‹ Œuvres de Saint Bernard (volume 4)Chapitre 17 sur 319 · CHAPITRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIÈME

Nouvelle maladie de saint Bernard. — Vision. — Fruits de sa retraite.

Les maladies sont pour les ânies vulgaires des causes d'affaissement qui relâchent les ressorts de la vie spirituelle. Pour les âmes fortes, au contraire, ce sont des exercices de courage et de patience par lesquels le chrétien se surmonte lui-même, s'élève au-dessus des exigences de la nature, et imite la douceur de Celui qui a souffert pour nous, afin de nous laisser un exemple *.

Saint Bernard, contraint par ses cruelles infirmités de s'isoler encore une fois de ses frères, et de s'abstenir de toute activité extérieure, entra pour ainsi dire dans l'esprit de cette situation forcée, et en pratiqua les devoirs avec une vertu magnanime.

Se croyant inutile à tout et comme frappé de stérilité, il renonça plus que jamais à luimême, porta sa croix et se prépara tranquillement à la mort, dont la pensée animait son espérance et lui ouvrait le ciel. C'est pourquoi il offrait son corps, selon la recommandation de l'Apôtre, comme une hostie vivante, sainte et agréable à Dieu '. Mais plus la mort travaillait cet homme extraordinaire et le dépouillait de sa propre vie, plus l'Esprit de Dieu redoublait et multipliait les forces surhumaines de son âme.

Un jour cependant ses maux devinrent excessifs; et ne pouvant y résister, il chargea deux frères d'aller à l'église pour demander à Dieu quelque soulagement. Les frères, émus de compassion, se prosternèrent devant l'autel et prièrent avec une grande effusion de larmes. Pendant ce temps, Bernard eut une vision qui le ravit hors de lui-même : la Vierge Marie, accompagnée de saint Laureût et de saint Benoit, sous l'invocation desquels il avait consacré les deux autels latéraux de son église, apparurent au malade, a La sérénité de leurs visages, dit Guillaume de Saint-Thierry, était comme une expression de la souveraine paix qui les inonde au ciel. Us se manifestèrent d'une manière si

* 1 Petr., II, 21. — « Rom., xii.

distincte au serviteur de Dieu, que, dès leur entrée dans sa cellule, il les reconnut parfaitement. La très-sainte Vierge, ainsi que les deux saints, touchèrent le malade; et par l'effet de ce saint contact, il se trouva subitement délivré de son mal; et la salive, qui jusqu'alors n'avait cessé de couler de sa bouche comme un ruisseau, tarit à l'instant même *. »

Bernard avait eu précédemment un songe qui déjà lui avait ôté la perspective d'une mort prochaine. Il s'était vu transporté sur les bords de la mer, attendant un vaisseau pour s'embarquer; mais le vaisseau qui approchait sans cesse, faisait d'inutiles efforts pour aborder au rivage; il s'éloigna enfin, avant que le malade eût pu y entrer. Ce songe, confirmé par une vision merveilleuse, sembla annoncer que le temps de quitter ce monde n'était pas encore venu. Néanmoins la faiblesse de sa constitution et son épuisement extrême ne lui permirent point de longtemps de reprendre la houlette du monastère. 11 dut demeurer renfermé dans sa cellule, où la méditation des saintes Écrituree, jointe à l'oraison continuelle, le remplirent de plus en plus de lumière et de splendeur.

Ce fut à cette époque qu'il composa son Traité sur les différents degrés de l'humilité et de l'orgueil •; ouvrage qui devint pour lui une occasion de peines et d'amertumes.

Dans cette première de ses productions, saint Bernard ramenait la science dans une voie depuis longtemps obscurcie, en la rattachant aux bases de la vie intérieure, et en la fondant sur l'expérience ascétique, justifiée et confirmée par la parole divine.

L'huinilité est son point de départ : elle est, selon lui, la condition pour acquérir la science de la vérité. Mais elle-même présuppose la connaissance de la vérité ; car elle se forme de trois manières : par la connaissance de soi-même, par la connaissance dtu prochain et par la con-

* Vit. s, Bem., LI, cap. xir, n» 58.

* Tract, de gt^idibus humilUatit et euperbiœ.

naissance de la vérité absolue, qui est Dieu. Ceci posé, il montre les rapports réciproques de la vraie science avec les degrés correspondants de rhumilité; d'où il déduit, avec une puissante force de logique, les douze degrés d'humilité de la règle de Saint-Benoît, qu'il met en regard avec autant de degrés d'orgueil.

Cet ouvrage, entrepris pour l'instruction des moines, fut immédiatement suivi d'un autre qui n'est qu'un recueil de quatre homélies, vulgairement connues sous le nom de Super missus est, Bernard les intitula: Louanges de Marie \ L'humilité et la grandeur, la puissance et la miséricorde, les privilèges et les magnificences de Celle qui est devenue la Mère du Saint des saints et du Roi des rois: c'était là un inépuisable sujet de méditations et de suaves consolations pour saint Bernard. Son opuscule, production d'un cœur aimant et tendre, ne put être goûté que des hommes de cœur. Les savants qui se livraient exclusivement à l'étude de la dialectique, ne le comprirent point. Nous lisons dans l'Histoire de Cîteaux le récit des attaques violentes qui le poursuivaient jusque dans sa retraite, a Comme on trouve toujours a de par le monde, dit l'historien, des gens qui « n'ont nulle autre affaire plus agréable que « de mordre sur les œuvres d'autrui et de s'en a rendre les rigoureux censeurs, il y eut des « personnes qui condamnèrent ce traité [De a Gradibus kumilitatis)».. Mais la critique ne ve- « nait pas seulement de la part des érudits «minutieux: les docteurs eux-mêmes trou- « vèrent à redire *. »

En effet, parmi ces docteurs on distinguait le savant Hugues de Saint-Victor, justement célèbre par l'élévation de son esprit autant que par sa vaste érudition. Celui-ci, à la différence des détracteurs obscurs, s'adressa directement à Bernard, et lui demanda des explications sur certains passages difficiles à comprendre. Il fut aussi le seul auquel le saint répondit ; car jusqu'alors il avait gardé un invincible silence. Dans sa lettre à Hugues, il mit le sceau de l'humilité sur l'ouvrage qui traitait de cette vertu, en rétractant un passage où il avait cité le sens de l'Écriture en place du texte même. Il déclare de plus qu'en parlant des anges, il s'était servi de termes qu'il n'avait pas trouvés dans les Pères. « Cependant, ajoute-t-il, bien a que les explications qu'on donne aux textes « sacrés ne soient point tirées des Pères, elles

1 De laudibus MaHœ,

« Hist. de Cit., vol. m, p. 182 et 183.

a ne laissent pas d'être licites, pourvu qu'elles a ne soient pas contraires aux sentiments des « Pères et aux règles de la foi *. t>

Non-seulement le saint ne répondait point aux attaques dirigées contre lui, mais il demandait grâce pour ceux qui s'étaient compromis eux-mêmes dans ces démêlés. Il écrivit à ce sujet au pieux Hébert, abbé du chapitre de Saint-Étienne,à Dijon, une lettre dont voici le principal fragment * :

« Si le frère Jean, votre religieux, s'est avisé « de parler de moi et d'écrire contre moi d'une a manière inconvenante et peu charitable, il a s'est fait plus de mal qu'il ne m'en a fait ; a car en agissant de la sorte, il a plus contribué a à faire connaître la légèreté de son jugement a qu'à me faire passer pour un esprit léger. « Au reste, s'il a cherché à me nuire, je ne c< chercherai pas à lui rendre le mal pour le «mal. C'est pourquoi, considérant ici mes a propres devoirs plutôt que la faute qu'il a a commise, je vous prie et vous conjure huma blement de pardonner à ce jeune homme,' « qui en cette occasion a suivi l'impulsion d'un « vain sentiment de zèle, et non pas le mou-[ « vement d'une mauvaise volonté. Or, en lui a pardonnant, recommandez-lui de ne plus' a écrire ni disputer sur des choses qui semblent a au-dessus des lumières de son intelligence : a évidemment que dans son opuscule il aurait a fallu un jugement plus sain et une main plus a exercée. »

Malgré ces discussions, et peut-être même a cause de ces discussions, par lesquelles les ennemis de saint Bernard cherchaient à le dé-, considérer aux yeux de l'Église, son nom acquit une plus grande célébrité; ses ouvrages se répandirent au loin et obtinrent bientôt l'assentiment universel. Une foule de personnes voulaient connaître l'homme dont les écrits pieux' et lucides avaient excité des clameurs inconsi-' dérées; et de là le grand nombre de visites qui, à dater de cette époque, se succédèrent à Clairvaux.

On ne se lassait point d'admirer l'humble moine qui, si jeune encore, avait peuplé le désert d'une troupe nombreuse d'anges plutôt que d'hommes, et qui, du fond de sa retraite,^ projetait sur l'Église une si douce lumière. On le regardait dès lors comme un saint ; on le

1 Epist. Lxxvii.ln Bobscrip. adHomil. Super missus est, ^^ Voir angsi Hist. de CU.^ yoI. m, p. 182.

* Epist. ccxzxiii.^ Le chapitre de Saint-Etienne âtaitcomposé de chaDoines réguliers de Tordre de SaintrAngnstin. Nous n'avons trouvé aucune trace des écrits publiés en cette occasion contre saint Bernard: les attaques ont disparu, la défense est restée.

VIE MONASTIOOE,

citait comme le modèle de l'ordre monacal, comme la gloire du sacerdoce, comme le marteau des hérétiques ^

Toujours malade et hors d*état de monter en chaire, il vivait séquestré dans la même cellule que réyéque deChâlons lui avait fait construire autrefois; et là, profondément occupé des vérités éternelles, il était pourtant accessible à tout le monde, et accueillait sans distinction, avec une cordialité sereine et affectueuse, tous ceux qui accouraient pour le consulter. Il ne se passait presque pas de jour qu'il ne reçût des hôtes nouveaux ou des lettres qui demandaient de longues réponses. Souvent il gémissait en secret de cette multiplicité de soins qui ne lui laissaient plus de repos • ; mais il se rappelait que l'amour divin ne peut ni ne doit rester oisif; et que, sacrifier son repos au bien des autres, c'est encore goûter la paix de Dieu et sui^TC l'exemple de Jésus-Christ : a La charité , a qui est la règle de Dieu, disait-il, doit être « préférée à la règle de Saint-Benoît *. »

Cette charité sincère, jointe à la plus complète abnégation de lui-même et à une rare capacité pour dénouer les atTaires les plus compliquées, lui attirait des personnages considérables qui le prenaient pour arbitre de leurs difTérends. Les ecclésiastiques et les laïques venaient également lui soumettre leurs doutes; bientôt les princes et les prélats, les rois eux-mêmes recoururent aux oracles de l'homme de Dieu , dont la renommée commençait à se dilater comme l'aurore quand elle éclate au matin. Tout ce qui était juste, utile, équitable, avait accès auprès de lui, enflanunait son zèle, provoquait un dévouement sans bornes ; et dès qu'il s'était chargé d'une cause, de quelque peu d'importance qu'elle fût, il la prenait à cœur et la poursuivait avec une consciencieuse activité.

C'était surtout à l'égard des pécheurs qu'il exerçait son ardente sollicitude. Il les pressait, conune saint Paul, à temps et à contre-temps, par les exhortations insinuantes de la charité, par les plus vives représentations de la vérité. Mais aussi, quand il se trouvait aux prises avec l'arbitraire, ou qu'il soutenait les droits de l'innocence et de la justice , il devenait inflexible comme un roc, et sa volonté se dressait comme une colonne inébranlable. Il l'avoue lui-même dans une de ses lettres :

^ l|enri({aez, An, Cist,-^* Convenerat enim multitado mapa fere ex omni nalione quac sub cœlo erat. Me oportet omnibus respondere, etc. (S. Bern., Ep. ad Petr. Clun., 589. * Vid. Guill.de s. Th., D. 1101, 1102.)— » De Pracept^ cap. IV.

a La voie de la tendresse, dit-il, est celle qui a m'est habituelle...; mais quand les hommes « abusent de la douceur et que l'huile des (c remontrances charitables se répand inutilea ment sur eux, il faut se servir de remèdes a plus vigoureux et employer la force du « vin...; que si les adversaires de la vérité et a de la justice ont le front dur, il faut l'avoir « plus dur qu'eux, parce qu'il n'y a rien de a dur qui ne cède à ce qui est plus dur ; et que « Dieu lui-même, parlant au prophète Ezé- « chiel, lui promet qu'il lui donnera un front a plus dur que celui de ses ennemis ^.. »

La fermeté du serviteur de Dieu, inséparable d'ailleurs de la suavité évangélique, produisit dès ce temps des fruits remarquables. Nous n'en citerons ici que deux exemples tirés de ses lettres :

Le comte de Champagne, Thibault, prince juste et vertueux, avait, par suite de faux rapports, ordonné la confiscation des terres de l'un de ses vassaux; et, sans vouloir entendre de justification, il le bannit et le réduisit à une telle misère, que sa femme et ses enfants durent mendier leur pain. Ce malheureux, nommé Humbert, avait vainement épuisé toutes les tentatives pour apaiser le prince ; il vint eniin à Clairvaux, et supplia le saint abbé de s'intéresser à son sort. Bernard, touché de compassion, pria d'abord deux prélats d'écrire en son nom au comte de Champagne en faveur de Humbert; mais conmie leurs lettres n'obtinrent point de succès, il écrivit lui-même en ces termes :

« Je suis sensible à l'intérêt que vous avez a pris à ma maladie, parce que l'amour que a vous avez pour Dieu en est la cause. Cepena dant j'ai lieu d'être surpris de ce que, aimant a Dieu et m'aimant pour Dieu, vous me refu- « siez une grâce que Dieu m'avait inspiré do a vous demander., •

« Certes, si j'avais sollicité de l'or ou de « l'argent, ou quelque autre faveur, vous ne a m'auriez point refusé, puisque tant de fois « vous m'en avez prodigué. Pourquoi donc me « jugez-vous indigne d'une grâce que je souci haite moins dans mon intérêt que dans le a vôtre?... Ignorez-vous cet avertissement de a Dieu : Le temps viendra oU je jugerai les jus- <r tices? A fins forte raison jugera-t-il les injusa tices. Ne craignez-vous pas ce qui est écrit : a Vou^ serez mesuré à la mesure dont vous aurez a mesuré les autres ? Doutez-vous qu'il ne soit

1 Epist. ccxxxii. — Vid. etiam serra, in Canl. xliv; et De Cfmsid.f lib. IV, cap. m.

<t plus facile à Dieu de dépouiller un prince a qu'il n'est facile à un prince de dépouiller a son sujet ^?... »

Cette lettre, dont nous ne citons qu'un passage, produisit un effet immédiat. Le comte de Champagne examina par lui-même l'afTaire de son vassal, et rendit une ordonnance qui le rétablit dans ses droits. Mais plusieurs conseillers du prince, intéressés à maintenir la première sentence, suscitèrent des entraves à la réhabilitation de Humbert. Saint Bernard lui écrivit de nouveau :

a Quel est le conseiller infidèle qui a essayé a d'ébranler par ses lâches conseils la droiture a de votre âme? Quel qu'il soit, c'est un faux a ami, un traître, un dangereux courtisan qui a sacrifie votre gloire à sa cupidité... Je vous a conjure, par la miséricorde de Dieu, d'ema pêcher que l'impie ne se prévale de l'afflica tion du pauvre, et d'ordonner qu'on restitue a sans retard à la femme et aux enfants du a malheureux Humbert les biens auxquels ils a ont droit'... »

L'affaire était à peine terminée, que l'abbé de Clairvaux, dans une autre circonstance, fit encore une fois entendre les réclamations de la justice au comte de Champagne. Le prince avait promulgué des ordonnances très-sévères pour réprimer les abus des duels judiciaires; mais ses ordonnances, trop imbues des préjugés du temps, frappaient surtout les victimes de ces intolérables combats. C'est de quoi saint Bernard se plaint au comte Thibauld : a II y a a peu de jours que, dans un duel qui eut lieu a en présence du prévôt de Bar, celui qui suca comba fut condamné par votre sentence à a perdre les yeux. Et, comme s'il n'était pas a assez à plaindre et de sa défaite et de la perte a de la vue, vos officiers se sont encore emc parés de ses terres. Il est de Votre justice et « de votre charité de lui laisser de quoi entrea tenir sa vie triste et languissante : la faute a du père ne doit point retomber sur les a enfants, ni les frustrer de leur légitime pacf trimoine '. »

Le langage plein d'équité et de sainte hardiesse avec lequel il plaidait la cause des opprimés était d'ailleurs accompagné d'une douceur si profonde, d'un si parfait désintéressement, que toujours on l'écoutait comme l'organe de la volonté divine. Le jeune moine avait conservé, de son éducation première, une noblesse exquise de ton et de bonnes manières, et une délicatesse de procédés qui, s'ajoutant

* s. Bera., Ep. xxvii. — « Ep. xxxvm. — » Ep. xxxix.

aux dons de l'esprit, captivaient spontanément les âmes. Chacun de ses regards , chacun de ses mouvements répandait autour de sa personne la grâce, la bienveillance, la vie céleste ; et chacune de ses paroles portait un fruit, a II avait toujours, dit un ancien écrivain, des consolations pour les infortunés, des secours pour les pauvres, des encouragements pour les esprits inquiets, des ressources pour les nécessités pressantes, un baume pour les plaies spirituelles, des remèdes pour toutes les maladies ^ »

Tant de vertus et de qualités précieuses, consacrées au service de l'Église, ne purent demeurer cachées : elles s'épanouirent plus vivement de jour en jour; et à l'époque où nous arrivons, on voit apparaître le nom de saint Bernard comme un astre bienfaisant à l'horizon de son siècle. Sa correspondance constate les relations qui se formaient entre lui et les principaux personnages de son temps, nonseulement en France, mais en Italie, en Allemagne, en Portugal et jusqu'en Asie. Le monastère de Clairvaux était devenu la terre sainte où la curiosité aussi bien que la piété attiraient un grand nombre d'étrangers illustres : on venait contempler au sein de la France les anciennes merveilles du désert.

Outre ce spectacle d'édification, on parlait aussi de plusieurs miracles opérés par le serviteur cle Dieu. Il était notoire qu'un enfant des environs de Clairvaux lui avait été présente dans un état de souffrance extrême : son bras était paralysé, sa main desséchée. Bernard pria, fit le signe de la croix sur l'enfant, et le rendit à sa mère parfaitement rétabli '. Une guérison non moins extraordinaire fut celle du riche Humbert, celui qui plus tard se fit religieux et devint le premier abbé du monastère d'Igny, au diocèse de Reims. Cet homme, auquel Bernard portait une affection de longue date, était si malade d'épilepsie, qu'il en tombait jusqu'à sept fois par jour. Le saint pria pour celui qu'il aimait. Dès ce moment Humbert fut guéri et n'éprouva plus une seule attaque de ce mal qui avait été jugé incurable '. On rapporte encore que, se trouvant à Foigny, au diocèse de Laon, le jour où l'on célébrait la dédicace de la nouvelle église du monastère qu'il avait fondé *, cette église était remplie d'une si incroyable quantité de mouches, que

» Gaudf., 1145. — * Guill. de S. Th., cap. ix, p. 1097. * Ex manuscript.,ed.Horst.— Voiraussi Guill. deS.Th., cap. IX, p. 1097. — Voir encore Sermo de Hamberto^ in Op, S. Utrn^ « En l'aimée 1121.

VIE MONASTIQUE

leur agitation et leur bourdonnement troublèrent les offices; et comme on ne savait aucun moyen de s'en délivrer, Bernard s'écria : Excommunico easi Le lendemain on les trouva mortes; et leur multitude était si grande, qu'elles noircissaient le pavé; il fallut des pelles pour les jeter hors de l'église. A quoi un chroniqueur ajoute que <c ce miracle devint si célèbre, que la malédiction des mouches de Foigny passa en proverbe parmi les peuples d'alentour, attendu que de toutes parts on était venu assister à la solennité de la dédicace * » .

Un jour, plusieurs chevaliers, se rendant à un tournoi, prirent le chemin de Clairvaux et 'demandèrent un gîte au monastère. C'était vers )a fin du carême ; et le saint abbé, tout en offrant à ses hôtes les devoirs de l'hospitalité, ne leur cacha point la peine qu'il ressentait à ïa vue de jeunes chrétiens animes de dispositions si frivoles à l'époque la plus sérieuse de l'année, alors que l'Église gémit dans les veilles et la pénitence. « Je vous demande une trêve, *« leur dit-il, jusqu'après la sainte quarantaine.» Mais les chevaliers, impatients de paraître au tournoi, ne se sentirent pas le courage de renoncer à leurs plaisirs. « En ce cas, leur dit

saint Bernard, je demanderai cette grâceà Dieu, et j'ai la ferme confiance que je l'obtiendrai. » Puis il leur fit servir à boire, bénit la coupe et leur dit : « Buvez à la santé de vos âmes ! » Ils burent, et bientôt après ils se remirent en route.

Ils avaient à peine fait quelque chemin, que leur conscience se troubla ; et ne pouvant plus contenir leurs émotions, ils se communiquèrent les uns aux autres les étranges anxiétés de leur esprit. Ce qu'ils avaient vu à Clairvaux, ce qu'ils avaient entendu, absorbait leurs pensées ; des larmes de regret et d'attendrissement coulaient de leurs yeux quand ils comparaient l'inutilité de leur existence avec la vie grave et laborieuse des vrais chrétiens. Tous, d'un commun accord, retournent sur leurs pas ; et enflammés d'un saint désir, ils se dépouillent de leurs armures, déposent leurs riches vêtements et se prosternent aux pieds de Bernard pour se consacrer à Dieu. « Us vouèrent le reste de leurs jours aux exercices des soldats de Jésus-Christ; quelques-uns d'entre eux, ajoute le biographe, combattent encore aujourd'hui dans la milice de l'Église ; plusieurs autres, ayant été affranchis de leurs corps mortels, rèfirnent avec Jésus-Christ au Ciel ^ d

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