A UNE AUTRE RELIGIEUSE DU MONASTÈRE DE SAINTE MARIE A TR0YE
Il la détourne d'aller dans un désert, ce qu'elle avait Timprudence et la témérité de désirer.
i . On m*a rapporté que, sous prétexte d'une vie plus rude, vous voulez abandonner votre monastère : que, neconsentantàécouterni votre mère spirituelle ni vos sœurs qui vous en dé-
^ La guimpe était alors un ornement exclusivement réservé aux personnes nobles; les femmes de condition inférieure n'auraient ]'a8 oser s'en servir. Aujourd'hui la guimpe n'est plus guère portée que par les religieuses.
tournent et vous en empêchent de toutes façons , vous avez bien voulu enfin vous en rapporter là-dessus à notre avis et croire que ce que j'approuverai vous est bon. Vous auriez dû sans doute choisir pour ce conseil quelqu'un de plus instruit ; mais puisque vous en avez ainsi jugé, je ne cacherai pas ce qui me paraît juste. Depuis que j'ai eu connaissance de votre désir, je pèse et je médite par quel esprit vous l'avez conçu, et je n'ose pas facilement me prononcer. Vous pouvez en effet avoir en cela le zèle de Dieu, en sorte que votre intention soit excusable ; mais je ne vois pas du tout comment une telle volonté de votre part pourrait être sagement accomplie. Pourquoi, me direz-vous? N'est-ce pas être sage que de fuir l'opulence, le tumulte de la ville, l'abondance et les délices? Ma chasteté ne serat-elle pas plus en sûreté dans un désert où, vivant en paix avec un petit nombre, et même seule, je n'aurai qu'à plaire à Celui à qui je me suis consacrée? Point du tout; car qui veut mal agir trouve l'occasion dans le désert, Tombre dans les bois, le silence dans la solitude. Le mal que personne ne voit, personne ne le reprend. Où l'on ne craint pas de censeur, le tentateur s'approche avec plus d'assurance et l'iniquité se commet avec plus de hardiesse.' Mais,"dans un couvent, si vous faîtes quelqu€| bien, personne ne vous en empêche ; si vous voulez faire le mal, cela ne vous est pas permis. Bientôt, en effet, plusieurs s'en aperçoivent, vous reprennent, vous corrigent; quand, au contraire, on voit le bien, toutes l'admirent, le respectent, l'imitent. Vous voyez donc, ma fille, que dans la communauté vos mérites sont suivis d'une gloire plus grande, et vos fautes d'une correction plus prompte, puisqu'il y a là des personnes auxquelles vous donnez l'exemple par vos vertus ou que vous scandalisez par vos vices.
2. Enfin, pour ôter à votre erreur toute excuse par cette alternative de l'Évangile : vous êtes ou du nombre des vierges folles, ou du nombre des vierges sages, si toutefois vous êtes vierge *. Si vous êtes folle, la communauté vous est nécessaire ; si vous êtes sage, vous êtes nécessaire à la communauté. Car, si vous êtes d'une sagesse éprouvée, la règle qui, récemment introduite en ce lieu, est à présent louée partout, sera, nous le craignons, grandement déshonorée et afTaiblie par votre départ. On dira en effet, que, bonne comme vous Têtes, vous n'auriez jamais quitté une bonne disci-
* Malth., XXV, 1-12.
pline. Que, si vous êtes connue pour folle et que vous vous éloigniez, nous dirons que c'est parce qu'il ne vous est pas permis de vivre mal avec de bonnes religieuses; qu'étant mauvaise, vous ne supportez pas leurs vertus, et que vous cherchez un lieu où il v6us soit permis de vivre comme il vous plaira. Nous aurons raison ; car, avant la réforme de l'ordre, jamais, dit-on, vous n'aviez parlé de cela. Mais, dès que la piété s'est accrue, vous, devenant subitement plus sainte, et prise d'une ferveur soudaine, vous avez commencé à songer au désert. Je reconnais là, ma fille, je reconnais là, et plaise à Dieu que vous y reconnaissiez comme moi, le venin du serpent, l'artifice du trompeur, la ruse de cet ennemi à double face. Le loup habite dans les bois. Si, pauvre petite brebis, vous pénétrez seule dans la forêt sombre, c'est que vous voulez être la proie du loup. Mais écoutez-moi, ma fille, écoutez un conseil fidèle : Que vous soyez pécheresse ou sainte, ne vous séparée pas du troupeau, de peur que le loup ne vous enlève et qu'il n'y ait plus personne pour vous arrachera lui. Ëtes-vous sainte ? Appliquez-vous à gagner par votre exemple, des compagnes de votre sainteté. Êtes- vous pécheresse? N'ajoutez pas péché sur péché, mais faites pénitence où vous êtes ; de crainte qu'en vous éloignant, non sans péril, comme on vous l'a montré, vous ne laissiez un scandale à vos sœurs, et que vous n'attiriez de tous côtés sur vous les traits de la médisance*