LETTRE CLVIII
(Écrite Fan 1133.)
au seigneur pape innocent sur le meurtre de maitre thomas, prieur de saint- victor de paris'.
A son très-tendre père et seigneur, à Innocent, Souverain-Pontife, Bernard, indigne abbé de Clairvaux : le peu qu'il est et qu'il peut dans le Seigneur.
i . La bête féroce qui a dévoré Joseph ne sup^ portant pas les attaques de nos chiens, a, diton, cherché un refuge auprès de votre protection. A quel degré de folie cette misérable en est-elle arrivée, pour que, errante, fugitive et tremblante sur la terre, elle ait eu l'idée de
^ Mehong est une petite ville située sur la Loire, au-dessous d'Orléans; il y avait là une église collégiale dédiée à Saint- Lefard, et le palais des évèques d'Orléans.
* Thomas, prieur de Saint- Victor, de Paris, se montrait plein de zèle pour résister à la cupidité et aux exactions dont l'archidiacre de Paris accablait le clergé. L'archidiacre, irrité, nourrissait des projels de vengeance, que ses neveux, soit qu'ils eussent deviné sa haine, soit qu'il la leur eût communiquée, exécutèrent. Etienne, évèque de Paris, se rendant, sur la prière du roi, à Cbelles, pour corriger des abus qui s'étaient introduits dans un monastère de Religieuses, avait emmené avec lui Thomas, l'abbé de Saint-Magloire, le sous-prieur de SaintjMartin et quelques autres moines, chanoines et clercs. Au re- [tour, près du château de Gournay, ils lurent attaqués par les gens d'Etienne, seigneur de Gournay, et par les neveux de Uarchidiacre, «et Thomas fut égorgé entre les bras de son évèque, qui fut lui-même menacé de mort s'il ne se retirait. Celui-ci eut encore le temps de confesser Thomas expirant et de lui donner la communion, après quoi Thomas mourut en pardonnant à ses meurtr.ers .
Etienne lança aussitôt l'anathème contre l'assassin et contre ses complices; puis, effrayé de ce forfait, Use retira à Clairvaux, d'oïl il écrivit à GeofTroi, évèque de Chartres^ légat du Saint- Siège, une lettre dont nous avons extrait les détails ci-dessus.
GeoQroi, à cette nouvelle, vola à Claii-vaux et convoqua les
fuir là surtout où elle devait avoir le plus à craindre ? Penses-tu donc, scélérat, que le siège de la suprême équité soit une caverne de voleurs ou un repaire de lions? Ta gueule, écumante de rage et de fureur, est teinte du sang encore chaud du fils, et tu te réfugies dans le sein de sa mère, et tu oses te montrer aux regards de son père? Cependant s'il demande une pénitence, il ne faut pas la lui refuser, mais s'il veut une audience, qu'ill'obtienne, je vous prie, comme celle qui fut accordée par Moïse au peuple qui avait fléchi le genou devant l'idole'; par Phinées à l'israélite fornicateur *; par Mathathias à l'homme qui sacrifiait aux démons' ; ou, pour vous proposer l'exemple d'un des vôtres, comme celle qu'Ananie et Saphire obtinrent du bienheureux Pierre * ; comme celle enfin, que donna le Sauveur à ceux qui trafiquaient dans le temple '. Ignorons-nous qu'il est des personnes dont les péchés sont connus avant le jugement* ? Est-ce que de la terre la voix du sang de ton frère ne crie pas contre toi? Pour nous, nous croyons que rame de notre martyr, auquel en ces der-' niers jours ta cruauté a donné la mort, s'est unie aux âmes des autres martyrs, que d'une voix retentissante elle crie sous l'autel et qu'elle demande vengeance avec d'autant plus de forces que son sang a été plus récemment répandu sur la terre.
2. Mais, dit-il, est-ce donc moi qui l'ai tue ? Ce n'est pas toi sans doute, mais ce sont les tiens qui l'ont fait, et à cause de toi. Si c'est par ton ordre, à Dieu de le voir et de le juger! Si tu es excusable, toi dont les dents sont des armes et des flèches, dont la langue est un glaive acéré, les Juifs non plus ne doivent pas être accusés de la mort du Christ, puisqu'ils ont eu la précaution de ne pas mettre la main sur lui. Ne pouvant plus suivant son habitude exercer ses exactions illicites sur les prêtres au moyen de son archidiaconat, parce que le bienheureux Thomas, ami et défenseur de la justice, s'y opposait avec autant de zèle que d'a-
évèques de Reims, de Rouen, de Tours, de Sens, en concile à Jouarre, pour punir les meurtriers. Lorsque les prélats furent rassemblés, ils reçurent des lettres de Hugues, successeur de saint Hugues, évèque de Grenoble, et des Chartreux, pour les coAJurer de déployer toutes les rigueurs ecclésiastiques conti'e les coupables. Ils les excommunièrent, en effet, et Innocent, averti par la lettre de saint Bernard, confirma cette sentence et y ajouta même de nouvelles peines.
On discute beaucoup sur l'époque du meurtre. Il parait établi qu'il eut lieu treize jours avant les calendes de septembre de 1133, un jour de dimanche. (Voy. Orderic. liv. xm, an 1134.)
» Exode, xxxii, 23. — « Noinb.. xxv, 7. — » I Mach.. ii, 24.— * Act., V, 1-10. — » Matth., xxi, 12.— « ITim., v,21.
dresse, cet homicide le haïssait et dans sa haine il avait coutume de le menacer de la mort. Plusieurs personnes dont on ne peut douter, rapportent aujourd'hui qu'elles l'ont entendu. Enfmqu'ildiselui-même, s'il le peut, quelautre grief ses neveux ont jamais eu contre le saint du Seigneur, pour porter sur lui leurs mains sacrilèges? Si donc c'est l'archidiacre qui a été la cause, le promoteur, et même, comme presque tous le soupçonnent, l'inspirateur de ce crime, si,dis-je,ildemeure impuni, ce que son étrange impudence a l'insolence d'espérer de votre Autorité apostolique ; combien, je me le demande, cette impunité n'enfantera-t-elle pas dans l'Église de forfaits à réprimer? Il est nécessaire que de deux choses l'une arrive : ou qu'on n'admette plus désormais aux dignités ecclésiastiques personne de noble ni de puissant selon lé siècle; ou qu'on permette librement aux clercs d'abuser à leur gré pour toutes les choses défendues de la sainteté de leurs emplois, de crainte que si par hasard quelqu'un, enflammé du zèle de Dieu, tente de les empêcher, il soit sur-le-champégorgé à main armée, comme coupable de justice. Mais que reste-t-il donc au glaive spirituel, à la censure ecclésiastique, à la loi et à la discipline chrétiennes, au respect sacerdotal, enûn à la crainte de Dieu, si par frayeur du pouvoir séculier personne n'ose plus murmurer contre l'insolence des clercs ? Que peut-il y avoir, en effet, de plus téméraire ou de plus indigne dans l'Église que de voir chacun revendiquer les dignités ecclésiastiques par la violence des armes, et non par la probité des mœurs? C'est pourquoi, mon seigneur et père, il faut, comme vous le voyez, rendre contre cet homme une décision qui serve à l'Église, afin quele salut obtenu en ce temps-ci par vous passe à la postérité et que les générations futures connaissent non seulement le forfait qu'on a osé commettre, mais encore la vengeance qui en a été tirée. Autrement, si le poison se glisse sans qu'en même temps le contre-poison le suive, il fera périr beaucoup de monde; ce qu'à Dieu ne plaise!