BERNARD
Touché de ce qu'on disait du nom et de la sainteté de saint Bernard, il lui demande son amitié.
i. Peu de gens, nous le croyons, ignorent qu'on connaît le baume à son odeur et Tarbre à ses fruits. C'est ainsi, très-cher frère, que nous avons vu par votre réputation , quelles étaient la sainteté de votre vie et Tintégrité de votre doctrine. Quoiqu'une longue distance nous sépare de vous, cependant, même d'ici, nous avons appris quelles douces nuits vous passiez avec votre Rachel, quelle descendance vous donnait la fécondité de Lia * et combien vous vous montriez en tout le disciple de la vertu et l'ennemi de la chair. Tous ceux qui nous parlent de vous, n'en parlent pas autrement. Telle est l'odeur que répand votre nom, telles sont déjà les récompenses de vos mérites. Voilà les épis que vous récoltez dans votre champ avant la moisson dernière ; car la vertu a dans cette vie une certaine récompense qui est un public et immortel témoignage. Elle se l'acquiert et elle se le conserve elle-même, L'envie n'en diminue pas Téclat, les efforts extérieurs ne lui donnent aucun accroissement. La considération dont jouissent les gens de bien ne peut ni être enlevée par de faux rapports, ni être acquise par de complaisantes flatteries. C'est d'eux-mêmes qu'il dépend de la faire croître par la fécondité ou de l'amoindrir par la défaillance de leurs vertus; aussi l'Église conserve-t-elle intérieurement l'espérance que votre réputation si éclatante ne saurait tomber parce qu'elle est fondée sur la pierre ferme.
2. Instruit de votre zèle par cette renommée, nous avons ardemment désiré d'être admis dans le sanctuaire de votre intimité et d'être
- ^ Hîldebert naquit à Levardin dans le Vendômois, et fut d*abord disciple de Béranger, et ensuite de saint Hugues^ abbé de Cluny. En 1098 il fut élevé sur le siège du Mans, qu*il occupa jusqu'en 1125. A cette époque, il passa sur le siège arcbiépiscopal de Tours. Il gouverna cette église pendant six ans et six mois, et mourut en 1132, âgé de 75 ans. II était savant et a laissé divers ouvrages estimés et publiés par les Bénédictins : des sermons, des vies de Saints et des lettres. (Voy. Orderic Vital, liv. x, an 1798 ; opéra Hildeberti; dom. Beaugendre, 1708.
* Rachel est l'image de la vie contemplative, et Lia l'image de la vie active. Cette allégorie est fréquemment employée par les SS. Pères. S, Bernard pratiquait ces deux vies avec perfection.
avec VOUS par le souiFenir, quand, vous dérobantvous-mémeauxconversationsdeshommes, vous parler pour eux au Roi des anges. N., arehidiacre de Troyes ^ homme remarquable par ses mœurs et par sa science, a encore beaueoup ajouté à ce désir de notre part. Nous croirions devoir vous le recommander, s'il n'était constant que ceux que vous honorez de' votre amitié n'ont pas besoin d'autre recommandation. Si vous ne le savez pas, nous avons appris encore par son témoignage que dans l'Église votre parole et votre exemple suffisent pour enseigner la vertu. Au reste, pour ne pas vous fatiguer par une lettre trop longue, nous finissons celle-ci, sans cesser notre demande, jusqu'à ce que nous ayons mérité d'être exaucés: nous vous prions donc de nous apprendre par votre réponse quels sont vos sentiments à ce sujet.
LETTRE CXXIIt.
(Ecrite vers Tan liSO.),
RÉPONSE DE l'abbé BERNARD A HILDEBERT, ARCHEVÊQUE DE TOURS.
n loi rend louanges pour louanges.
L'homme qui est bon tire le bien du bon trésor de son cœur. J'ai reçu avec plaisir, homme digne de tout respect, ce que vous m'avez écrit, à votre gloire ou plutôt à la mienne; et j'y trouve de quoi vous glorifier, non sans raison, et de quoi me glorifier aussi moi-même. Car ma gloire, c'est la considération que Votre Éminence me porte; votre gloire, c'est de tenir compte de ma petitesse. Ne point s'enorgueillir dans l'élévation, mais de là s'abaisser auprès des humbles, rien n'est plus agréable à Dieu, plus rare parmi les hommes. Qui est sage, sinon celui qui cède aux conseils de la Sagesse ? Or elle dit : Humilm-vou» m tout y d'autant plus que vous serez plus grand*, Voilà l'exemple que vous m'avez présenté, vous qui m'êtes supérieur par la position et par l'âge. Je pourrais moi aussi donner à cause de cela à votre sagesse éprouvée des éloges légitimes et peut-être plus justes que ceux que vous avez daigné m'accordcr. Car, pour acquérir sur les choses la certitude, il faut faire une différence entre ce que répète une opinion douteuse et ce que l'évidence des faits rend indubitable. Nous louons avec plus d'assurance ce dont nous
1 Gebouin. (V. notes sur la lettre 17. • Eccl., III, 20.
ayons éprouvé la réalité. C'est donc à vous de voir sur quoi vous fondez ce que vous avez bien voulu m'écrire de moi-même ; pour moi j'ai une preuve infaillible des éloges que vous méritez, c'est votre lettre même si louangeuse pour moi. Un autre peut-^tre serait charmé de cette science profonde, de cette diction suave et pure, de ce style élégant, de cette concision remarquable et charmante ; ce que je crois devoir admirer plus que tout cela, c'est l'humilité avec laquelle vous si grand, en face de moi si petit, vous avez pris soin de me prévenir par l'hommage de vos salutations, par vos éloges flatteurs, par vos respectueuses prières. En ce qui me concerne, je me vois dans votre lettre, non ce que je suis, mais ce que je voudrais être, et ce que j'ai honte de n'être pas ; cependant ce que je suis est à vous, et si jamais, par la grâce de Dieu, je deviens quelque chose de mieux, croyez, très-tendre et trèsrévérend père, que je serai toujours à vous.