A LA VIERGE SOPHIE
n la loue d'avoir méprisé la gloire du monde, et, après avoir exposé les mérites, les privilèges, les récompenses et les dignités des vierges qui entrent en religion, il Texhorte à la persévérance.
Bernard, abbé de Clairvaux, à Sopbie, vierge : qu*elie conserve le litre de vierge et qu'elle en recueille le fhiit.
i . La grâce est trompeuse et la beauté est vaine; on n'accordera de louange qu'à la femme qui craint Dieu *. Je me réjouis, ma fille, de cette vertu glorieuse avec laquelle vous avez, dit-on, méprisé la gloire menteuse du monde. Elle est en effet digne de mépris ; mais comme beaucoup de gens qui en jugent autrement, ont la folie de l'estimer, vous serez louée avec raison de n'avoir pas été trompée par elle. Elle n'est qu'une fleur des prés , une vapeur qui ne parait qu'un moment.
Quel que soit l'état auquel elle s'attache, n'y ti-ouve-t-on pas plus d'angoisses que de plaisirs? Tandis que vous réclamez, que vous défendez, que vous enviez, que vous soupçonnez, que vous recherchez toujours ce que vous n'avez pas, et que les biens acquis n'attiédissent pas en vous l'ardeur d'acquérir, de quel repos jouissez-vous dans votre gloire? S'il s'en trouve pourtant, sa douceur passe pour ne pas revenir et vous laisse une angoisse qui ne vous quittera plus. Voyez au reste que c'est le trèsgrand nombre qui ne l'atteint pas, le très-petit nombre qui la méprise. Pourquoi cela ? Assurément parce qu'elle est une nécessité pour beaucoup de gens, et une vertu pour peu d'hommes. Oui, pour peu d'hommes, surtout parmi les nobles. Car enfin. Dieu n'a pas choisi beaucoup de nobles, mais il a choisi ce qui était bas dans le monde*. Vous êtes donc bénie parmi les femmes de haute condition, vous qui, tandis que les autres combattent pour la gloire, vous élevez plus haut encore et triomphez avec plus d'éclat en la méprisant, plus illustre et plus glorieuse assurément pour vous être rangée dans le petit nombre, que pour être descendue d'une grande origine. Car ce dernier mérite est à vos parents, et l'autre est à vous par le don de Dieu. Or, celui qui est à vous a d'autant plus de prix qu'il est moins commun. Si la vertu dans les hommes est un oiseau rare sur la terre •, combien n'est-elle
» Prov. XXXI, 30. — * I Cor., i, 26-28. — « Juven., sat. VL
pas plus rare dans une femme fragile et noble 7 Enfin, qui trouvera une fenune forte*, et surtout une femme forte et de haute condîtioni Sans doute. Dieu ne fait point acception de personnes ; cependant je ne sais pourquoi la vertu dans la noblesse plaît davantage. Seraitce par hasard parce qu'elle y a plus d'éclat? Lorsqu'un homme de basse condition est sanH gloire, il est difficile de savoir s'il n'a pas voulu ou s'il n'a pas pu en obtenir. Je loue qu'on fasse de nécessité vertu ; mais je loue davantage la vertu que la liberté choisit, Bans que la nécessité l'impose. *
2. Que les autres femmes qui n'ont pas d'espérance, combattent donc pour cette gloriole courte et vile que donnent des biens éphémères et trompeurs ; pour vous, appuyez-vous sur l'espérance qui ne confond pas. Oui, réservezvous pour cette somme immense de gloire que produiront dans le ciel les courts instants de vos tribulations présentes. Que si vous recevez les reproches des filles de Bélial qui s'avancent à pas lents, la tête haute, ornées et parées, comme des temples, répondez-leur : Mon royaume n'est pas de ce monde ; mon temps n'est pas encore venu, tandis que le vôtre est toujours prêt ; répondez-leur : Ma gloire est^ cachée en Dieu avec le Christ ; mais quand le Christ, qui est ma vie, apparaîtra, alors moi aussi j'apparaîtrai avec lui dans la gloire*. Au reste, s'il faut que vous vous glorifiiez, vous le pouvez hardiment et en assurance, pourvu que ce ne soit que dans le Seigneur. Je ne parle point de la couronne qu'il vous a préparée pour l'éternité. Je passe sous silence les promesses qui vous attendent pour l'avenir : que, épouse heureuse, vous serez admise à contempler à visage découvert la gloire de votre fiancé ; qu'il vous fera paraître devant lui éclatante, n'ayant ni tache ni ride, ni rien de semblable ; que, prêt à vous recevoir dans ses embrassements éternels, il meUra sa main gauche sous votre tête, tandis que sa droite vous entourera. Je ne parle point de cette place réservée que, par une prérogative de votre virginité, vous obtiendrez certainement dans le royaume, à part du reste des fils et des filles. Je me tais sur ce cantique nouveau, que, comme vierge, vous chanterez avec les autres vierges sur une modulation douce et spéciale pour vous ; vous y trouverez votre joie et vous en réjouirez la cité de Dieu, en chantant, en courant, en suivant l'Agneau partout où il ira. Enfin, l'œil n'a point vu, l'oreille n'a pas en-
» Prov., xxxr, 10. — * Coloss., m, 4.
iendu, et le cœur de l'homme n'a pas conçu ce qu'on vous destine et ce à quoi vous devez vous préparer.
3. Je passe donc tous ces biens qui vous sont réservés dans l'avenir; je ne parle que des biens présents, de ceux que déjà vous possédez, les prémices de l'esprit, les cadeaux de votre fiancé, le gage de vos fiançailles et ces bénédictions de douceur que vous envoie à l'avance Celui que vous attendez et qui viendra ensuite compléter ce qui manque. Étalons, oui, étalons devant nous ces ornements qui attirent les regards par leur beauté nragniflque, et qui excitent l'admiration des anges eux-mêmes. Si les filles de Babylone, dont toute la gloire est une source de confusion, ont quelque chose de semblable, qu'elles le montrent. Elles sont vêtues de pourpre et de lin, sous lesquels se cache une conscience déguenillée ; brillant par leurs bijoux, elles sont dégoûtantes par leurs mœurs. Vous, au contraire, extérieurement couverte de haillons, belle intérieurement, vous resplendissez, non pas aux regards des hommes, mais aux regards de Dieu. Vos charmes sont au dedans de vous, parce que Celui que vous charmez s'y trouve ; car, vous ne doutez pas apparemment que le Christ n'habite par la foi dans votre cœur. Enfin, toute la gloire de celle qui est la fille du roi vient du dedans *. Réjouissez-vous, fille de Sion ; soyez transportée d'allégresse, fille de Jérusalem, parce que le roi s'est épris de votre beauté, pourvu toutefois qu'entourée de lumière comme d'un vêtement, vous revêtiez la confession et la gloire. Car, la confession et la beauté se tiennent devant lui. Devant qui? devant celui qui est plus beau que les enfants des hommes, devant celui que les angesdésirent contempler.
4. Vous voyez à qui vous plaisez; aimez donc le moyen de lui plaire, aimez à le confesser, puisque par là vous serez aimée. Aimez à le confesser, si vous désirez la beauté. La gloire est unie à la confession ; la beauté s'y joint aussi, vous les trouvez ensemble : Vous vous êtes revêtu de confession et de gloire *. La confession et la beauté sent en sa présence '. En réalité, où est la confession, se trouvent la beauté et la gloire. S'il y a des péchés, la confession les efTace ; s'il y a des bonnes œuvres, elle les fait valoir. Lorsque vous confessez vos fautes, vous faites à Dieu le sacrifice d'un esprit affligé ; lorsque vous confessez les bienfaits de Dieu' vous lui offrez un sacrifice de louange. La con-
* Ps. XLiv, 14. — » Ps. cm, 1. — • Ps. xcv, 6.
fession est donc une excellente parure de l'âme, qui purifie le pécheur et rend le juste plus pur. Sans la confession, le juste est jugé ingrat, le pécheur est tenu pour mort. La confession jie vient pas des morts, pas plus que s'ils n'étaient pas ^ La confession est donc la vie du pécheur, la gloire du juste ; elle est nécessaire aux pécheurs, et elle convient néanmoins aux justes. La louange va bien à ceux qui sont droits '. La soie, la pourpre et la richesse des couleurs ont leur éclat, mais elles n'en donnent point. Tous ces ornements que vous ajoutez à votre corps étalent leur beauté, mais ne la communiquent pas ; dès qu'on les enlève, ils l'emportent avec eux. Or, la beauté qu'on acquiert avec le vêtement, qu'on dépose avec lui, appartient au vêtement et non à celui qui le porte.
5. Ne rivalisez donc point avec ces femmes mauvaises, qui mendient une beauté étrangère, après avoir perdu la leur. Ne montrentelles pas qu'elles sont dépouillées de tout éclat naturel et intérieur lorsque, recherchant avec tant de frais et d'efforts les ornements mul-, tiples et variés de ce monde dont la forme passe, elles tâchent de s'en composer des de-! hors pour paraître séduisantes aux yeux des insensés ? Considérez comme indigne de vous d'emprunter de la beauté à des peaux de rats et au travail des vers; que votre beauté vous suffise. La beaute réelle et véritable de chaque chose est celle qui s'y trouve sans le secours d'une matière étrangère. Ohl que le diamant de la pudeur répand sur les joues d'une vierge' une rougeur qui lui sied bien ; quelle reine porte des boucles d'oreilles qui y soient com-, parables ? La sagesse ne donne pas moins de charmes ; comme elle rend convenable l'attitude extérieure des jeunes filles, et, bien plus encore, la manière d'être de leur esprit I Elle fait incliner la tête et baisser les sourcils ; elle met la bienséance et la retenue dans les regards; elle réprime le rire, modère la langue, refrène la gourmandise, apaise la colère, forme la démarche ; telles sont les perles dont il convient d'orner le vêtement de la modestie. Lorsque la virginité est revêtue de cette parure variée, qui peut disputer de gloire avec elle? Sont-ce les anges? Ils ont la virginite, sans doute, mais dégagée du corps ; ils sont en cela plus heureux que forts. Or, n'est-ce pas la meilleure et la plus désirable des parures que celle qui peut exciter l'envie même des anges.