‹ Œuvres de Saint Bernard (volume 4)Chapitre 204 sur 319 · Un homme plein de piété, le prieur de · texte numérisé non relu

Un homme plein de piété, le prieur de

Saint-Victor, maître Thomas, se trouvant dans l'exercice de la charité, durant un voyage que la religion lui avait fait entreprendre pour une œuvre sainte, et dans la compagnie des saints, a été, un dimanche, cruellement massacré par des impies sur mou sein et entre mes bras ; il est tombé pour la justice, et il s'est montré obéissant jusqu'à la mort. Il n'est pas besoin de prières, là où les larmes silencieuses excitent mieux la pitié et où les sanglots, interrompant la prière, traduisent l'émotion. Ces larmes et ces sanglots, sans demander la compassion, la méritent cependant; ils expriment et trahissent une douleur vraie, et ils ne peuvent être soupçonnés d'hypocrisie. Ainsi je pense que, pour imprimer au fond de votre cœur paternel la souffrance que j'éprouve, il me suffit de vous avoir raconté simplement l'affaire telle qu'elle est. Cette triste et lamentable histoire parle assez par elle-même, surtout devant vous ; et elle n'a pas besoin d'être aidée des secours de l'éloquence. Mes yeux, ouvrez les sources de vos larmes, parce que ma force m'a abandonné et que la lumière de mes regards n'est même plus avec moi *. Ce n'est pas, en effet, lui que je pleure, c'est moi-même ; pourquoi pleurerait-on celui qui par le court passage d'une mort précieuse est parvenu à la vie.

2. Qui ne donnerait plus de louanges que de larmes à un homme dont le Christ a été la vie et qui a trouvé son bien dans la mort? Je portais le nom d'évêque , il en exerçait les fonctions. En dédaignant l'honneur, il en soutenait le poids de toutes ses forces. Ainsi en réalité, il est mort pour vivre, tandis que moi je vis dans le sein de la mort. Il n'est point tombé dans ses liens, il s'en est échappé, tandis que ses douleurs m'environnent et que les torrents de l'iniquité m'envahissent. C'est donc moi, c'est moi qui suis malheureux, c'est moi qui suis à plaindre de votre mort, mon trèsdoux frère Thomas, moi qui suis sevré d'une consolation si douce, hélas I privé de si sages conseils et d'une protection si sûre. Il eût mieux valu que je mourusse à votre place, au lieu de vous survivre. Aussi ma vie se consume dans la douleur, et mes années s'écoulent dans les gémissements. L'Église s'afQigo aussi pour elle-même. C'est une perte commune, une désolation partagée ; toute la religion pleure avec moi et implore comme moi les consolations paternelles. Si Thibauld * Noterius se présente devant vous, qu'il s'apcr-

* Ps.XXXVil, 11.

* Quelques manuscrits portent Noterius, d'autres Thibauld

çoive que le Seigneur a exaucé la prière de mes larmes. Ses neveux ont été les auteurs du crime et il en a été la cause ; en a-t-il été l'instigateur, on en doute encore. Ne donnez pas d'attention à ses paroles, jusqu'à l'arrivée de celui qui doit être envoyé, et qui, vous instruisant plus amplement de la vérité, vous prémunira contre des lèvres impies et une langue trompeuse.

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