‹ Œuvres de Saint Bernard (volume 4)Chapitre 16 sur 319 · Chapitre général de Tordre de Cîteaux · texte numérisé non relu

Chapitre général de Tordre de Cîteaux

Le jeune Robert', cousin de Bernard, avait été consacré à Dieu dès sa naissance : ses pa-

t Cette relation nous rappelle les impressions qnft nous avons éprouvées nous-mème dans une maison de Saint-Bernard, an monastère des Trappistes du mont des Olives, en Alsace, où nous eûmes le bonheur de foire une retraite. La vie angélique des disciples de Clairvaux paraîtrait presque fabuleuse à notre siècle, si de nos jours encore on n'en pouvait constater l'exacte vérité ; et cette vérité nous porte à rendre témoignage de ce que nous avons vu, connu, admiré. Nous y joignons l'expression de notre gratitude, de notre profonde vénération pour le révérend Abbé et les dignes religieux de ce monastère qui nous ont accueilli avec tant de bonté et nous ont donné tant de sujets d'édification, que jamais nous n'en perdrons ni le fruit ni le souvenir.

Parmi les diverses réformes de Citeaux qui se sont ramifiées à travers les siècles, celle de la Trappe est sans contredit la plus identique à l'esprit primitif de l'Ordre de Saint-Benoit. Elle a eu pour instituteur le célèbre abbé de Rancé, mort en odeur de sainteté l'an 1700.

C'est un spectacle touchant, et qui communique les plus vives émotions à tous les visiteurs, que cette assemblée de moines vénérables, soit qu'ils travaillent silencieusement dans les champs, soit qu'immobiles comme des statues blanches dans les stalles de leur humble église, ils soupirent à longs traits la divine psalmodie.

Voilà des écoles où l'on apprend à devenir chrétien !

< Il était Plis d'une dame de grande qualité, nommée Diane, bOeur de la B. Aleth.(Voy. 4nn. Cist., lib. I, cap. ii,passim.)

rents l'avaient voué et promis à l'abbaye de Cluny. Mais il aimait saint Bernard, et, ayant en quelque sorte identifié son âme avec la sienne, il le suivit à Cîteaux, quoiqu'il n'eût pas encore atteint la quatorzième année de son âge. Il obtint la faveur de demeurer dans le monastère, sans prendre l'habit, et sans même compter au nombre des novices, à cause de sa trop grande jeunesse.

Ce fut deux ans plus tard, lors de la fonda* tion de Clairvaux, qu'à force de prières et d'instances ', Robert, à peine âgé de seize ans, prononça ses vœux solennels. Le jeune moine, modèle de pureté et de candeur, fleurissait comme un lis dans la vallée des bénédictions; et les plus anciens religieux le comparaient à cet enfant évangéliquc que le Seigneur plaça au milieu des apôtres comme un type de la perfection chrétienne. Aussi était-il pour saint Bernard, et pour tout le monastère, un objet de prédilection et de tendre sollicitude.

' Qnxsisli, petisti, pulsasti; sed pro tui adhuc teneritudine, te licol invito, dilatus es pcr bicnnium. {An, apud MahUl,^ lib. LXXII, n» 98.)

ME MONASTIQUE

Cependant le choix que Robert avait fait de l'ordre de Citeaux offensait depuis longtemps les religieux de Cluny, qui prétendaient avoir des droits sur cet enfant. De plus, Robert était riche, et son héritage excitait la convoitise de ces moines dégénérés. Us cherchèrent donc Toccasion de le gagner ; et pour mieux réussir, ils surprirent la confiance du Saint-Siège et obtinrent un décret qui permit à Robert de passer dQ Clairvaux à Cluny. Abusant de ce titre et profitant de l'absence de Bernard, les émissaires de l'abbé Pons de Cluny se rendirent auprès du jeune disciple, lui persuadèrent que son père spirituel le tyrannisait par des excès d'austérité ; et enfin ils parvinrent à l'emmener avec eux, à l'insu de l'abbé de Clairvaux.

Qu'on juge de la douleur de Bernard I Qu'on se figure les angoisses de son cœur paternel et maternel, quand, à son retour au monastère, il chercha l'enfant de son cœur, l'enfant qu'on lui avait ravi ! Une mère seule est capable de comprendre de semblables déchirements.

Bernard demeura longtemps muet, se reprochant d'avoir découragé peut-être cette jeune âme qui aurait eu besoin de plus de modération et d'indulgence.

Il ne s'adressa qu'à Dieu seul pendant près d'une année, et lui redemandait sans cesse, avec des gémissements et des larmes, son enfant bien-aimé, le fils qu'il avait engendré à Jésus* Christ I Enfin, sortant un jour dans les champs avec le moine Godefroy, il ne put contenir la surabondance de regrets et de tendresse qui débordait comme une eau profonde de son âme. Il dit au moine d'écrire ; il lui dicte cette admirable lettre, effusion d'une charité brûlante, qui est à la fois un modèle des plus exquis sentiments et un chef-d'œuvre d'éloquence *. Nous en traduisons ici les principaux passages :

a J'ai assez attendu, mon cher fils Robert, et V peut-être ai-je attendu trop longtemps que « Dieu daignât toucher ton cœur et le mien ; « en t'inspirant à toi la contrition de ta faute, n et me donnant à moi la consolation de ton « repentir. Mais puisque mon attente est vaine, a je ne puis plus cacher ma tristesse ni retenir a ma douleur. . C'est pourquoi , tout méprisé « que je suis, je viens rappeler celui qui me «méprise, et je demande grâce à celui qui

1 Une légende rapporte que, durant que le Saint dicta la lettre en plein air, il tomba une pluie battante, sans que le papier en fnl mouillé. Cette circonstance, jointe au caractère sublime de la lettre elle-même, fut regardée comme mira^4leuse ; cl dans la suite, on construisit un oratoire au lieu même où il était assis lofiiiu'iila dicta.(Voy. //«^(teC<^,vol.UI,ch.vIiI,,» 138.)

« devrait me demander grâce le premier. Une a affliction extrême ne délibère point, ne rougit <f point, ne raisonne point, ne craint point de a s'avilir ; elle ne suit ni conseil, ni règle, ni a mesure : les facultés de l'esprit ne sont occu- « pées qu'à chercher les moyens d'adoucir le « mal qu'on endure et de recouvrer le bien « qu'on désire pour être heureux. Tu me diras a que tu ne m'as point méprisé, et que tu n'as a offensé personne I Je le veux bien, je l'accorde, a Mon dessein n'est pas de contester, mais de a finir toutes contestations. Oui, les torts doia vent être imputés à celui qui persécute, et a non pas à celui qui fuit la persécution. J'ouc( blie le passé; je ne rappelle point le motif ni a les circonstances de ce qui s'est fait; je n'exa- (c mine pas lequel de nous deux a sujet de se ce plaindre; j'en veux effacer jusqu'ausouvenir. a Je parle de ce qui m'afflige uniquement, mala heureux que je suis de ne plus voir mon ena faut ; d'être privé de toi, de vivre sans toi ! a toi pour qui la mort me serait une vie, et a sans lequel la vie m'est une mort M Je ne a demande pas pourquoi tu es parti ; je demande a seulement pourquoi tu n'es pas revenu. Re- « viens, oh l reviens, je te prie, et tout sera en « paix ; reviens, et je serai heureux, et je chan- « terai avec allégresse : Il était mort, et il est resa suscité ; il était perdu, et il est retrouvé * I

« Je veux que ta sortie soit de ma faute : oui, « j'étais trop rigide, trop sévère ; je ne menace geais pas assez un adolescent faible et timide. (S Je pourrais peut-être alléguer que c'était mon a devoir d'user de fermeté pour réprimer les <x saillies d'une jeunesse bouillante, pour for- 0 mer à la vertu un pieux novice et l'habituer « à la discipline, suivant ces leçons de l'Écria ture : Châtiez votre fils, et vous sauverez son a âme *. Le Seigneur corrige celui quil aime, et a châtie celui quil reçoit au nombre de ses enfants *. a Les châtiments d'un ami sont plus salutaires que « les baisers d'un ennemi*. Mais, encore une fois, c( je consens à passer pour coupable 1... 0 mon « fils, considère de quelle sorte j'essaie de te « rappeler l Ce n'est pas en t'inspirant la crainte a d'un esclave, mais l'amour d'un fils qui se a jette avec confiance dans les bras de son père ;

1 Me miscrum quod te careo, qnod te non Yideo,quod sine te vivo, pro quo mori, mihi vivere est; sine qno vivere, mori.

' Mortttus fueraty et revizit ; perierat, et inventus est. (Lue., XV, 32.)

> Si percusseris eum virga, non moriclur. (Prov., xjiir, 13.)

* Quem enim diligit Dominus castigat; flagellât autemomnem filium quem recipit. (Hebr., xii, 6.)

B Meliora sunt vulnera diligentis, quam fiaudulenla oscula odicutis. (Piov., XXVII, 6.)

« et au lieu d'employer la terreur et les mena- « ces, je n'use que de caresses et de prières pour a gagner ton âme et tranquilliser la mienne. «D'autres peut-être tenteraient des moyens a plus rigoureux : ils t'épouvanteraient par « l'image de ton péché, par la crainte des juge- « ments de Dieu. Us te reprocheraient, sans « doute, l'horrible apostasie qui t'a fait préférer a un habit un, une table délicate, une maison 0 opulente, aux vêtements grossiers que tu a portais, aux simples légumes que tu mante geais, à la pauvreté que tu avais embrassée, c Quant à moi, je sais que tu es plus accessible « à l'amour qu'à la crainte, et je n'ai pas cru « opportun de presser celui qui s'avance de lui- « même, d'effrayer celui qui tremble déjà, de a confondre celui qui estdéjà confondu...

a Au reste, s'il est inouï qu'un jeune reli- « gieux plein de retenue et de modestie, ait osé « violer ses vœux et quitter le lieu de sa proc fession, contre la volonté de ses frères et le a consentement de ses supérieurs, combien «est-il plus étrange que David ait succombé « malgré sa sainteté, Salomon malgrésasagesse, « Samson, malgré sa force 1 Est-il surprenant « que celui qui eut le secret de corrompre nos CI premiers parents au sein du paradis, ait séduit a un jeune homme au milieu d'un sombre dé- « sert ? Encore n'a-t-îl pas été séduit par la a beauté, comme les vieillards de Babylone ; « subjugué par l'avarice, comme Giézi ; aveuglé « par l'ambition, comme Julien l'Apostat. Il « n'est tombé que pour avoir cédé à la lueur < éblouissante d'une fausse vertu etaux conseils a de quelques hommes d'autorité.

« Hélas ! un loup déguisé s'introduit auprès dt d'une brebis qui ne le fuit pas, faute de le « connaître ! Eh quoi 1 lui dit-il. Dieu se plaîta il dansnos souffrancesîl'Écriturecommande- « t-elle d'abréger nos jours ? Observances ridicr cules de bêcher la terre, de couper du bois, a de porter du fumier I D'ailleurs , pourquoi «Dieu crée-t-il les viandes, s'il défend d'en a manger ? Pourquoi nous donne-t-il un corps, a si on ne doit pas le nourrir ? Quel est l'homme « sensé qui haïsse sa propre chair? Tels furent « les discours spécieux qui frappèrent un jeune « moine trop crédule. Egaré par le séductem*, « il se laisse mener à Cluny. Là, on lui coupe a les cheveux, on le rase, on le lave, on lui ôte a ses habits grossiers et usés ; on lui en donne a d'autres de grand prix, et on le reçoit sans « délai, sans épreuves, au nombre des religieux; « on le place même au-dessus des autres, on a lui donne la préséance sur plusieurs vieil-

a lards : toute la communauté l'applaudit, le a flatte, le félicite, et triomphe comme d'une a victoire dont elle possède le butin.

a 0 doux Jésus ! que n'a-t-on pas fait pour a perdre une pauvre âme 1 Et comment n'eût- « elle pas été amollie par tant de séductions, « exaltée par tant de prévenances! Pouvait-elle a alors rentrer en elle-même, écouter la con- « science, connaître la vérité, demeurer dans a l'humilité?... Pauvre insensé ! qui donc t'a « ensorcelé jusqu'à te rendre sourd à mes paa rôles? Pourquoi t'inquiéter des promesses a qu'a faites autrefois ton père ^ dont tu n'es a point responsable ; et oublier les vœux pro «nonces par toi-même, et dont tu rendras « compte à Dieu ? En vain on te prétendrait dé- « lié par la dispense de Rome : tu es lié par la « parole de Dieu même. Quiconque, dit l'Èvan- « gile, met la main à la charrue et regarde en ar^ « rière, nest point propre au royaume de Dieu.,. « Que si tu n'es sorti d'ici que pour mener une « vie plus parfaite, plus austère, demeure en « assurance, et dis avec l'Apôtre que tu oublies « ce qui est derrière toi pour avancer vers le « but sublime auquel Dieu nous destine. Mais « si cela n'est pas, rougis et tremble ; car n'est- « ce pas regarder en arrière, n'est-ce pas être « prévaricateur et apostat (souffrequejetranche « le mot), que de renier ton ancienne règle de « conduite soit par la table et les habits, soit « par une manière de vivre oisive, dissipée, va- « gabonde et licencieuse ? Je ne prétends pas « t'intimider, mais je te parle comme à un fils « toujours aimé ; car, lors même que tu aurais « plusieurs maîtres, tu n'as pourtant pasd'auti*e « père que moi.

« Oui, qu'il me soit permis de le répéter :' « c'est moi qui t'ai enfanté à la religion par mes « leçons et ma direction ; c'est moi qui t'ai « nourri de lait, prêt à te donner une nourri- « ture plus forte, si tu avais eu plus de force. « Mais hélas 1 tu t'es sevré toi-même avant le « temps ; et maintenant j'appréhende que tout « ce que j'ai gagné par ma patience, fécondé « par la parole, soutenu par la prière, ne se « perde et ne se dissipe 1

« Et à quoi suis-je réduit ? je déplore moins « l'inutilité de mes peines que le malheur d'un « ûls qui se perd ; je me plains de ce qu'un « étranger me dérobe la gloire de t'avoir formé « sans qu'il lui en coûtât aucune peine ; désolé

^ La promesse simple des parents n'engageait pas Teuftint ; U fidlait, selon la règle de Saint-Benoit, qu'ils en fissent roblaiion solennelle dans les formes prescrites, et alors on le re?èt&it éê Tbabit monastique. (Voy. ReguL S. Bened,, c«^. liX.)

VIE MONASTIQUE

^ comme cette femme dont l'enfant fut enlevé « pendant son sommeil et mis par sa compagne « à la place du sien qu'elle avait étouffé 1 Tel « est l'outrage qu'on m'a fait en t'arrachant de « mon sein; telle est la perte que je pleure ; tel « est le bien que je redemande. Pourrais-je ou- « blier mes propres entrailles I Pourrais-je ne cr pas sentir les déchirements les plus cruels, «lorsqu'on me sépare d'une partie de moi- « même?... Allons 1 soldat de Jésus-Christ, lève- « toi, secoue ta poussière, reviens au combat, a et fais oublier par un redoublement de cou- « rage la honte de ta défaite ! Il y a beaucoup « de combattants qui persévèrent jusqu'à la victi toire; mais U en est peu qui, après avoir lâché « pied, retournent dans la mêlée. Puis donc que a la rareté donne du prix à toute chose, quelle a joie serait-ce pour moi d'applaudir à une a bravoure dont peu d'hommes sont capables I * « Après tout, si tu manques de courage, d'où « vient que tu crains là où rien n'est à crain- 8 dre, et que tu ne crains pas là où il faudrait « craindre tout ? Espères-tu par la fuite échape per à l'ennemi? Déjà ta maison est cernée ; oTennemi s'^est saisi des dehors; il monte à a l'assaut, il pénètre jusqu'à toi, et tu dors ! Et « tu te croîs plus en assurance tout seul qu'au € milieu de ta compagnie ; sans armes que re- «vêtu de ton armure! Réveille-toi, hâte-toi, « rejoins ceux que tu as quittés, et tu seras in- « vîncible...

« C'est Jésus-Christ qui combat à notre tête, « c'est lui qui nous crie : Ayez confiance, j'ai « vaincu le monde î Et si Dieu est pour nous, « qui sera contre nous ? Oh ! l'heureuse guerre « qu'on fait pour Jésus, avec Jésus ! Alors, ni « les blessures, ni les échecs, ni la mort, rien « enfin, hors une fuite honteuse, ne peut ravir « la victoire 1 On la perd en fuyant, on ne la « perd point en mourant. Heureux celui qui « succombe les armes à la main 1 11 ne meurt « que pour être couronné I Malheureux celui a qui renonce par sa fuite et au triomphe et à la a couronne I

« Daigne le Seigneur, ô mon enfant chéri, te « préserver de ce désastre et ouvrir ton cœur à « ma parole 1 S'il en était autrement, hélas ! « cette lettre ne ferait qu'ajouter à ta faute et à a ta funeste condamnation ^ o

1 s. Bcrn., Ep. i,ap. Mabil.— Malgré l'élendicéde cette lettre, ■ous aurions souhaité, pour l'édificauo/^ des lecteurs, la traduire eu entier; mais il faudrait des volumes pour exhumer les trésors enfouis dans les œuvres de saint Bernard c* des auU'js Pères de rÉglise. Ce s^.rait un beau et utile travail que de remettre en ^gne ces vieux livres qu'oL ne lit plui>. nous croyons qu'ils moplacenûent avantageusement la plupart de ceux (pi'on lit.

Ces exhortations vives et incisives ne produisirent point immédiatement leur effet. Elles ne parvinrent peut-être pas directement à Robert. Quoi qu'il en soit, saint Bernard les avait écrites vers la fin de l'année 1118, et ce ne fut qu'en 1122 qu'il eut la consolation de voir revenir ce pauvre enfant prodigue, que Pierre le Vénérable, successeur de Pons, laissa retourner à Clairvaux dès la première année de son administration. Nous apprenons par une de ses lettres que non-seulement il lui tardait d'accomplir cet acte de justice, mais que de plus, l'estime particulière qu'il professait pour saint Bernard le portait à lui envoyer encore plusieurs autres religieux de Cluny qui désiraient embrasser unevie plus parfaite *. Après son retour, Robert vécut soixante-cinq ans dans une régularité édifiante, selon le témoignage de Jean l'Ermite, auteur contemporain ; et dans la suite, il fut choisi pour gouverner l'abbaye de Maison-Dieu, au diocèse de Besançon *.

DepuislongtempslavalléedeClairvaux n'était plus assez vaste pour contenir les fervents disciples qui se pressaient chaque jour en plus grand nombre autour de l'ftme sainte et paternelle de Bernard. Il devenait nécessaire de creuser des canaux à cette source trop abondante, afin d'arroser les terres de l'Église'et de propager au loin «es vertus.

Dès l'année ill8, Clairvaux donna naissance à deux maisons qui reproduisirent admirablement l'esprit et la sainte image de la maison* mère.

La première fut établie, sur la demande de Guillaimie de Champeaux, dans le diocèse de Châlons, et reçut le nom de Trois-Fontaines. Saint Bernard y envoya, selon la règle cistercienne, douze frères, et mit à leur tète Tillustre Roger, celui-là même qu'il avait converti à Châlons lors de son premier voyage, et qui était généralement estimé comme un homme de science et de haute piéte.

•La seconde maison traversa toutes les phases de la fondation de Ctairvaux. Bernard envoya le nombre ordinaire de moines chercher dans* le diocèse d'Autun quelque lieu propre à leur établissement. Ils s'arrêtèrent à Fontenay, et y bâtirent, avec le secours des habitants, un sanctuaire à la gloire de Jésus cruciiié. Le moine qui avait été chargé de diriger cette colonie fut Godefroy, l'un des premiers compagnons de saint Bernard. Ce parfait iïnitateur d'un parfait modèle, dit la chronique, établit à Fontenay

* Petr. Cluniac., lib. VI, ep. xxxv.

*Joan. Ëremit., VitaS. Bern.y lib. I, u, 5.

une vie tellement conforme à celle de Clairvaux, qu'on n'y pouvait remarquer aucune différence. Le monastère de Fontenay, aussi bien que celui de Clairvaux, mérita ce mot d'un grand Pstpe ^ : C'est la merveille du monde.

Guillaume de Champeaux avait puissamment secondé Bernard dans toutes ses œuvres ; il avait lui-même érigé à Paris la célèbre abbaye des chanoines réguliers de Saint-Victor, où il enseigna longtempsavec éclat les sciences sacrées. Mais, à la fin de cette même année 1118, le prélat, rassasié de jours et de mérites, acheva heureusement sa course, et entra dans la joie du Seigneur.

Au commencement de l'année suivante, le vénérable abbé de Cîteaux, Etienne, convoqua dans son monastère tous les abbés de l'ordre, alors au nombre de douze. Cette assemblée, qu'on désigne dans l'histoire ecclésiastique sous le nom de premier Chapitre général de Cîteaux, donna une forme définitive aux constitutions, et rédigea la grande charte de charité devenue célèbre; car elle fixa les usages des monastères de la filiation de Cîteaux, afin de les transmettre purs et intègres à la postérité *.

L'institution de ces chapitres, destinés à entretenir l'union et les liens de la fraternité entre les diverses maisonsd'unemême Congrégation, parut si belle que les plus anciens Ordres religieux l'imitèrent dans la suite, et acquirent parla une immense autorité. On vit desévêques, des rois, des empereurs, et même des Souverains-Pontifes réclamer leur assistance et se mettre sous la protection de ces hommes de Dieu, qu'on regardait à juste titre comme les hautes colonnes de l'Église ^

Bernard n'avait à cette époque que vingt-huit

^ Innocent III.

' Ce recueil volumineux et plein de détails intéressants porte le titre de Livre des us. Nous en avons trouvé un exemplaire au couvent des trappistes d'Oelenberg.

' Les Chartreux tinrent leur premier chapitre, à l'instar de Cileaux, l'an 1151, sous le huitième prieur de la grande Chartreuse. Cluny imita cet usage en 1232 et 1290, selon la teneur des bulles de Grégoire IX et de Nicolas IV. « Statuimus ut gène-

à vingt-neuf ans ; il était le plus jeune des abbés cisterciens; mais sa sagesse lui tenait lieu de cheveux blancs; et sa parole prépondérante brillait d'une si vive lumière dans l'assemblée des vieillards, que désormais on l'écoutait, on le consultait, on le vénérait comme l'oracle de Cîteaux.

Après donc qu'il fut de retour dans son monastère, il s'appliqua avec un nouveau zèle à l'avancement des religieux, en perfectionnant tous les moyens de sanctification. Ce n'était pas assez pour lui d'assurer la prospérité de son Ordre; il conçut le dessein de travailler à la rénovation de l'ancien esprit monastique dans toute l'Église, et de rétablir partout la sainteté des siècles primitifs. Restaurer l'édifice social, purifier les mœurs, renouveler le monde par la piété chrétienne, et pour cela former des hommes capables de servir d'instruments à l'Esprit de Dieu : telle était sa pensée, telle était sa mission, tel était le grand objet de ses vœux et de ses labeurs.

Tant d'eflforts sans aucun repos ébranlèrent derechef sa santé fragile. On l'obligea de se séparer une seconde fois de sa chère communauté, et de suspendre pour un temps son ministère abbatial. Cette interruption fut pour lui un sacrifice douloureux; il voyait ses desseins, ses travaux, ses entreprises subitement arrêtés par une longue maladie; et laisser là tant d'œuvres commencées pour demeurer dans l'inaction, c'était pour lui une torture inexprimable.

Toutefois la maladie même entra dans lo conseil de la Providence et concourut à préparer un nouvel ordre de choses : du fond de la cellule où le saint moine gisait sur un triste grabat, allait se déployer un centre d'activité dont la sphère, de jour en jour plus vaste, dut s'étendre graduellement, et se dilater aussi loin que l'Église, jusqu'aux dernières extrémités du monde.

raie capitulumapud Claniacum celebretur ad instar Cisterciensis ordinis, etc., etc. »

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