LETTRE CXIV
A mu AUTKB RELIGlEtSB.
EUe atait pendant quelque temps, sons l'habit religieux, mené une vie mondaine ; saint Bernard la loue de revenir à do meilleurs sentiments et l'engage à ne pas négliger la grâce.
1. C'est une grande joie pour moi d'avoir appris que vous vouliez tendre à la joie véritable et parfaite, à celle qui vient, non de la terre, mais du ciel; qui n'est point de cette vallée de pleurs, mais de cette cité de Dieu qu'un fleuve impétueux vivifie. En réalité, la joie unique et véritable est celle que produit, non la créature, mais le Créateur. Lorsque vous la posséderez, personne ne vous l'enlèvera; comparé à elle, tout autre plaisir est peine; toute suavité, douleur; toute douceur, amertume; toute beauté, laideur; enfin tout ce qui pourrait charmer, source d'ennui. Vous pouvez en cela m'apporter votre témoignage : ititerrogez-vous vous-même, vous vous croirez plus complètement. N'est-ce pas là ce que crie
en votre cœur le Saint-Esprit? Ne tous a-t-il pas déjà convaincue lui-même de cette vérité avant que je le fisse? Comment, en effet, vous, femme à la fleur de la jeunesse, belle et de noble condition, vaincriez-vous ainsi la fragilité de votre sexe et de votre âge ? Comment dédaigneriez-vous l'éclat de votre beauté et de votre naissance, si tout ce qui est soumis aux sens ne vous semblait pas méprisable, en comparaison de ces biens intérieurs qui vous donnent la force de vaincre et qui par leurs charmes obtiennent vos préférences?
2. Ce n'est pas sans raison; ce que vous méprisez est petit, passager, terrestre; ce que vous désirez est immense, éternel, céleste. Je dirai plus, et je dirai vrai : vous quittez les ténèbres pour entrer dans la lumière; de la profondeur des flots vous abordez au port ; d'une misérable servitude vous respirez dans une heureuse liberté; de la mort enfin vous passez à la vie; car, en vous conduisant jusqu'à présent d'après votre volonté, et non d'après celle de Dieu, d'après votre loi, non d'après la loi de Dieu, vous étiez morte et vivante, vivante pour le monde, morte pour Dieu, ou, pour dire plus vrai, ne vivant ni pour le monde* ni pour Dieu. En voulant, en efl'et, avec l'habit et le nom d'une religieuse, prendre les mœurs des gens du siècle, vous éloigniez Dieu de vous par une telle intention, et cependant, comme vous ne pouviez réaliser votre désir insensé, vous ne repoussiez pas le monde mais le monde vous repoussait. Ainsi repoussant Dieu et repoussée par le monde, vous étiez, comme on dit, tombée entre deux selles; car vous ne viviez pas pour Dieu, parce que vous ne vouliez pas, ni pour le monde, parce que vous ne pouviez pas; morte pour tous deux : pour l'un, conformément à votre désir; pour l'autre, malgré vous. C'est ce qui doit arriver à ceux qui font des vœux sans les accomplir, qui montrent un sentiment au dehors et qui en éprouvent un autre au dedans. Mais à présent, par la miséricorde de Dieu, vous commencez à revivre, non plus pour le péché, mais pour la justice; non pour le siècle, mais pour le Christ; car vous savez que vivre pour le siècle, c'est mourir, et que mourir dans le Christ, c'est vivre. Bienheureux les morts qui meurent dans le Seigneur 1
3. Nous ne vous reprocherons donc plus la vanité de votre vœu et l'inutilité de votre profession; la pureté de votre corps ne sera plus désormais altérée par la corruption de votre cœur, ni l'honneur de votre virginité obscurci
4il
par la déprayation de vos mœurs. Vous ne porterez plus faussement votre nom, ni vainement votre voile. Pourquoi, en effet, vous at-on appelée nonne et religieuse jusqu'à présent, vous qui, sous la sainteté de ces litres, n'avez pas vécu saintement ? Pourquoi le voile de votre tête annonçait-il faussement la retenue, quand sous ce voile un regard effronté révélait l'impudence? Vous portiez la tête voilée, mais altière. Sous le signe de la modestie se faisaient entendre des paroles immodestes. Ces rires éclatants, cette démarche nonchalante, ces habits surchargés d'ornements convenaient mieux à la guimpe * qu'au voile. Mais, grâce au Christ, ces anciennes habitudes ont passé, et tout commence à devenir nouveau ; vous échangez les soins du dehors contre ceux du dedans, et vous vous appliquez plus à l'ornement de votre vie qu'à celui de votre vêtement. Vous faites ce que vous devez, ou plutôt ce que depuis longtemps déjà vous auriez dû faire, car depuis longtemps vous l'aviez juré. Mais l'Esprit, qui souffle où il veut, et aussi quand il veut, n'avait point encore soufflé. C'est pour cela peut-être que ce que vous avez fait jusqu'à présent, est excusable. Au reste, si maintenant vous laissez éteindre l'Esprit, dont les flammes ont sans nul doute à présent réchauffé votre cœur, et le feu divin qui brûle dans vos méditations, que vous reste-t-il à savoir: que vous serez réservée à un feu qui ne pourra plus s'éteindre ? Mais que le même Esprit éteigne plutôt en vous les concupiscences de la chair, de crainte que si, ce qu'à Dieu ne plaise I celles-ci venaient à étouffer les saintes résolutions que vous avez récemment formées, il ne vous arrive de tomber dans les flammes de l'enfer.