‹ Œuvres de Saint Bernard (volume 4)Chapitre 223 sur 319 · A EUSTAGHE, USURPATEUR DU SIÈGE DE VALENCE · texte numérisé non relu

A EUSTAGHE, USURPATEUR DU SIÈGE DE VALENCE

11 Texhorte à se souvenir de son âge, de la mort qtii s'approche et du jugement de Dieu, à se convertir et à ne pas obéir aux mauvais conseils des flatteurs.

A rillustre Eustache, le frère Bernard.

1. Je ne vous envoie pas le salut dans cette lettre, très-illustre Eustache, bien que cepen

1 Est-ce André, moine de Citeaux, frère de saint Bernard, ou cet André dont il est question dans la lettre 176, ou André de Baudement, dont paile la lettre 226 ?

s Ces trois monastères étaient celui de Bénissons-Dieu dam le diocèse de Lyon, celui des Dunes et celui de Clair-Marais, en Flandre.

^ Le Souverain-Pontife voulait mettre des Cisterciens k Rome, dans l'église de Saint- Anastase, aux Eanx-Sal viennes. Ce monastère fiit fondé en 1140, par une colonie de religieux envoyée sous la direction d'un autre Bernard, qui devint plus tard pape, sous le nom de Eugène 111. (Voy. lettre 343, 345.-— Fito, liv. m, n° 23.)

dant je le désire pour vous. Qui défend les désirs? Les lois ne commandent pas au cœur, et l'empire des princes ne s'étend pas sur lui. Il est libre, surtout si l'Esprit le conduit; car, où est l'Esprit du Seigneur, est la liberté ' . C'est là ce qui me donne aujourd'hui la hardiesse, comme si j'étais moi-même quelque ehose de grand, d'écrire à Votre Grandeur, sans avoir reçu de vous pour cela, je l'avoue, ni ordre, ni invitation, ni prière. Hais à quoi bon, si la charité l'ordonne ? Un autre peut-être en jugera autrement. Pour moi, anime d'une charité sincère, j'ai résolu, autant qu'il est en mon pouvoir, d'avertir de son salut par cette lettre un personnage illustre, de le tirer de son sommeil, de le faire rentrer en lui-même, de le disposer à la grâce. Qui sait s'il ne se convertira pas et si Dieu, lui pardonnant, ne lui laissera pas sa bénédiction ? Ou plutôt, qui ne sait combien le Seigneur de miséricorde et de pardon a déjà amassé sur lui de trésors de patience et de bonté. Enfin, Dieu en a pitié, ill'épargne, il attend, il dissimule jusqu'à présent, il fait comme un homme qui n'entend pas, qui n'a pas d'arguments à la bouche, qui tarde à frapper, qui est prêt à pardonner. Mais vous, seigneur, jusqu'à quand attendrez-vous? Jusqu'à quand, homme de bien, ferez-vous semblant de ne pas entendre? Jusqu'à quand durera votre dédain ? 11 vous est dur de regimber contre l'aiguillon *. Ignorez- vous que la bonté de Dieu vous invite à la pénitence? Combien de temps, parla dureté et par l'opiniâtreté de votre cœur, vous amasserez-vous un trésor de colère pour le jour de la colère ' ?

2. Ce n'est point par dureté peut-être, mais par honte? Qu'importe la cause, si vous périssez. 0 honte déraisonnable, ennemie du salut, étrangère à tout honneur et à toute probité I C'est bien là sans doute, comme dit le Sage, la confusion qui amène le péché *. L'homme a-t-il donc à rougir d'être vaincu par Dieu, et regarde-t-il comme un opprobre de s'humilier sous la main puissante du Très-Haut? Ce n'est pas ce que pensait le glorieux roi David : J'ai péché contre vous seul^ dit-il, et j'ai fait le mal devant vous; soyez justifié dans vos paroles^ et triomphez dans vos jugements '. Victoire souveraine, que de cédera la majesté divine ; gloire et honneur suprême que de ne pas lutter contre l'autorité maternelle de l'Église. 0 perversité 1 on n'a pas honte de se souiller, et on a honte de se purifier. Il y a une honte^ dit le Sage, qui

« Il Cor., iir, 47.— « Act., ix, 5. — • Rom., li, 4 et 5.— ♦Ecclcs., IV, 23. — » Ps. L, 6.

S. Bern. — Tome I.

amène la gloire *. C'est celle qui fait rougir de commettre le péché, si on ne rougit pas de l'avoir commis. Cette honte peut rappeler à vous l'honneur que la faute avait fait fuir, et ainsi vous ne serez pas privé au moins de la gloire dernière. Le second rang de la béatitude est à ceux dont les iniquités sont remises et dont les péchés sont voilés '. Voile glorieux dont il est dit : La gloire et la beauté sont devant sa face •.Qui m'accordera de vous voir avec ce vêtement d'or, pour que je vous d ise : Vous êtes environné de gloire et (Téclat, et vous vous êtes revêtu de la lumière^ comme d'un vêtement *. Revenez, Sunamite, revenez, pour que nous vous considérions*. Levezvous, levez-vous, revêtez-vous de force, et couvrez-vous du vêtement du salut •. Levez-vous,' vous qui dormez, sortez d'entre les morts et le Christ vous éclairera '. La louange ne vient pas des morts, pas plus que s'ils n'étaient pas *.

3. Jusqu'à quand oublierez-vous votre fin? Jusqu'à quand vous endormirez-vous dans la mort, vous, l'honneur des nobles et le désespoir des fidèles? Pendant combien de temps serez-vous obstiné contre vos inclinations, ennemi de votre gloire, rebelle à votre salut? Pourquoi persistez-vous à couronner d'une fin si difl'érente des mœurs et des actions si nobles? Comment un âge où vous devriez vous reposer dans une abondante miséricorde, porte-t-il la peine de tous vos jours passés, et n'en effacet-il pas les fautes? Pourquoi, ô douleur ! cette vieillesse, seule digne d'être respectée, est-elle privée du respect qu'on lui porte ordinairement? Pourquoi languit-elle seule, sans honneur, elle à qui il convenait surtout d'être honorée ? Ayez pitié de \otre âme en plaisant à Dieu • ? Car, ceux qui plaisent aux hommes ont été confondus, parce que Dieu les a méprisés ^*. Les jours de l'homme sont courts '* ; la mort est à la porte du vieillard. Vous avez peu de temps, bien peu de temps à passer avec ceux qui vous disent : Courage, courage. Considérez donc comme peu de chose d'être jugé par eux ou par un tribunal humain, vous qui êtes sur le point de vous présenter à Texamen des anges, et qui, infortuné, êtes poussé par la défaillance de la nature devant le tribunal terrible du Christ. Voilà le jugement auquel vous devez vous préparer, le monde auquel vous devez vous conformer, la cour dont vous devez rechercher les faveurs et redouter la

> Eccles., IV, 25. — « Ps. xxxî, 1. — • Ps. xcv, 8. — • Ps. en, 2.— » Gant., vi, 12.— « Isaîe, lit, t. — ' Éphès., V, 14. — • Eccles., xvir, 26.— • Ecclcs., xix, 24.— '• Ps. LU, 6. — «* Job., Xïv, 5.

disgrâce. Pourquoi vous troubler de l'opinion de ceux dont la louange ne pourra rien pour votre justification, ni le blâme pour votre réprobation ? Enfin, les enfants des hommes sont vains, ils ont de fausses balances, afin de donner par là une valeur mensongère à la vanité même ^

4. C'est pourquoi ceux qui vous disent heureux, vous induisent en erreur ; ils vous donnent des mots et reçoivent vos présents, vains les uns comme les autres ; mais les mots sont plus vains encore. Vous vous trompez mutuellement par votre vanité, mais vous êtes plus trompé qu'eux. Car vous donnez ce qui, en quelque sorte, a plus de prix, et vous le donnez à des ingrats qui n'en sont pas dignes, puisque ce sont vos biens, et non votre personne, qu'ils aiment; ou plutôt, ce ne sont ni vous ni vos biens qu'ils aiment, mais leurs intérêts qu'ils recherchent. Autant qu'ils le pourront, ils achèteront vos biens avec de vaines et fausses flatteries. Leurs paroles sont plus douces que l'huile, et cependant elles sont des traits acérés ". C'est pour cela que David disait : L'huile du pécheur ne oindra pas ma tête '. Ils louent le pécheur dans les désirs de son cœur, et ils bénissent l'homme injuste \ Que ce soit donc, sinon moi, au moins le Sage qui vous enseigne à vous en défier: Mon fils, dit-il, si les pécheurè cherchent à vous séduire, ne les écoutez pas *« Considérez plutôt celui qui juge avec équité ces humbles de la terre que vous ne traitez point avec la sollicitude d'un pasteur, mais que vous opprimez avec une puissance toute mondaine ; et cependant cette puissance, vous ne l'auriez pas sur eux, si elle ne vous avait été donnée d'en-haut. Mais voici votre heure et voici l'empire des ténèbres. Écoutez seulement ; Un jugement rigoureux est réservé à ceux qui commandent ^ et les puissants seront puissamment tourmentés *. Si vous craignez cela, prenez garde ; si vous le négligez, vous tomberez, et il est horrible de tomber entre les mains du Dieu vivant \ Que le Dieu unique et véritable vous préserve de ce malheur, lui qui ne veut pas la mort du pécheur, mais plutôt qu'il se convertisse et qu'il vive '. Le cœur m'inspire encore beaucoup de choses à vous dire, mais peut-être n'y prêteriez-vous pas l'oreille. Ce qui est âpre, quoique juste, ne plaît pas; ce qui est salutaire n'est pas goûté à cause de son amertume. Je mettrai donc le doigt sur ma

1 Ps. LXI, 10. — • Ps. LIV, 22. — > Ps. CXL, 5. — * Ps. IX, 24. — » Prov., I, 10. — « Sag., vi, 6. — ^ Hebr., x. 31. — ' Ëzéch., xviii, 23, 32.

bouche, jusqu'à ce que je sache comment ces paroles auront été reçues. Je vous plairai, si je puis, non par ma plume ou mes lèvres, mais par mes actes et par la vérité.

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