LETTRE CXI
AU HOH BU MOraS ÉLIE A SES PARENTS.
' II les exhorte à ne point essayer de l'entraver dans son dessein de servir Dieu ; que ce serait indigne et inutile.
A ses chers parents Ingorran et Ivète, Elle, moine, mais pécheur : ses prières de chaque jour.
i. La seule cause pour laquelle il ne soit pas permis d'obéir à ses parents, c'est Dieu. Car il dit lui-même : Celui qui aime son père ou sa mère plus que moi, n'est pas digne de moi^ Si vous m'aimez comme de bons, comme de pieux parents, si vous avez pour votre fils une tendresse vraie et fidèle, pourquoi me troublezvous dans mes efforts pour plaire à Dieu notre père à tous, et pourquoi essayez-vous de me détourner de son service, puisque le servir c'est régner? Je reconnais vraiment aujourd'hui que les ennemis de l'homme, ce sont les gens de sa maison '.En cela je ne dois pas vous obéir ; en cela je ne trouve point en vous des parents, mais des ennemis. Si vous m'aimiez, vous vous réjouiriez de ce que je vais à mon père et votre père, et même au père de tous les hommes. D'ailleurs, qu'y a-t-il entre vous et moi ? Qu'ai-je de vous, sinon la misère et le péché ? Ce corps corruptible que je porte, voilà tout ce que je sais, tout ce que je reconnais avoir reçu de vous. Ne vous suffit-il pas de m'avoir engendré dans le péché, pécheur comme vous, de m'avoir nourri du péché après m'y
* PB. XIII, 5. — » Matth., X, 37. — » Miellée, vu, 6.
avoir fait naître; faut-il encore que vous lasp siez de moi un fils de l'enfer, en m'enviant jusqu'à la miséricorde que j'ai obtenue de celui qui ne veut pas la mort du pécheur ?
2. 0 père insensible 1 ô mère cruelle 1 ô pa-rents durs et impies, moins encore parents que meurtriers, pour qui le salut de leur enfant serait une douleur, et sa mort une consolation I Ils aiment mieux me voir périr avec eux que régner sans eux ; ils essaient de m'exposer encore au naufragedontenfin je mesuis sauvé nu, au feu dont avec peine je suis sorti à moitié brûlé, aux voleursqui m'ont laissé à demi mort| bien que par la miséricorde du Samaritain je sois un peu rétabli ; ils s'efTorcent de ramener au monde, comme un chien à son vomissement, comme un pourceau à son fumier, le soldat du Christ qui est déjà sur le seuil même de la gloire et presque triomphant d'avoir ravi le ciel, ce dont je ne me glorifie pas en moi-même, mais en celui qui a vaincu le monde. Étrange illusion 1 la maison brûle, le feu presse par derrière, et l'on défend de sortir à celui qui fuit; on conseille de rentrer à celui qui s'échappe ! Et cela vient de ceux qui sont au milieu de l'incendie et qui, par une opiniâtreté insensée, par une déraison obstinée, refusent de se soustraire au péril 1 0 fureur I si vous regardez votre mort avec dédain, pourquoi désirez-vous encore la mienne ? Oui, si vous négligez votre salut, que vous sert-il d'entraver le mien ? Que ne me suivez-vous plutôt dans ma fuite pour échapper aux flammes ? Sera-ce un allégement pour vos tourments de causer ma perte, et ne craignez-vous donc que de périr seuls ? Quel soulagement un homme qui brûlera, pourra-t-il donner à ceux qui brûleront avec lui? Quelle consolation, dis-je, y a-t-il pour des damnés à avoir des compagnons de leur damnation? Quel remède pour des mourants à en voir mourir d'autres ? Ce n'est pas là le conseil que me donne ce riche qui, du milieu des tourments et n'ayant plus d'espoir d'être délivré, demandait qu'on prévînt ses frères, afin qu'ils ne vinssent pas dans le même lieu de supplices *, parce qu'il craignait sans doute que leurs souffrances n'accrussent la sienne.
3. Quoi donc ? Irai-je consoler la douleur de ma mère pendant l'espace d'une visite, pour pleurer durant l'éternité sur elle et sur moi sans consolation? Iraî-je, dis-je, donner une satisfaction passagère à mon père, irrité de mon absence, et me consoler moi-même pendant quelque temps par sa présence afin qu'en-
i Luc, XVI, 28.
suite chacun de dous soit, pour lui-même et pour l'autre, affligé d'une tristesse désormais Inconsolable ? Résistant à la cliair et au sang, à l'exemple de l'Apôtre, n*écouteraî-je pas bien plutôt la voix du Seigneur qui dit : Laissez les morts ensevelir leurs morts *. Ne chanterai-je pas avec David : Mon âme a refusé cTêtre consolée *. Et avec Jérémîe : Vous le savez Seigneur^ je n'ai pas désiré la faveur de l'homme * ? Quoi donc ? une part de terre m'est échue dans des lieux splcndides, un brillant héritage m'appartient dans les cieux *, et les pipmesses de la terre me flatteraient, les consolations de la chair me charmeraient 1 Après avoir goûté l'esprit, la chair est nécessairement insipide. Pour qui désire les biens du ciel, ceux de la terre n'ont plus de saveur. A qui aspire aux choses éternelles, les choses du temps n'apportent que le dégoût. Cessez donc, mes parents, de vous affliger et de verser des larmes inutiles; cessez de me tourmenter gratuitement en me rappelant à vous; car si vous continuez àm'envoyer des messagers, vous me forcerez de m'éloigner davantage. Si, au contraire, vous me laissez libre, je ne quitterai jamais Clairvaux. Ce sera le lieu de mon repos pour toujours; j'habiterai là, parce que c'est la demeure que j'ai choisie. Là, je prierai incessamment pour mes péchés et pour les vôtres; là, si je puis, j'obtiendrai de Dieu par mes supplications assidues ce que TOUS désirez, comme moi : c'est qu'après avoir été un peu de temps ici-bas séparés pour son amour, nous soyons réunis dans l'autre monde, réunis en une société heureuse et indissoluble, et que nous vivions dans son amour, pendant tous les siècles des siècles. Ainsi soii-il '.
LETTRE CaJL
A fiEOFFROI BE LISIEUX.
Il déplore qne Geoffroi, renonçant k son dessein de se foire religieux, floit rentré dans le monde.
1. Je pleure sur vous, Geotfroi, mon fils, je pleure sur vous, et avec raison. Qui ne s'affli-
« Malth., viir, 22.~« Ps. lxxvi, 3.— » iérém., xvîî, 16. ■^ * l's. XV, 6.
' l.Il itiiie aei-ail-«iltf une de ceUwque S« Bernard fiusait
gérait, en effet, de voir la fleur de votre jeunesse, qu'à la joie des anges vous aviez offerte pure à Dieu, comme un suave parfum, être maintenant foulée aux pieds par les démons, flétrie par les souillures du vice et par la corruptiondusiècle? Comment, après avoir été appelé par Dieu, suivez-vous le diable qui vous rappelle ? Comment, vous que le Christ commençait à entraîner après lui, reculez-vous tout à coup du seuil même de la gloire ? J'éprouve maintenant en vous la vérité de cette parole du Seigneur, qui dit : Les ennemis de l'homme sont les gens de sa maison ^ Vos amis et vos parents se sont approchés et se sont dressés contre vous. Us vous ont replongé dans la gueule du lion et ramené aux portes de la mort. Us vous ont mis dans les ténèbres comme les morts du siècle et déjà peu s'en faut que vous ne descendiez dans le gouffre de l'enfer qui est impatient de vous engloutir et de vous livrer aux bêtes rugissantes, pour qu'eUesvous dévorent conune leur proie.
2. Revenez,je vousen conjure, revenez avant d'être enseveU dans l'abîme, et de voir l'ouverture du puits refermée sur vous ; avant d'être plongé dans cette profondeur d'où vous ne sortiriez plus; avant d'être jeté, pieds et mains liés, dans ces ténèbres extérieures, où U n'y a que pleurs et grincements de dents; avant d'être précipité dans ce lieu obscur et couvert des ombres de la mort. Vous rougissez peutêtre de revenir, parce qu'à un moment vous avez reculé. Rougissez d'avoir fui, mais non de retourner au combat après la fuite et de recommencer la lutte. La bataiUe n'est pas finie, les armées qui luttaient ne se sont point séparées, la victoire est encore devant \oê mains. Si vous le voulez, nous ne demandons pas à vaincre sans vous et nous ne vous envions pas votre part de gloire. Nous irons pleins de joie au devant de vous ; nous vous recevrons dans nos bras avec aUégresse et nous dirons : // faut nous réjouir et faire des festins^ parce que voici notre fils qui était mort et qui est ressuscité; qui était perdu et qui est retrouvé ".
quelquefois écrire par ses secrétaires? (Voy. lettre 389.) « Elle pourrait paraître trop violente, dit Lessius, si elle n'émanait d^un homme si saint et si sage. Car qui oserait blâmer cet organe choisi de l'Esprit saint ? 11 connaissait l'importa nca d'une pareille aflaire. Cependant il n'était pas dans son esprit qu'on écrivit tant de duretés, à moins qu'on ne vit le salut en danger par les sollicitations incessantes de la famille. » Les* sius, Traité du choix d'un état, qucst. 4, 36. i MiittU., Xy 30. — « I.uc, XY, U2.
LETTRE CXin.