‹ Œuvres de Saint Bernard (volume 4)Chapitre 20 sur 319 · CHAPITRE SEPTIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SEPTIÈME

Saint Bernard s élève contre les dérèglements de Cluny. — Conversion de Hombclinc.

— Mon de Gauldry.

Le saint abbé de Clairvaux, dans son opuscule sur les moines de Cluny, fait une si vive peinture des mœurs du siècle, que nous croyons devoir en consigner ici les passages les plus saillants.

Il commence par disculper ses religieux des reproches dont on les accablait.

a Que nous servirait, dit-il, d'être austères a dans notre manière de vivre , simples dans a nos habits, mortifiés parle travail des mains, a par les jeûnes et les veilles, si par une vanité a pharisaîque nous méprisions les autres?... A «moins peut-être que nous ne fassions nos a œuvres pour être vus des hommes! Mais a alors nous aurions reçu notre récompense a en ce monde. Hélas! si nous espérions seule- « ment en Jésus-Christ pour la vie présente, a dit saint Paul, ne serions-nous pas les plus e misérables des hommes? Et n'est-ce pas es- 0 pérer en Jésus-Christ pour cette vie seulea ment, que de ne chercher qu'une gloire 0 temporelle au service de Jésus-Christ ? Nous a serions certes bien malheureux, si, nous « donnant tant de peine pour n'être pas comme a les autres hommes, nous nous mettions en a état de recevoir une moindre récompense , a ou plutôt, de recevoir de plus grands châti- « ments que les autres. Ne pouvions-nous point « trouver une voie plus douce qui menât en « enfej', que d'y aller par le chemin des épines

a et de la pénitence?... Malheur, oui, malheur «aux pauvres qui sont orgueilleux; à ceux « qui, tout en portant la croix de Jésus-Christ, « ne suivent pas Jésus-Christ; à ceux qui soufa frent avec lui et ne sont pas humbles comme « lui!... Or cette humilité, ils la perdent quand a ils perdent la charité ; car en jugeant leurs «frères, en médisant de leur prochain, en « abaissant les autres, ils s'élèvent dans l'es- «time d'eux-mêmes et s'exaltent dans leui «orgueil*.»

Il signale ensuite les principaux vices des couvents dégénérés et la décadence de l'ancienne discipline ^

«... Comment des abus si criants ont-ils pi « se glisser dans les monastères? Comment se « fait-il que parmi les religieux on trouve une « si déplorable intempérance dans la nourri- « ture , un si grand luxe dans les habits , les « couvertures de lits, les équipages, les che- « vaux, la structure des bâtiments ? Et, chose « incroyable, plus ces excès sont multipliés et « raffinés, plus on proclame qu'il y a de Tordre « dans ces maisons, et que la religion y est flo- « rissante ! L'économie y passe pour de l'ava- « rice, la sobriété pour de la rusticité, le si- « lence pour de la mélancolie ; et au contraire, « le relâchement s'appelle sagesse, la profusion

^ Apologia ad quemdain amicum nostrum. • Apol., cap. I. — ' /f/cwi, cap. vu.

VIE MONASTIQUE

« libéi-alité; les entretiens oiseux y passent pour « de la civilité; les risées et les railleries, pour a de la gaieté... Quand on se permet des choses c superflues, on dit que c'est de la charité ! a Mais cette charité fausse détruit la charité «véritable; la sagesse humaine contredit la « sagesse divine... Et en effet, qu'est-ce qu'une tf prudence qui aime la chair et néglige l'esa prit; qu'est-ce qu'une direction qui donne « tout au corps et rien à l'âme?... Non, je le dis « encore, ce n'est ni de la sagesse ni de la pru- « dence,mais de l'imprudence, que de nourrir c( les passions, la sensualité, la concupiscence, « et de ne travailler point à cultiver la « vertu *. »

Après ces préliminaires, le Saint entre dans (juclques détails curieux :

« Qui aurait jamais cru, aux beaux jours de « la vie monastique, que la ferveur primitive a eût dû tomber en de tels relâchements! Oh 1 a quelle différence entre ces religieux et ceux «du temps de saint Antoine î Lorsqu'ils se Il rendaient parfois des visites de charité, ils « recevaient réciproquement avec tantd'avidité « le pain de l'âme, qu'oubliant les nécessités du « corps, ils passaient des journées entières sans a manger. C'était assurément garder l'ordre « véritable que de donner les premiers soins à a l'âme... Aujourd'hui personne ne recherche, « personne ne donne la nourriture céleste. 11 « n'est plus question des Écritures et du pain € des âmes; les conversations se passent en ba- « dinages, en ris, en propos inutiles '...

« Pendant que l'on traîne en longueur de « frivoles entretiens, les mets se succèdent; et « pour se dédommager de l'abstinence de la « viande, on sert à table de grands corps de poisff sons à double rangée '. Êtes-vous rassasiés des « premiers, on vous présente les seconds qui « vous font oublier les précédents ; car l'adresse € du cuisinier consiste à les assaisonner de telle « sorte, par des sauces diversifiées selon les « espèces, que les uns n'empêchent pas qu'on « ne mange des autres, de façon qu'après avoir «dévoré quatre ou cinq plats, l'estomac est « rempli sans que la satiété ait diminué lap- « petit *...

« Les ragoûts toujours nouveaux séduisent le « palais au point qu'on recommence toujours « comme si Ton était toujours à jcûn. Le ventre

* Apoi., cap. XI.

' Nibil de ScripturiSy nihil de salate agitar animaram; sed nugx, et risus, vcrba proferantur in ventam.

* Grandia pisclain corpora dupUcanlur.

* >ec salie tas miiiuat appetitum.

« qui n'a pas d'yeux, ne voit pas qu'il se charge, « et la diversité fait oublier la sobriété... Qui a pourrait dire seulement, pour ne parler ici a des autres choses, en combien de façons on « apprête les œufs? On les tourne, on les re- « tourne, on les délaie, on les durcit, on les « hache, on les frit, on les rôtit, on les fricasse, «on les farcit...

« Quant à boire de l'eau pure, qu'en dirai-je, « puisqu'on n'en met pas même dans le vin? «Aussitôt que nous sommes moines, nous « sentons des faiblesses d'estomac, et nous nous « souvenons du conseil de l'Apôtre sur l'usage «du vin; mais nous . oublions qu'il permet « seulement d'en boire un peu.... En outre, les « jours de fête, on ne se contente pas de vin « naturel : on présente des vins plus précieux ; « et on les préfère, parce qu'ils viennent de « l'étranger et qu'ils sont mélanges avec des « liqueurs et des poudres qui les rendent plus «agréables... »

Saint Bernard stigmatise avec non moins de vigueur la recherche des habits et les autres inventions d'une délicatesse toute charnelle. Il continue en ces termes * :

« Nous nous répandons au dehors; et laissant « là les biens durables et véritables du royaume « de Dieu qui est en nous, nous cherchons hors « de nous de vains amusements et des ombres « de consolation dans les choses passagères. Et « c'est ainsi que nous perdons non-seulement « l'esprit de notre ancienne piété, mais nous en « perdons aussi l'extérieur ; car nos habits, au « lieu d'être des marques d'humilité, servent « de modèle au faste et à la vanité. A peine nos « provinces fournissent-elles des étoffes assez « riches à notre goût l Le soldat et le moine par-' « tagent ensemble une même pièce de drap, « pour se faire, celui-là un habit de guerre, « l'autre un habit de cloître. Les plus illustres « personnages, les rois eux-mêmes, n'auraient « point honte de se vêtir des étoffes dont les « religieux se servent aujourd'ui.

« Vous me direz peut-être que la religion « n'est point dans l'habit, mais dans le cœur. « Cela est vrai... Mais ce qui paraît au dehors « procède, selon FÉvangiie, du dedans. Lors « donc que le cœur est vain, la vanité se mon- « tre à l'extérieur, et la mollesse de l'habit fait « connaître la faiblesse de l'esprit. On ne pren- « drait pas tant de peine à parer le corps, si « l'on s'appliquait plus sérieusement à orner « l'âme de vertus immortelles...

« Et ce (jui semble plus intolérable encore,

^ Âpol., cap. X.

« c'est de voir, nonobstant les menaces de « rÉcriture qui charge les pasteurs de la resa ponsabilité des brcîbis ; c'est de voir, dis-je, a que les abbés souffrent des scandales si déso- « lants. Serait-ce peut-être, si j'ose parler ou- « vertement, que nul ne reprend en autrui ce « qu'il peut reprendre en soi-même?... Oui, je a le dirai, et je parlerai bien haut, quoiqu'on «f m'accuse de présomption. Comment la lu- « mière du monde s'est-elle obscurcie? Comment « le sel de la terre s'est-il affadi ? Ceux dont la a vie nous devrait servir de modèle sont des « exemples de faste mondain par leurs actions: « et aveugles eux-mêmes, ils conduisent des « aveugles I Car enfin, et je passe sous silence a mille autres griefs, comment font-ils con- « naître l'humilité de leur profession, quand a ils marchent avec tant de pompe et d'éclat ; a quand le monde les voit environnés d'un et cortège de valets et d'un train qui suffirait à a deux évêques ? J'ai rencontré moi-même un a de ces abbés- qui avait plus de soixante chea vaux à sa suite. On les prendrait pour des a souverains, mais non certes pour des pasteurs a d'âmes I d

Le Saint ne fait grâce à aucun des abus qui déshonoraient de son temps plusieurs monastères; il indique des remèdes, et termine ainsi :

« Je sais qu'en reprenant les dérèglements, a j'offense les personnes déréglées. Néanmoins, a il peut se faire que, par la volonté de Dieu, « ceux-là mêmes que je crains d'avoir choqués « ne le soient pas, et que ma franchise leur c( plaise. Mais pour cela, il faut qu'ils cessent « d'être ce qu'ils ont été... Je loue ce qui est « louable, et je rends justice à ce qui est juste. « Oui, il y a des choses qui doivent être corri- « gées, réformées ; je vous les signale, à vous « et à mes amis. Certes, je ne fais pas l'office « d'un homme qui vous veut du mal, mais « j'obéis à un sentiment qui voudrait vous ata tirer au bien. Ce n'est pas une détraction ; « c'est une attraction. Bœc non est detractio, sed « attractio *. »

On conçoit les bruyantes clameurs que cette publication a dû soulever. C'était, pour ainsi dire, attaquer le monde entier, rapporte l'annaliste, que de s'en prendre à ces moines dont k nombre égalait une armée immense * ; et il fallait que saint Bernard eût la conscience de sa mission pour les affronter, sans craindre de blesser ni ses amis ni ses ennemis. En effet, sa mâle initiative eut un succès inattendu. On se per-

^ Cap. XII. — ^Henriq., Ann. Cût.^ 1121.

suada généralement qu'il était suscité pour rendre à l'état monastique sa pureté primitive et purger l'Église des souillures qui la ternissaient. Peu de temps après, ainsi que le constatent les Annales d'Orderic, les abbés de Cluny se réunirent en assemblée générale, dans le but d'aviser aux moyens de combattre le mal. De notables améliorations furent adoptées; et des conversions nombreuses, des réformes générales dont nous aurons à parler plus tard, suivirent ces premiers actes dictés par l'Esprit de Dieu.

Il y avait d'ailleurs dans les maisons de Cluny un bon nombre d'âmes pieuses qui approuvaient les efforts de saint Bernard, entraient dans ses pensées et confirmaient hautement ses assertions. L'illustre abbé qui se trouvait alors, à la tête de l'Ordre, Pierre le Vénérable, déplorait lui-même trop vivement l'étendue du mal pour se formaliser du zèle énergique de l'abbé de Clairvaux. Aussi, et on aime à constater ces traits édifiants de l'esprit chrétien, au plus fort des démêlés de Cluny et de Clairvaux, les deux chefs de ces maisons, dignes l'un de l'autre par la noblesse de leur cœur, se montrèrent constamment unis par la plus affectueuse amitié. Dans le temps même où les récriminations étaient les plus vives, ils s'écrivaient pour se consoler et adoucir leurs blessures. On pourra juger combien ces deux grands hommes s'aimaient mutuellement, par ce peu de mots que nous extrayons d'une lettre de Pierre le Vénérable :

« Si cela m'était possible, mon cher Bernard, et si Dieu le voulait, j'aimerais mieux vous être soumis par les liens les plus forts que de régner sur l'univers; car ne doit-on pas préférer à tous les biens de la terre le bonheur de demeurer avec vous? Non-seulement les hommes, mais les anges en seraient heureux... En fait de lettres, je n'en ai jamais reçu de plus agréable que celle que vous venez de m'écrire. Dès qu'on me l'eut remise, mon cœur fut saisi; et quoiqu'il se sentit animé déjà d'une grande sympathie pour vous, il devint encore plus chaud à la lecture de ces pages d'où volaient dans mon cœur les ardentes étincelles du vôtre *... »

Ces choses se passaient vers l'année 1124.

Avant de poursuivre le cours du temps, disons encore deux faits qui regardent la vie intime de saint Bernard. On n'a pas oublié Hombeline, sa sœur, qui suivait le torrent du siècle, au milieu des vanités et des plaisirs.

* Pelr. Clun., epist. xx.Voy. MabiUon, ilnn. , lib. LXVm, p. 931

VIE MONASTIQUE

Cette uobie dame, au bruit de la réputation de son frère, vint un jour en grand équipage pour lui rendre visite. Elle s'arrête à la porte du monastère, et demande à parler au révérend Père de Clairvaux.

Celui-ci, abhorrant le luxe qu'elle étalait dans ses atours, ne peut se résoudre à la voir; et ses frères, à son exemple, refusent de lui parler. Alors Hombeline, touchée au vif, exhaie amèrement sa douleur : a Je sais que je suis « une pécheresse, s'écrie-t-elle en fondant en alarmes, je sais que je suis une pécheresse! a Mais Jésus-Christ n'est-il pas mort pour les a personnes qui me ressemblent? Si mon frère « méprise ma chair, que le serviteur de Dieu a ne méprise pas mon âme I Qu'il vienne, qu'il « ordonne, qu'il commande, et je lui obéirai, « et je ferai ce qu'il me dira * 1 »

A ces touchantes exclamations, la porte du monastère s'ouvre, et Bernard se présente, accompagné de ses frères. 11 eut avec Hombeline un entretien grave, la réconcilia avec Dieu, et lui donna pour règle de conduite la règle que sa mère eile-méme avait fidèlement pratiquée.

Hombeline, saisie de respect et pleine d'allégresse, s'en retourna toute changée par la puissance de la grâce ; et dans la suite, se trouvant dégagée de ses liens, elle prit le voile religieux et mourut en odeur de sainteté ".

Cette conversion, au témoignage des historiens, fit une grande sensation parmi les dames mondaines, et servit d'exemple à plusieurs d'entre elles. La joie qu'en éprouva saint Bernard fut atténuée par la perte de Gauldry, son

oncle, le premier ae ses compagnons, qui mourut en cette même année à Clairvaux.

Les circonstances de cette mort offrent des particularités intéressantes. Nous laisserons parler un contemporain :

« Après que Gauldry eut vécu quelques années à Clairvaux avec une grande ferveur d'esprit et un zèle ardent pour la perfection chrélienne, il passa de celte vie à une vie plus heureuse. Or, environ une heure avant son trépas, il fut subitement troublé; il frémit et tout son corps s'agita d'une manière effrayante. Après cela, il redevint calme, et mourut doucement avec un visage serein et tranquille.

« Le Seigneur ne voulut pas que lesaint abbo, qui était en peine de cet accident, ignorât quelle en avait été la cause. Gauldry lui apparut la nuit en songe ; et lorsqu'il l'interrogea touchant l'état où il se trouvait, il lui répondit qu'il était parfaitement heureux. Et le Saint lui demandant quel avait été le sujet de cette horrible agitation avant sa mort, Gauldry lui répondit qu'en ce même moment deux démons l'avaient voulu précipiter dans une espèce de puits d'une épouvantable profondeur; mais que l'apôtre saint Pierre étant venu à son secours, les démons avaient quitté prise, et qu'à dater de cet instant il n'avait plus ressenti aucun trouble ^ »

Les apparitions des religieux après leur mort n'était point rares; et l'historien de Citeaux en rapporte plusieurs exemples remarquables, sur lesquels nous aurons l'occasion de revenir *.

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