sur son salut futur. Cette révélation n'est autre chose que l'infusion d'une gfftce spirituelle par laquelle l'homme, mortifié dans les œuvres de la chair, est préparé au royaume que la chair et le sang ne possèdent pas. Ainsi il reçoit dans le même Esprit et la confiance d'être aimé, et le pouvoir d'aimer lui-même, afin de n'être pas aimé sans retour.

iO. Tel est ce sacré et mystérieux dessein que le Fils reçoit dû Père dans le SalnIrEsprit et que par le même Esprit il communique à ceux qu'il sait lui appartenir; il le leur communique en les justifiant, et en le leur communiquant il les justifie; car chacun en le recevant reçoit pour sa justification de commencera se connaître luimême comme il a été connu. 11 lui est donné de pressentir quelque chose de sa béatitude future qui, cachée de toute éternité dans le sein du Dieu qui le prédestine, apparaîtra plus pleinement au jour de sa glorification. Cependant, de cette connaissance partielle qui lui est donnée de lui-même, il se glorifie dès ici-bas en espérance, mais non point encore en pleine assurance. Qu'ils sont à plaindre ceux qui n'ont aucun témoignage de leur vocation à cette destinée si douce des justes l Seigneur, qui croira notre affirmation? Ah I s'ils pouvaient avoir l'intelligence et la sagesse I Hais, s'ils ne croient pas, ils ne comprendront pas.

il. Mais vous, malheureux amants de ce siècle sans sécurité, vous tenez votre conseil distinct de celui des justes. Rapprochés comme des écailles, il n'y a pas de jour entre vous; oui, vous formez entre vous, impics, un conseil auquel tous vous prenez part, mais il est contre le Seigneur et contre son Christ. Car si, comme le dit l'Écriture, la piété est le culte de Dieu *, certainement tout homme qui aime le monde plus que Dieu, est convaincu d'être un impie et un idolâtre qui honore et sert la créature plus que le Créateur. Or si, comme on Ta dit, les saints et les impies ont chacun leur conseil, un immense abîme a été établi entre eux. De même, en effet, que le juste s'éloigne et se sépare de la compagnie et des plans des méchants, de même aucun impie ne ressuscitera dans le Jugement, aucun pécheur dans le plan fait pour les justes. Le plan des justes est une pluie volontaire que Dieu a réservée pour sou héritage ; c'est un plan mystérieux qui descend comme la pluie sur la toison des brebis ; c'est une fontainc scellée auquel l'étranger n'a i)as de part ;

1 Job., xxvjij, 28.

c'est un soleij de justice qui ne se lève que pour ceux qui craignent Dieu.

IS.Quand le Prophète considère les impies qui demeurent dans leur aveuglement et dans leur sécheresse, privés de la rosée et de la lumière des justes, stériles et sombres, confus et rejetés à l'écart, il les raille et les désigne en disant : Voilà cette race qui n'a pas écouté la vota: de son Dieu *. Vous ne voulez pas, ô misérables, dire avec David : J'écouterai ce que dira en moi U Seigneur mon Dieu *. Répandus au dehors sur des vanités et sur des folies menteuses, vous ne recherchez point au dedans la parole excellente de la vérité : Enfants des hommes, pourquoi votre cœur est-il appesanti? Pourquoi chérissez-vous là vanité et cherchez-vous le mensonge^? Sourds à la voix de la vérité, vous ignorez les desseins de Celui qui n'a que des pensées de paix, qui parle de paix à son peuple, à ses saints et à ceux qui se tournent vers leur propre cœur. Pour vous, dit-il, vous êtespurs^ à cause des paroles que Je vous ai dites \ Donc ceux qui n'entendent pas ces paroles sont impurs.

13. Pour vous, mon très-cher, si vous vous disposez à prêter intérieurementl'oreille à cette voix de votre Dieu plus douce qu'un rayon de miel, fuyez les soucis du dehors, afin qu'ayant au dedans de vous l'esprit libre et débarrassé, vous disiez avec Samuel : Parlez, Seigneur, parce que votre serviteur écoute '• Cette voix ne retentit pas sur les places, et on ne l'entend pas dans les foules. C'est un dessein caché qui demande qu'on l'écoute en secret ; il vous apportera certainement la joie, si vous l'écoutez d'une oreille pure et attentive. Il est commandé à Abraham de sortir de son pays et de sa famille pour mériter de voir et de posséder la terre des vivants •. Jacob, après avoir abandonné son frère et sa patrie, passe le Jourdain % appuyé sur son bâton, et il est reçu dans les bras de Rachel *. Joseph commande sur l'Egypte', après avoir été enlevé à son père et à sa patrie par une vente frauduleuse *\ U est ordonné à l'Église, pour que le roi s'éprenne de sa beauté, d'oublier son peuple et la maison de son père ". L'enfant Jésus est cherché par ses parents au milieu de leurs connaissances et de leurs proches, et cependant on ne le trouve pas *% Vous aussi, fuyez vos frères, si vous voulez trouver votre salut. Fuyez, vous dis-je, du milieu de Babylone; fuyez devant le glaive de

1 Jérém., vil, 28. — • Ps. lxxxîv, 9. — » Ps. iv, 3. — * Jean, xv, 3. — ■ I Rois, îit, 10. ^ « Gen., xji, i. -r T Gen., XXXII, 10. — * Gen., jxîx;, 28. — » Gen., xli. — »o Gen., xxxvir.--ii Ps. XLiv, 11,12.— " Luc, ii, 44,45.

FAquîlon. Nous sommes prêts à courir avec des pains au-devant de votre fuite. Vous me nommez votre abbé, j'accepte ce titre à cause des services qu'il entraîne; non ceux que j'exigerai de vous, mais ceux que je vous rendrai, à l'exemple du FîTs de t homme ^ qui n est pas venu pour être servi, mais qui est venu servir et donner son âme pour la rédemption d'un grand nombre. Toutefois, si vous le trouvez bon, acceptez pour condisciple celui que vous choisissez pour maître. Que le Christ soit notre maître unique à tous deux et, comme il est la fin de la justification pour tout homme qui croît *, que son nom termine ma lettre.

. LETTRE CVIIL

A THOMAS DE SAINT-OMER, APRÈS LA VIOLATION DE LA PROMESSE QtlE CELUI-CI AVAIT FAITE DE SE CONVERTIR.

Il rengage à quitter ses études et à entrer en religion ; il Itti représente la fin malheureuse de Tbomas de Béverley.

A son trèsKîher fils Thomas, le frère Bernard, dit abbé de Glairvaux : qu*il marcho dans Tesprit. de crainte^

i . Vous faites bien de reconnaître la dette de votre promesse et de ne point contester la fiaute qui résulte de son exécution différée; mais je veux que vous songiez, non pas seule* ment à ce que vous avez promis, mais encore à celui à qui vous Tavez promis. Car de ce que vous vous êtes engagé en ma présence, je ne revendique rien pourmoi ; vous vous rappelez que ce n'est pas à moi que vous avez fait votre promesse. Vous redoutez donc à tort que je vous adresse des reproches sur votre coupable retard, moi qui n'ai été appelé que comme témoin et non comme maître de votre vœu. J'y ai assisté et je me suis réjoui ; je demande que ma joie soit complète, et elle ne le sera que quand votre promesse aura été remplie. Vou& avez fixé un terme, qu'il n'eût pas fallu dépasser. Vous l'avez dépassé, en quoi cela me regarde-t-il? Que vous tombiez ou que vous demeuriez ferme, c'est l'afTaire de votre maître. Pour moi, je suis résolu, dans le péril imminent où vous êtes, à en agir avec vous, non par des reproches ni par des menaces, mais par des conseils, et encore seulement si vous les recevez de bonne grâce. Si vous m'écoutez, tant mieux; sinon, je ne juge personne. Mais il y a quelqu'un qui le recherchera et qui le jugera.

1 Rom., X, 4.

Car cfiltii <Itii tioiifi juge, c'est le Seigneur \ Jq> croisque vous n'en avez que plus à craindre . et à gémir; parce que ce n'est point à un bom* me, mais à Dieu que vous avez menti. Quand bien même j'épargnerais votre honte devant, les hommes, comme vous le désirez, est-ce que votre impudence qui est à la face de Dieu, demeurerait impunie. Quelle raison y.a-t-il, je. vous prie, de rougir au jugement des honuues et de ne pas craindre le regard de Dieu ? Car j le regard de Dieu est sur ceux qui font le mal'. . Craignez-vous donc plus la honte que les tour- . ments, et vous qui tremblez devant une langue de chair, méprisez-vous le glaive qui dévore la chair ? Est-ce là ce bel assemblage de mœurs auxquelles, d'après votre lettre, vous vous formez en apprenant cette science dont le zèle et l'amour vous enflamment au point que vous ne redoutez plus de manquer à votre sainte résolution?

2. Mais, je vous le demande, quelle marque de vertu, quel acte glorieux de discipline, quel progrès dans la science, quel fruit des arts, est-ce dope de trembler là où il n'y a rien à craindre, et de perdre la crainte du Seigneur? Qu'il vous serait plus salutaire d'étudier Jésus . et Jésus crucifié i Science qu'on n'apprend pas facilement, si l'on n'est pas crucifié au monde. Vous vous trompez, mon fils, vous vous trompez, si vous pensez trouver auprès des maîtres du monde ce que les seuls disciples du Christ, c'est-à-dire ceux qui méprisent le monde, acquièrent comme un don de Dieu, Car ce n'est point la lecture, mais l'onction qui enseigne cette science'; ce n'est point la lettre, mais l'esprit, ce n'est point l'étude, mais la pratique des commandements du Seigneur. Semez pour vous^ dit-il, la justice*, moissonnez l'espérance, de la vie, éclairez-vous de la lumière de la science. Vous voyez qu'on ne va pas directement à la lumière de la science, si on ne met d'abord dans l'âme le germe de la justice, pour qu'il forme le grain de la vie et non la paille de la vanité. Quoi donc I vous n'avez encore rien semé pour la justice ; vous n'avez pas encore récolté les gerbes de l'espérance et vous osez aspirer à une science véritable, à moins, peut-être que vous ne considériez conune véritable cette science qui enfle l'homme. Vous vous trompez sottement, en n'employant pas. votre argent pour acheter du pain et votre travail pour vous rassasier \ Je vous en supplie, rentrez en vous-même et considérez que

* I Cor., IV, 4. — « Ps. xxxui, 17. — • Osée, î, 12. — * Isaîe, Lv, 2.

cette année, délai que vous vous êtes accordé au mépris des droits de Dieu, ne serat>oint agréable au Seigneur, mais qu'elle fera naître sa haine, alimentera sa colère, entretiendra votre apostasie, éteindra en vous Fesprit, vous fermera la grâce et vous apportera cette tiédeur qui d'ordinaire provoque Dieu à vomir Thomme.

3. Hélas I hélas I vous me paraissez marcher dans le même esprit que cet autre Thomas dont vous portez également le nom, celui qui était autrefois prévôt de Béverley. Après s'être, comme vous, consacré de tout cœur à notre Ordre et à notre maison, il commença à différer, et ainsi peu à peu à se refroidir, jusqu'à ce qu'il fut subitement enlevé du monde par une horrible mort, après être devenu homme du siècle, prévaricateur, et à ce double titre fils de l'enfer^ dont le Seigneur de miséricorde et de pardon le préserve, si c'est possible. La lettre que je lui ai écrite existe encore. Elle ne servit à rien, sinon à décharger ma conscience relativement à lui, puisque je lui déclarais, autant qu'il était en moi, ce qu'il fallait faire au plus vite. Il serait heureux, s'il m'eût écouté. 11 fit semblant de ne pas entendre. Je suis innocent de sa perte. Hais cela ne me suffit pas, car, quoique dans cet événement je sois tranquille pour moi-même, cependant cette charité qui ne recherche pas ses propres intérêts, me pousse à pleurer celui qui est mort sans sécurité, parce qu'il avait vécu avec une sécurité mauvaise. 0 profond abime des jugements de Dieu ! 0 Dieu terrible dans ses conseils sur les enfants des hommes I Le Seigneur a donné à cet homme l'esprit qu'il devait à la fin lui retirer, en sorte que son péché a dépassé la mesure. La grâce est entrée en lui, pour que le crime surabondât, ce qui pourtant n'a point été la faute de Celui qui donnait la grâce, mais de celui qui y ajoutait la prévarication. Celuici avait son libre arbitre, dont il a fait librement mauvais usage pour contrister l'Esprit, pour mépriser la grâce, pour ne pas obéir par ses actes aux inspirations de Dieu, de façon à pouvoir dire: La, grâce de Dieu na point été stérile en moi*, \

4. Pour vous, si vous êtes sage, sa folie vous servira ; vous laverez vos mains dans le sang du pécheur; vous aurez soin de vous délivrer promptement des filets de la perdition et de me tirer d'une horrible frayeur. Car je ne souffre pas moins de votre éloignement, je l'avoue, que si l'on m'arrachait les entrailles ; vous m'êtes

« I Cor., XV, 10.

devenu très-cher et je v^ous enveloppe d'une affection paternelle. Aussi à tout souvenir de vous, le glaive de la crainte transperce mon âme avec d'autant plus de douleur que je vous vois craindre moins. Je sais, en effet, où j'ai lu relativement à des hommes tels que vous: Lorsquik auront dit paix et sécurité^ à l'instant une ruine subite fondra sur eux, comme la douleur sur une femme grosse ^ et ils n'y échapperont point ^. Or, je pressens que beaucoup de malheurs terribles sont prêts à fondre sur vous, si vous tardez à vous convertir. J'en ai eu de nombreux exemples, et puissiez vous aussi les avoir connus 1 Croyez-en donc mon expérience; croyez-en mon affection; vous savez que la première ne peut pas se tromper, et que la seconde ne peut pas vous tromper.

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