‹ Œuvres de Saint Bernard (volume 4)Chapitre 19 sur 319 · Tome I · texte numérisé non relu

Tome I

Clairvaux et mûrissaient dans une sainteté austère.

Bientôt, malgré les agrandissements successifs des bâtiments, le monastère ne suffit plus à la multitude des nouveaux moines, dont le nombre s'éleva jusqu'à sept cents*. Il fallut môme que les plus anciens se tinssent hors de l'église ; les novices seuls y trouvaient place pendant les offices. Une si prodigieuse bénédiction dut nécessairement porter au loin la semence des vertus. De tous côtés d'ailleurs, on demandait des religieux formés à l'école

* Guill., cap. XI, n« 55, p. 1099.

« Gaud^, VU. S. Ban., lib. V, n» 20,

lilSTOIRE DE SAINT BERNARD.

de saint Bernard ; et les proTinces les plus éloignées s'estimaient heureuses quand elles obtenaient quelques-uns de ces hommes riches en Dieu, et doués de cette grâce attractive qui Tait descendre les dons du ciel et les répand ivec abondance sur la terre.

Déjà Paris, Châlons, Haycnce, Liège, plusieurs villes en Flandre, en Allemagne, en Italie, dans la Guyenne, possédaient des maisons issues de Clairvaux ; et dès l'année i 122, saint Bernard parcourut ces différentes contrées pour y fonder ies colonies et les lier entre elles par les liens sacrés de la fraternité chrétienne. On ne peut lire sans émotion les sages avis qu'il donnait aux abbés des nouveaux monastères, et les instructions touchantes qu'il leur prodiguait de vive voix et par écrit :

a Que ceux qui prétendent inspirer de la « crainte plutôt que de veiller avec amour sur « leurs subordonnés, prêtent l'oreille aux pa- <f rôles du Psalmiste : Instruisez-vous, juges de la « terre * 1 Apprenez que vous devez être les a mères et non les maîtres de ceux que vous « dirigez. Étudiez-vous à vous rendre plus ai- (K mables que redoutables; et si quelqueb/is il a est nécessaire de punir, que votre sévérité c( soit paternelle, non pas arbitraire et cruelle, a Montrez-vous mères en caressant, pères en « corrigeant ; renoncez à la dureté, différez les « châtiments, ouvrez votre sein maternel ; (( que ceseinsoitrempli delaitetnon d'humeur, a Pourquoi appesantir votrejoug sur ceux dont a vous devez au contraire alléger le fardeau ? a Pourquoi le petit enfant mordu d'un serpent « appréhenderait-il le médecin, au lieu de re- « courir à lui avec une confiance toute filiale ? a Mes frères, dit l'Apôtre, si quelqu'un se trouve a impliqué dans quelque péché, vous autres, quiètes <c spirituels, ayez soin de le relever dans un esprit a de douceur, chacun de vous faisant réflexion sur « soi-même et craignant d'être tenté comme lui. De « plus, ajoute un prophète : «Si l'impie meurt dans t< son iniquité, par votre faute, vous serez respona sable de son âme, et je vous redemanderai son « sang '. »

Cette active sollicitude, loin d'affaiblir sa santé, semblait le remplir d'une vigueur surnaturelle. 11 était devenu le centre et l'âme de l'ordre de Cîteaux ; et pour nous servir des expressions del'undesescontemporains, de même que les fleuves retournent à la mer d'où ils sont sortis, ainsi tout ce qui arrivait d'heureux ou de malheureux à ses enfants lui revenait

* Ps. II.

* Cant cant., serai, xxiii. — Ad Gai., vi.— Ezech., m.

incessamment, soit par des lettres qu'il en recevait, soit par les avis qu'il s'empressait de leur transmettre.

Mais outre ces travaux, outre ces voyages et la vaste correspondance qu'il entretenait avec les maisons de son Ordre, avec les prélats qui réclamaient ses conseils, avec les savants qui lui exposaient leurs difficultés, avec une foule de personnes qui lui ouvraient leur conscience, il trouvait encore le moyen d'écrire à ses amis, et de leur envoyer des traités qu'il composait pour nourrir leur piété.

C'est dans ces écrits, fruits spontanés des inspirations de son âme, qu'il faut surtout étudier l'esprit intérieur de saint Bernard. Nous citerons ici la célèbre lettre qu'il adressa en 1122, aux religieux de la grande Chartreuse, près de Grenoble ; on y admirera sa douce sérénité au milieu des occupations les plus assujétissantcs, et la hauteur sublime à laquelle il s'élève dans les voies de la contemplation. L'étendue de cette lettre nous force de l'abréger,

« Frère Bernard de Clairvaux souhaite le sa- G lut éternel à ses très-vénérables pères et bien- « aimés amis. Guignes prieur de la Chartreuse, « et les saints religieux de sa communauté.

« Votre lettre m'a procuré d'autant plus de G joie que je souhaitais depuis longtemps rece- G voir de vos nouvelles. A mesure que je la G lisais, j'ai senti dans mon âme un feu qui G s'allumait et qui m'a paru un rayon de la G divine flamme que le Seigneur a apportée sur G la terre. Oh 1 qu'elle doit être chaude cette G charité qui consume vos cœurs, puisque les G étincelles qui en jaillissent sont si ardentes 1 G Soyez bénis du Seigneur, d'avoir eu la bonté G de m'écrire les premiers et de m'encourager G à vous écrire à mon tour I Je n'aurais jamais G osé commencer, quelque grande envie que G j'en eusse. J'appréhendais de troubler votre G saint repos, de suspendre vos secrets entre- G tiens avec Dieu, d'interrompre ce perpétuel G et sacré silence qui vous environne, de dis- G traire enfin, par d'inutiles paroles, des oreil- Gles toujours attentives à la voix du ciel.., G Mais la charité est plus hardie que moi ; elle G est la mère des plus tendres amitiés; et, G quand elle frappe à la porte, on ne doit pas G craindre l'iraportunité... Que je suis heureux G d'avoir visité en passant voschèresmontagnes G d'où je tire un si grand secours I... Oui, je G compterai cette visite parmi mes joies les G plus parfaites ; et je ferai une éternelle mé- G moire du bienheureux jour où je fus intro- G duit dans l'intimité de vos cœurs... »

VIE MONASTIQUE

Après ces doux préliminaires, Tabbé de Clain-^aux parle magnifiquement de l'amour divin, de ses degrés et de ses progrès :

<i Dieu est amour ^ dit saint Jean*. L'amour 0 est la loi éternelle qui a créé l'univers, qui «le gouverne et le règle par sa sagesse. Et « rien n'est sans loi, pas même cette loi suprême « dont je parle, qui, tout incréée qu'elle est, « reçoit pourtant sa loi d'elle-même. Mais l'es- «r clave et le mercenaire se font une loi qui « diffère de cette divine loi : celui-là n'aime « point Dieu, et celui-ci aime autre chose plus « que Dieu. L'un et l'autre se font une loi parce ticulière, mais ils ne peuvent la rendre in- « dépendante de l'ordre immuable que Dieu « a établi. Ils imitent ou parodient en quelque a façon le Créateur, en se servant de loi à euxa mêmes et en prenant leur volonté propre « pourrèg le de conduite. Or, ce joug est pesant, a insupportable ; car c'est un eflfet de la loi di- « vine, que tout homme qui refuse de s'y soua mettre devient son propre tyran. Quiconque « secoue le joug de l'amour de Dieu tombe (S nécessairement sous le poids accablant de « l'amour de soi-même...

ce Cependant, comme nous sommes charnels « et nés de la concupiscence, il est inévitable « que notre amour commence par la chair ; a mais, s'il est dirigé par l'ordre et rectifié par « la grâce, il s'élèvera par divers degrés et « progrès jusqu'à la perfection de l'esprit... a Ainsi l'homme commence à aimer pour luia même, parce qu'il est charnel et ne goûte « rien hors de lui. Ensuite, voyant qu'il ne peut « se suffire seul, il est pressé de recourir à « Dieu, de le chercher par la foi ; et il l'aime « comme un bien qui lui est nécessaire. Dans a ce second degré, il aime Dieu, à la vérité ; « mais il l'aime pour soi-même, et non pour « Dieu. Enfin poussé par le sentiment de son a indigence et par ses propres besoins, il con- « tinue à rechercher Dieu ; il s'en occupe dans « ses pensées, dans ses méditations, dans ses a lectures, dans la pratique de l'obéissance ; en « sorte que ces communications et cette fami- € liarité, si j'ose parler ainsi, lui apprennent à « mieux connaître Dieu, et, par conséquent, à « le trouver plus aimable. Il goûte combien le « Seigneur est doux ; et c'est là le passage au « troisième degré où l'on aime Dieu, non plus a par rapport à soi, mais pour lui-même... Le « quatrième degré arrivera sans doute quand « le serviteur fidèle sera introduit dans la joie a de son Dieu et enivré de ses chastes délices.

t Joan., IV, 16.

ce Alors cette sainte ivresse le plongera dans une <« entière abnégation, et il ne sera plus qu'un <« même esprit avec Dieu ^ »

Saint Bernard nô se contenta point d'entretenir par un commerce épistolaire les relations de charité fraternelle et d'estime qu'il avait contractées avec les religieux de la Chartreuse. Cet institut avait pris naissance peu d'années avant celui de Citeaux* ; et tous deux, menant un genre de vie analogue, s'étaient développés parallèlement dans la solitude, au milieu des souffrances et des persécutions. C'est pourquoi saint Bernard portaitun attachement particulier aux disciples de saint Bruno ; et, vers la fin de l'année 1123, ne pouvant résister à des invitations réitérées, il profita d'un voyage que les intérêts de son Ordre l'obligeaient à faire, pour se rendre à Grenoble, où Tévêque saint Hugues, qui gouvernait le diocèse, le reçut comme un envoyé du ciel. Ce prélat, vénérable par sa sainteté autant que par son extrême vieillesse, se prosterna devant l'abbé de Clairvaux, qui était alors dans la trente-deuxième année de son âge, « et ces deux enfants de lumière, ajoute la chronique, s'unirent de telle sorte qu'ils ne formèrent plus désormais qu*un cœur et une âme, s'étant liés et attachés par les liens indissolubles de la charité de Jésus-Christ. Ils éprouvèrent tous deux les sentiments de la reine de Saba, lorsqu'elle admira la sagesse de Salomon : chacun d'eux étant ravi de trouver beaucoup plus que ce que la renommée avait publié de l'un et de l'autre *. »

LeserviteurdeDieu,accompagnédeplusieurs moines, ne tarda point à gravir les sauvages montagnes sur la cime desquelles les Chartreux avaient planté leur croix et déployé leurs tentes. Sa visite y laissa une impression si profonde, qu'aujourd'hui encore elle subsiste: le souvenir en est resté tout vivant, et les siècles n'ont pu en effacer les traces *.

*■ Op. s. Bern., Epist. xi.^ Cette lettre fut adressée à Guignes, cinquième général de l'ordre des CkartrenXyqni mourut en 1137, cinquante-trois ans après la fondation de TOrdre.

» En 1084.

• Guill., lib. III, cap. i. --Hist'de Cit. , vol.III, ch. vu, p. 251,

^ Lors d'un voyage que nous eûmes le bonheur de faire à la grande Chartreuse, près de Grenoble, nous avons pu constater ce iait ; car il est impossible d'y passer quelques jours sans entendre parler de saint Bernard et des détails qui se rapportent à sa visite. On dirait que ces pieux solitaires sont aussi élevés audessus du temps qu'ils le sont au-dessus de l'espace, et que les moines qui, aujourd'hui encore, accueillent les hôtes avec une charité si afTectueuse, sont les mêmes qui reçurent saint Bernard au douzième siècle. Il y a dans l'Église certains hommes et ce^ tatnes choses qui ne changent pas : ils semblent participer à l'immutabilité de l'éternité.

Cependant, à Toccasion de cette mémorable Tisite^ la chronique rapporte une anecdote intéressante. Il y eut un chartreux (c'était, diton, le prieur inêmedu monastère) qui se montra scandalisé à la vue du brilUnt équipage de saint Bernard. Celui-ci, en effet, arriva sur un cheval richement caparaçonné: contraste choquant avec ce bon religieux qui ne comprenait pas un si grand luxe dans un moine qui passait pour un saint et professait la pauvreté monastique. Le chartreux ne pouvant dissimuler sa pénible impression, s'en ouvrit à un moine de la compagnie de Bernard^ et lui confessa naïvement sa pensée. Hais le saint abbé de Clairvaux, ayant appris la chose, demanda aussitôt à voir Téquipage sur lequel il élait venu, avouant ayec ingénuité qu'il n'y avait fait aucune attention, et qu'il l'avait accepté pour sa route tel qu'un moine de Cluny le lui avait prôlé.

La simplicité de cet aveu» qui montre à quel point le serviteur de Jésus Christ avait mortiflé ses sens, réjouit beaucoup les cénobites, et fut pour eux un sujet de grande édification.

A la même époque^ au commencement de Tannée H23, Bernard fit son premier voyage à Paris, pour régler quelques affaires de son Ordre. A peine arrivé dans la capitale du royaume, où son nom jouissait d'une haute réputation, on le pressa de se faire entendre dans une des écoles de théologie. Il se rendit à cette invitation ; et, devant parler devant une nombreuse assemblée, il se prépara avec soin, et prononça une savante dissertation sur quelques points de controverse philosophique. Mais après le discours, la docte assemblée étant demeurée froide et impassible, saint Bernard se retira confus; il s'enferma dans un oratoire où il gémit de son échec.

Le lendemain îl se présenta dans la même école; mais cette fois, rapporte l'annaliste, aie Saint-Esprit parla par sa bouche, et conduisit sa langue; et le discours admirable qu'il prononça fit une sensation telle, que plusieurs ecclésiastiques, vivement touchés, se mirent sous sa direction et le suivirent à Clairvaux pour y servir Dieu dans la vie monastique ^ >

Bernard, chargé de ces précieuses dépoui Iles, revint à Clairvaux, où il reprit aussitôt le gouvernement du monastère. Il s'appliqua, par Fexemple, plus encore que par la prédication quotidienne, à Tinstruclion de ses frères et à leur perfectionnement spirituel. Mais les soins auxquels il se livrait avec un zèle sans bornes

» Ann. Citt.y t. I, p. 142, n»» 8, 4, 6.

ne Tempêchèrent point de pourvoir aussi aux besoins matériels du pays dans des circonstances malheureuses.

Une longue sécheresse, suivie d*une effrayante disette, désolait la Bourgogne; et le fléau s'étant appesanti sur le reste de la France, les peuples, toujours cruels quand la faim les presse, s'agitaient sans frein et proféraient des menaces. Dans cette conjoncture pénible, Dieu sembla renouveler à Clairvaux le prodige qu'il avait fait éclater autrefois en Egypte. Clairvaux, grâce à la prévoyance du saint abbé^ devint comme le grenier d'abondance de toute la Bourgogne; et nous lisons que Bernard adopta jusqu'à trois mille pauvres qu'il marqua d'un signe f^TiicuV\er{atcepîtsubsignacido)^ s'engageantà lesnourrir aussi longtempsquedurerait la famine. Cet exemple fut imité par les couvents des environs, et procura des ressources extraordinaires à la province ^

Tel était le noble usage des richesses que l'économie, le travail et la piété chrétienne faisaient affluer dans les monastères. La religion, qui se donne toute à tous, administrait la fortune publique, durant la minorité des peuples; elle rendait en usufruit ce qu'elle stabilisait en capitaux ; elle recevait le superflu du riche pour satisfaire aux besoins du pauvre; et ainsi, grâce aux institutions monastiques^ la plaie du paupérisme n'était pas^ dans les temps de foi et de ferveur, ce qu'elle est devenue de nos jours.

D'ailleurs,cen'étaitlà,pourainsi dire, qu'une partie accessoire des bienfaits que la société en retirait. On ne saurait énumérer les avantages que ces grandes institutions religieuses procuraient au pays par le défrichement des terres incultes, par une sage répartition du travail, par l'organisation des œuvres de charité, par l'Impulsion donnée à l'agriculture, aux arts utiles, à la science, aux lettres, à toutes les branches de la vie sociale, et surtout par l'esprit civilisateur qu'elles répandaient sur les populations qui s'aggloméraient successive-

1 Joan. Eremit., Vit, Bern.^ lib. II, n«> 6, apnd MabillOD, I. II. — Voy. aussi Hist, de CiL, vol. III, cli. z.

Un fait semblable s'est passé en Suisse, et nous en avons entendu le récit naïf sur les lieux mânes. Oo sjit que les couvents de Capucins ne vivent que d'aunidnes, et que, dans les momenti de détresse, quand ils manquent du nécessaire, ils sonnent leur cloche d*alarme, qui n'en appelle jamais inutilement à la charité publique. Or, à l'époque de la famine, en 1816, pendant que le vi'Iage de Dornacb, près de Bâie, se trouvait déiiourvu de toute subsistance, la cloche du couvent attira de tons côté^ des secours si abondants, que les Capucins furent à même de nourrir tout le village et une foule de pauvres des environs. C'est ce que témoigne encore aujourd'hui une population reconnaissante.

VIE MONASTIQUE

ment autour des couvents, foyers d'où jaillissaient la vie, la bénédiction et la prospéi'ité.

Les ordres religieux, notamment l'Ordre de Saint-Benoît, n'ont pas seulement adouci les mœurs des peuples. Tout en propageant le christianisme, ils ont servi de modèles à la constitution des États modernes ;- leurs règles, leur hiérarchie, leur discipline, leur parfait régime intérieur, ont fourni les types des diverses administrations d'un nouvel ordre social basé sur les lois de l'Église. Aux sociétés comme aux individus s'applique cette parole de l'Évangile : Cherchez d'abord le royaume de Dieu ; et le reste viendra par surcroît.

Mais, parmi les services qu'ils rendaient à la société, nous rappellerons surtout celui qui touche à une question débattue de nos jours, et qui nous fournira l'occasion de rapporter un trait gracieux de la vie de saint Bernard.

Les monastères, si dignes de notre admiration, exerçaient particulièrement une heureuse ipfluencesur le système pénitentiaire. Ils étaient dans la vérité du terme, des maisons de correction^ où les criminels étaient séquestrés, non pas seulement pour les empêcher de nuire, mais pour les soumettre à l'action curative de la religion, qui seule corrige les mœurs en transformant les cœurs. Cela explique la facilité avec laquelle on accordait aux moines la grâce d'un condamné, à la condition qu'ils le retiendraient dans leur couvent, sous leur responsabilité. Saint Bernard aimait ces œuvres de miséricorde, et en obtenait souvent des résultats admirables.

Un jour qu'il se rendait auprès du comte de Champagne, il rencontra sur son chemin le triste cortège qui traînait un malfaiteur au dernier supplice. Bernard, ému de pitié, se précipite au milieu dé la foule et s'empare de la corde à laquelle était attaché le criminel. « Confiez-mci cet homme, dit-il, je veux le pendre de mes propres mains ! » Et, ne lâchant

prise, il le conduisit lui-même par la corde jusque dans le palais du comte de Ciiam* pagne.

A cette vue, le prince effrayé s'écrie :«nclas, révérend père, que faites-vous là ? Vous ne savez pas que c'est un infâme qui a mille fois mérité l'enfer; voudriez-vous donc sauver un diable ? » Mais Bernard répliqua doucement : a Non, prince, je ne viens pas réclamer l'impunité de cet homme. Au contraire ; car vous alliez lui faire expier ses crimes par une mort subite ; et moi , je demande que ce supplice dure toute sa vie, et que jusqu'à la fin de ses jours il subisse les tourments de la croix I » Le prince garda le silence. Alors saint Bernard se dépouille de sa tunique, en revêt le condamné et renunène au monastère, où ce loup cruel fut changé en agneau, dit la chronique : il s'appelait Constantinus, et mérita bien ce nom; car il fut constant dans la pratique de la pénitence pendant plus de trente années; et mourut enfin, à Clairvaux même, d'une mort très-édiflante *.

De pareilles transformations n'étaient point rares. Les ordres monastiques, qui ont civilisé le monde chrétien, offraient dans les éléments qui les composaient le merveilleux mélange de tout ce que la société renfermait de plus brillant et de plus hideux, de plus pur et de plus ignoble. Les couvents étaient les asiles sacrés, des cités de refuge où se retiraient ceux que le monde repoussait, aussi bien que ceux qui repoussaient le monde*; tous ensemble s'ensevelissaient dans la mort, pour revivre d'une nouvelle vie, réalisant littéralement cette parole du prophète : Le loup habitera avec l'agneau; le léopard se couchera auprès du chevreau; le veau, le lion et la brebis demeureront ensemble; et un petit enfant les conduira '.

1 Voy. Herbert, De Miraeulis, lib. H, cap. xv, apud Mabfllon, Op. S. Bem., t. II, p. 1219.

s Isa!., XI, 6.

CHAPITEE SIXIÈME

Zèle de saint Bernard pour la réforme des mœurs cléricales et le renouvellement de l'esprit

religieux.

Cependant le mal, dans toutes les institutions humaines, est à côté du bien; l'un contribue à la manifestation de l'autre : le bien en ce monde se purifie en se dégageant du mal ; et le mal s'accumule à mesure que le bien s'en sépare. De même que dans le travail digestif, le plus pur des aliments se dépouille des substances grossières et se mêle à la vie, laissant à la terre ce qui est terrestre ; ainsi l'œuvre du christianisme, dans sa voie purgative, sépare les éléments divers qui entrent dans sa composition interne ; et, tandis que les âmes sanctifiées s'élèvent vers le ciel, le monde s'empare des formes mortes et retient les corps sans âme.

De là les vicissitudes des ordres réguliers et du clergé ; de là les alternatives de gloire et d'abaissement de l'Église ; de là encore la nécessité des rénovations périodiques qui changent la face des institutions religieuses et sociales.

Malgré les puissants efforts que, depuis saint Grégoire VII, les Souverains-Pontifes n'avaient cessé de faire pour opérer une régénération urgente, l'Église n'avait pu remédier encore à des abus invétérés. La simonie déconsidérait le clergé; et l'ambition, la turbulence, les riichesses accumulées depuis des siècles, avaient fait perdre aux anciennes maisons monastiques leur ferveur et leur splendeur spirituelles.

Nous l'avons dit : l'Ordre opulent de Cluny, dont les branches s'étendaient partout, offrait au XIP siècle le spectacle de cette décadence ; et comme cet Institut était devenu en quelque ^orte la pépinière des grandes charges de l'Église, le luxe et un faste scandaleux accompagnaient trop souvent les moines jusque sur le trône épiscopal.

Ce pernicieux abus provoquait depuis longtemps les murmures du peuple et les gémissements des hommes de bien. Mais les tentatives d'une reforme échouaient contre la résistance

de ceux qui ne voulaient point l'opérer, de crainte d'être obligés de la subir. 11 en résulta une funeste ostentation de passions vénales qui semblaient triompher, tandis que les humbles vertus restèrent ignorées, ou devinrent \m objet de sarcasme.

Saint Bernard avait, en plusieurs circonstances, élevé sa voix pour hâter le rétablissement de l'antique discipline. Tantôt avec l'esprit de douceur, tantôt avec le fouet d'une implacable sévérité, il poursuivait, menaçait, pressait, conjurait ceux dont l'inconduite était notoire; et déjà il avait obtenu des succès partiels, et des conversions qui présageaient une réforme plus profonde et plus générale.

Son épître aux religieux du couvent de Sainte-Marie, qu'on va lire, nous montre les encouragements qu'il donnait à ceux qui se prêtaient aux rénovations réclamées par les besoins du temps; elle renferme, en outre, des enseignements graves qui ne s'adressent pas moins aux chrétiens du monde qu'à ceux qui vivent dans les maisons religieuses.

a Au révérend et vénérable père Guérin, abbé du monastère de Sainte-Marie des Alpes, et à tous les religieux de ce monastère, frère Bernard, leur dévoué serviteur, souhaite qu'ils fassent de plus en plus des progrès dans les voies de la perfection.

« Je reconnais en vous, mon vénérable père, l'accomplissement d'un oracle que j'ai lu et médité dans la sainte Écriture : Lorsque V homme sera arrivé à la fin de ses travaux et de ses recherches, il trouvera qu'il ne fait que commencer *• Il semblait que votre grand âge et vos longs travaux exigeassent du repos, et que vous dussiez jouir du fruit de vos peines; mais, semblable à un soldat de Jésus-Christ nouvellement enrôlé sous les étendards de la croix, vous vous disposez à une nouvelle campagne; vous cherchez de nouveaux ennemis à combattre ; et,

* Eccli., XVIII.

VIE MONASTIQUE

quoique épuisé de fatigue et accablé sous ]e poids des années, vous excitez, vous forcez l'antique adversaire que vous avez si souvent battu, à revenir sur le champ de bataille I

a En effet, contre la coutume et les usages de vos prédécesseurs, vous renoncez généreusement aux bénéfices; vous détruisez ces synagogues de Satan, je veux dire ces cellules particulières dans lesquelles trois ou quatre moines se retirent pour y vivre, la plupart du temps, selon leur volonté propre, sans règle et sans discipline; vous interdisez aux femmes rentrée de votre monastère, et vous faites refleurir avec un zèle ardent les saints exercices de la vie monastique. Que va dire le premier père de tous les pécheurs? Ah! il verra ces merveilles; il en sera irrité, il grincera les dents et séchera de colère.

« Quant à vous, révérend père, le cœur rempli des douceurs d'une consolation céleste, vous chanterez à la gloire de Dieu : Seigneur, ceux qui vous craignent me considéreront et seront comblés de joie; car ils sauront que ce n'est point en vain que j'ai mis en vous et en vos promesses toute mon espérance *. Ah! qui donc pourrait craindre qu'un vieillard qui a si vaillamment triomphé de lui-même soit vaincu par le démon ? Son courage intrépide l'élève audessus des infirmités de l'âge; son corps peut bien perdre de sa vigueur, son sang se refroidir dans ses veines, et ses membres devenir roides et débiles; mais son âme brûle d'une Immortelle flamme, et son cœur est toujours plein de jeunesse pour accomplir ses généreuses pensées. Tout cela ne doit étonner personne; car pourquoi épargner une pauvre masure, quand on se bâtit un palais splendide dans l'éternité ? Il faut dire avec l'Apôtre : ^ous safjons que, si cette maison de terre où nous habitons vient à se dissoudre, Dieu nous donnera dans le ciel une autre maison qui ne sera pas faite de la main des hommes, et qui durera éternellement *.

a Mais quelqu'un objectera peut-être : Si cet homme vient à mourir avant d'avoir mis la dernière main à son édifice, quel sera son sort, car l'ouvrage n'est pas achevé, et il lui reste encore bien des choses à faire? Voici notre réponse, et nous la donnons avec assurance. Nous disons avec le Sage : Ayant été en peu de temps consommé dans la vertu, il a rempli le cours d'une longue vie *. Oh ! qu'elles sont énergiques ces pensées! elles embrassent tout. En effet, celui qui entre dans la maison de l'éternité bienheu-

» Ps. cxviu.— > U Cor., V. — » Sap., iv.

reuse n'a-t-il pas parcouru, non quelques siècles, mais tous les siècles? La durée de sa félicité ne saurait se mesurer sur la brièveté de sa vie, ni sur le cours rapide et circonscrit de quelques années, mais sur l'ardeur, sur la constance de ses bons désirs, et sa volonté ferme d'avancer de plus en plus dans la vertu. Aussi bien, la persévérance, durant une vie courte, lui obtient ce que la brièveté du temps lui refuse. Et comme il aurait constamment fait le bien, si sa vie eût été prolongée, ainsi cette bonne volonté supplée au temps qui lu. a manqué. Voilà pourquoi nous lisons dans nos livres sacrés : La charité ne finira jamais 'i Et ailleurs : La constance et la patience du pauvre ne seront pas frustrées *. Et encore : La crainte du Seigneur est toute sainte, et subsiste dans les siècles des siècles '.

a Or, l'homme juste, à l'exemple de saint Paul, ne croit jamais avoir atteint le but où il tend ; il ne dit jamais : C'est assez. Il est au contraire toujours dévoré de la faim et de la soif de la justice ; en sorte que, s'il vivait éternellement, éternellement il s'efforcerait, autant qu'il en serait capable, de se rendre plus saint et plus pur, et marcherait de toutes ses forces de vertu en vertu. Il ne ressemble en rien au mercenaire ; ce n'est point pour une année ni pour un temps quelconque qu'il s'attache au service de Dieu, mais pour toujours. Écoutez comme il parle : Je n'oublierai jamais vos ordonnances pleines de justice; car c'est par elles, ô mon Dieu l que vous m'avez donné la vie. J'ai donc porté mon cosur à accomplir éternellement vos justes préceptes, à cause de la récompense que vous y avez attachée *. Vous le voyez, ce n'est pas temporairement, mais toujours, mais éternellement que le juste veut pratiquer le bien. Aussi le Psalmiste ajoute : Sa justice demeure dans l'éternité *. La faim que le juste éprouve pour une justice éternelle mérite d'être éternellement rassasiée.

a Et certes, comment serait-il possible que la brièveté de la vie pût nuire à la vertu qui a été constamment pratiquée? Empéche-t-elle qu'on n'impute éternellement aux réprouvés leur obstination dans le mal? Le péché qu'ils ont commis dans le temps n'est puni d'un supplice éternel qu'à cause de leur inflexible et constante volonté de le commettre ; en sorte que les mauvaises dispositions de leur cœur rendent éternel ce qui n'est que temporel et passager dans l'action. Et sans doute que s'il était donné à ces pécheurs de vivre toujours, ils ne cesse-

« II Cor., XII. — * Ps. u. — » Ps. xvui. — * Ps. cxviii. —

» Ps. CXI.

raient jamais de faire le mal. Je vais plus loin, et j'affirme qu'ils voudraient vivre éternellement pour pécher éternellement. Ainsi, dans un sens contraire, on peut leur appliquer ces paroles : Ayant peu vécu, ils ont rempli le cours d'une longue vieK Dès lors qu'ils ont été immuablement dans la volonté de pécher toujours, n'ont-ils pas mérité de subir un châtiment éternel? Concluons de ces vérités que la perfection consiste surtout dans le désir d'acquérir la perfection, et dans les efforts constants pour y arriver.

« Or, si le désir de la perfection est une possession anticipée de la perfection; ne pas avoir ce désir, c'est renoncer à la perfection. Qui donc, après cela, oserait dire : C'est assez pour moi; je ne veux pas devenir meilleur que mes pères? Quoi! vous ne voulez pas, ô homme! faire des progrès dans le bien? Vous voulez donc retourner en arrière? Non, répondrez-vous, je ne veux ni l'un ni l'autre. Mais quelle est donc votre prétention? Je veux, dites-vous, demeurer tel que je suis ; mais je ne sens aucun désir de me rendre meilleur. Cela revient à dire que vous aspirez à une chose impossible; car, soyez de bonne foi, quelle est ici -bas la chose qui ne change point? N'est-ce pas surtout de l'homme qu'il est écrit : // disparait comme une ombre; vous ne le voyez jamais dans le même état •?

a Quand le Créateur de l'homme, l'Auteur de l'univers, parut sur la terre et conversa avec les hommes, le vit-on subsister dans le même état? La sainte Écriture nous rapporte qu'il allait d'un lieu à un autre, faisant du bien partout, et guérissant ceux qui étaient sous la puissance du démon •. Remarquez qu'il allait d'un lieu en un autre, non point sans faire du bien, non point avec inditTérence et lenteur, mais avec zèle et dévouement, selon cette parole : // marche avec ardeur dans sa voie pour avancer comme un géant *. Si nous voulons marcher avec Jésus-Christ et parvenir où il est arrivé, il faut que nous avancions comme lui ; car à quoi nous servirait de marcher après lui, si nous n'arrivions pas avec lui? C'est à ce sujet que saint Paul nous adresse cette exhortation : Courez de telle sorte que vous arriviez à la couronne; et la couronne que nom recherchons est une couronne incorruptible *.

a Ne donnez donc, ô chrétiens I à votre course spirituelle d'autres bornes que celle que Jésus- Christ a mises à sa propre course sur la terre.

» Sap., IV. — « Job., XIV. — * Act,, X, — * Ps. xviii. — » I Cor., IX.

lia été obéissant, dit l'Apôtre, yw^gt^'a la mort K Ainsi, quelque course que vous ayez faite pendant votre vie, si vous ne courez pas jusqu'au bout, vous n'obtiendrez pas le prix de la course : Jésus-Christ lui-même est ce prix et cette récompense. Or, si vous vous arrêtez pendant qu'il continue de marcher, vous ne vous approcherez jamais de lui, mais vous vous en éloignerez de plus en plus; et alors, il faut craindre cette menace de David : Ils périront. Seigneur, ceux qui s'éloignent de vous *. Par conséquent, si c'est pratiquer la perfection que de courir dans la pratique du bien, c'est renoncer à la perfection que de cesser d'avancer dans le bien. Donc ne vouloir pas avancer, c'est reculer, c'est retourner en arrière...

a Jacob vit une échelle, et sur cette échelle une multitude d'anges; mais aucun de ces esprits célestes ne s'arrêtait en chemin; tous, au contraire, étaient en mouvement, les uns montaient, les autres descendaient •.

ff C'est là un enseignement pour notre vie mortelle, où il n'y a point de milieu entre gagner et perdre, avancer et reculer, monter et descendre. Comme nos corps eux-mêmes augmentent ou diminuent graduellement; de même il est nécessaire que notre âme croisse ou diminue en vertu. Néanmoins il existe une différence essentielle entre la cause qui produit l'augmentation et la diminution de nos corps, et celle qui produit ces deux phases dans nos esi«its ; car nous voyons ordinairement que, lorsque le corps est robuste, gras et bien nourri, l'esprit est débile, faible et paresseux. C'est ce que l'Apôtre nous fait entendre par ces belles paroles : Quand je suis faible, c'est alors que je suis fort Je prendrai donc plaisir à me glorifier dam mes infirmités et dam mes faiblesses, afin que la puissance de Jésus-Christ habite en moi *.

a A quoi bon prouver si longuement des faits que nous avons sous les yeux?N etes-vous pas vous-même, mon révérend père, une preuve de cette vérité? Tandis que l'homme corporel et extérieur se détruit, l'homme intérieur et spirituel se renouvelle de jour en jour. Eh I n'est-ce pas de cet esprit nouveau que jaillit et se fortifie en vous la éainte ardeur qui vous pousse à réformer votre monastère? C'est ainsi que le chrétien trouve dans son cœur une riche mine de bonnes œuvres; c'est ainsi qu'il est comparé à l'arbre planté au bord des eaux, aui porte avec abondance de bons fruits. Oàl que les prémices de vos fruits sont exceUentes!

* Philipp., II. -« Ps. uucxi. - »Geii., xxviir. - * ïi Cor. XII, 9. .

VIE MONASTIQUE

L'arbre qui les porte, c'est une volonté droite. Oui, eUe seule a été capable de vous faire entreprendre avec tant de courage la réforme de yoù% monastère et le renouYcUenientdes règles anciennes. Une source qui n'est pas pure ne donne pas une eau pure; de même, un cœur qui n'est pas pur ne saurait produire une œuTre si parfaite...

a Heureux enfants, suiyez avec confiance Totre père; soyez ses fidèles imitateurs, comme il est lui-même l'imitateur de Jésus-Christ; et dites-lui : Nous courons après vous à F odeur de vos parfums *; car vraiment il est la bonne odeur de Jésus-Christ. Avec quelles délices ne devezvous pas aspirer le parfum vivifiant de cet homme de Dieu, vous qui l'approchez de si près; puisque cette odeur vient jusqu'à nousmême, et ranime en nous une ferveur pleine de dévotion!

« Mais, que dis-je? cet arôme n'a-t-il pas pénétré jusqu'aux cieux? Et les esprits célestes, en le mêlant à leur encens, ne chantent-ils pas avec de nouveaux transports ce cantique : Queik est celle-ci qui monte du désert comme une vapeur d'aromats, de myrrhe et d'un mélange de baumes odoriférants ? Et encore : Vos plants for^ tneront en vous un jardin délicieux, orné de fleurs, de grenades et de toute espèce de fruits '/

« Ah 1 il n'y a qu'un envieux qui puisse fermer les oreilles à ces chants de joie et d'allégresse ; et il faudrait avoir le cœur bien desséché pour ne pas goûter une senteur si suave et si agréable... Mais, en ajoutant ces derniers mots, je ne prétends faire allusion à personne*. »

Ainsi parlait saint Bernard. C'est par ces sortes d'exhortations pénétrantes et pleines de sympathie qu'il insinuait la vertu dans les esprits et encourageait ceux qui mettaient la main à l'œuvre.

Savivesollicitude embrassait d'ailleurs toutes les pratiques de la piété chrétienne. La pureté des mœurs, la régularité de la discipline, l'exercice des vertus évangéliques, étaient sans doute Tobjet d^ ses plus pressantes recommandations, mais le service extérieur des autels, les saintes pompes du culte, la majesté du temple, les respects dus à la maison de Dieu, ne lui tenaient pas moins à cœur, et il s'y appliquait avec une incroyable vigilance. Le culte, à ses yeux, était un langage; et les diverses parties qui le constituent, les chants, les cérémonies sacrées, les ordonnances de la liturgie, aussi bien que le concours des arts, sont les caractères ou les symboles de la vérité

* Cftnt.. I. — «Cant., m cl iv. — • Epist. ccuii.

révélée, expressions vivantes du dogme et des mystères de la religion.

Dans plus d'une occasion, nous verrons ce grand Saint s'élever contre des innovations imprudentes, qui tantôt étouffaient l'esprit sous la forme; tantôt, par un abus contraire, rejetaient les formes du culte sous prétexte de favoriser l'esprit.

Ainsi, sans interdire la musique dans les temples, il ne voulait pas qu'elle excitât les sens, ni que les mélodies des organes matérielâ^ fussent en désaccord avec l'harmonie de la» prière. Il s'explique nettenient sur ce sujet : a Je désire, écrit-il aux religieux du mpnfistèpede Montier, je désire que les paroles da^ncfe hymnes inspirent l'amour de la vérité, de la justice, de l'humilité, la force de mortifier la chair, le goût de la dévotion, le courage de la vertu. Mais pour ce qui regarde la musique, elle doit accompagner le chant d'une manière à la fois douce et grave; en sorte que ses mo- , dulations ne captivent l'oreille que pour insinuer plus agréablement la piété dans le cœur. Alors la musique prête des ailes aux paroles chantées; elle souffle la paix aux âmes qui aiment la paix; elle se confond avec la prière, sans nuire à la signification des mots. Car on se prive d'un avantage plus considérable qu'on ne pense, lorsque les bruits harmonieux du chant absorbent le sens des paroles, et qu'on est plus occupé de la variété des tons que de la vérité renfermée dans les sons *. »

Le saint abbé de Clairvaux, toujours poussé par un zèle qui lui venait d'en-haut, recourait tour à tour aux plus instantes sollicitations et aux accents d'une sévère justice. 11 semblait accomplir littéralement la mission que saint Paul avait donnée à son disciple Timothée : Pressez les hommes à temps et à contre-temps ; reprenez, suppliez, menacez, sans jamais vous lasser de les tolérer et de les instruire *.

Ce zèle vigilant et vraiment apostolique se manifesta d'une manière plus ostensible à regard des moines de Cluny. Cluny tombait de plus en plus dans une indolente langueur ; et cette ancienne congrégation, pour laquelle l'odeur de sainteté des moines de Clairvaux était une odeur de mort, faisait une sourde guerre à Bernard, en répandant contre lui et contre les siens les accusations les plus étranges.

De tels procédés n'étaient assurément point approuvés par le nouvel abbé de Cluny, Pierre le Vénérable; mais celui-ci, bien qu'il fût l'ami

* Epist. cccxci. — • II Tim., iv, 2.

de saint Bernai'd, ne put empêcher une scission publique devenue imminente. Une circonstance particulière la fit éclater, et força Fabbé de Clairvaux de dévoiler, à la face de rÉglise, les dérèglements de Cluny. Il le fit avec un courage qui étonna d'autant plus le monde, que jusqu'alors personne n'avait osé attaquer de front un ordre dont la puissance était généralement redoutée.

La défection de deux moines qui avaient quitté Clairvaux pour s'affilier à Cluny, fournit à ce dernier ordre l'occasion de manifester ses

dispositions hostiles. Ils accusèrent les religieux de Clairvaux de se conduire en pharisiens plutôt qu'en vrais chrétiens, de rendre impraticable la règle de Saint-Benoît, de traiter avec hauteur les religieux des autres monastères.

L'abbé de Clairvaux, vivement sollicité par Guillaume de Saint-Thierry, prit donc le parti de mettre cette affaire en plein jour. Il publia une justification lucide, énergique, et l'adressa à ce même Guillaume, son ami, sous le titre à' Apologie *.

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