‹ Œuvres de Saint Bernard (volume 4)Chapitre 226 sur 319 · LETTRE CLXXXIX · texte numérisé non relu

LETTRE CLXXXIX

(Ecrite Taa 1140.)

AU SEIGNEUR PAPE INNOCENT

Snr le même sujet. Il lui exprime la douleur qu'il éprouve en voyant les erreurs d*Abeilard prendre naissance aussitôt après le schisme, et il conseille au Pontife de les arrêter.

A son très-tendre père et seigneur, à Innocent, par. la grâce de Dieu, Souverain-Pontife, le frère Bernard, dit abbé de Clairvaux ; le peu qu'il est.

i . Il est nécessaire que des scandales arrivent ; cela est nécessaire, mais cela est dur, et c'est pourquoi le Prophète dit : Qui me donnera des ailes comme à la colombe, afin que je m'envole et que je me repose * ? L'Apôtre aussi désire mourir et se reposer avec le Christ, et un autre saint disait : C'est assez, Seigneur, prenez mon âme, car

parvenu un livre certainement composé par Abeilard et qu'on appelle ordinairement Oui et Non. Un vieux manuscrit de ce livre porte cette inscription : « Commencent les sentences tirées des divines Écritures, qui semblent contradictoires : c'est pourquoi cette compilation est appelée Oui et Non. » Est-ce cet ouvrage que saint Bernard avait en vue dans ce passage, je l'ignore. Outre les Œuvres d' Abeilard que Duchène a revues,' nous avons un livre sur l'Hexaméron. Il est dédié à Héloîse. * Ps. Liv, 7.

je ne suis pas meilleur que mes pères *. J'ai maintenant quelque chose de commun avec les saints; ce n'est pas le mérite, ce sont seulement les désirs; car je voudrais, moi aussi, être retiré du milieu des hommes ; je suis vaincu, je l'avoue, par la faiblesse de mon esprit et parla tempête, mais je crains que si je suis accablé conrnie les saints, je ne sois pas comme eux trouvé prêt. Je suis las de vivre et je ne sais s'il m'est utile de mourir. Peut-être même suis-je bien loin des saints par mes désirs, car c'est l'amour d'une vie meilleure qui les presse, tandis que ce sont les scandales et les chagrins de celle-ci qui me poussent à en sortir. Enfin, il est dit : Qu'il vaut beaucoup mieux être dégagé des liens du corps et être avec le Christ •; dans les saints, c'est donc le désir, et en moi c'est la sensibilité qui prévaut; mais dans cette vie misérable ils ne peuvent point avoir le bien qu'il? désirent, et je ne puis pas ne pas avoir le mal que je ressens. Ainsi nous désirons tous d'en sortir : notre volonté est la même, mais notre but est différent.

2. Insensé, je me promettais depuis longtemps le repos, parce que la rage du Lion • s'était apaisée et que la paix était rendue à l'Église; mais c'est elle qui est dans la paix et non pas moi. J'ignorais que je fusse dans une vallée de larmes, et je ne me souvenais plus que j'habite la terre de l'oubli. Je ne m'aper-' cevais pas que sur cette terre où je réside, les épines et les ronces germent pour moi ; à celles qu'on arrache, d'autres succèdent, à celles-ci d'autres encore, et ainsi de suite sans fin ni relâche. Je l'avais entendu dire, mais aujourd'hui que je l'éprouve, la peine me le fait mieux comprendre. Ma douleur s'est renouvelée, elle ne s'est pas éteinte , les larmes m'inondent, parce que mes maux se sont accrus, et après le givre, c'est la neige qui me couvre. Qui supportera les rigueurs de ce froid? Il glace la charité pour que l'iniquité surabonde . Échappés au danger du Lion, nous tombons dans celui du Dragon * qui n'est peut-être pas moins à craindre dans l'embuscade où il se cache, que l'autre qui rugissait du haut de la montagne. Mais il n'est déjà plus en embuscade; plût à Dieu que ses écrits empoisonnés fussent encore cachés dans les bibliothèques, au lieu d'être lus dans les carrefours. Ces livres volent, et après avoir détesté la lumière, parce qu'ils son^ mauvais, ils se sont précipités au grand joui

* m Rois, XIX, 4. — « Philip., i, 23.

* C'est-à-dire le schisme de Pierre de Léon.

* Pierre Abeilard.

qu'ils ont pris pour les ténèbres. Sous le nom de lumière les ténèbres se répandent dans les villes et dans les châteaux; on verse à tous le poison présenté comme du miel ou plutôt mêlé avec le miel. On passe d'une race à une autre, d'un royaume à un autre. On forge aux peuples et aux nations un nouvel Évangile, on leur propose une foi nouvelle, on établit un autre fondement que celui qui existe; on discute sur les vertus et sur les vices sans moralité, sur les sacrements de TÉglise sans fidélité, sur le mystère de la sainte Trinité sans simplicité ni réserve. Tout nous est exposé dans un sens corrompu, extraordinaire, et différent de celui que nous avons reçu.

3. Goliath s'avance la tête haute, entouré de son orgueilleux équipage de guerre et précédé par son écuyer Arnauld de Bresce. L'écaillé est jointe à l'écaillé et le moindre souffle ne peut passer entre elles. L'abeille qui était en France a sifflé Tabeille d'Italie * et elles se sont unies contre le Seigneur et contre son Christ. Ils ont tendu leur arc et préparé leurs flèches dans le carquois pour les lancer dans l'obscurité contre ceux qui ont le cœur droit. Dans leur manière de vivre et dans leurs vêtements, ils ont les dehors de la piété, mais ils en rejettent la réalité, et ils trompent d'autant plus de monde qu'ils se transfigurent en anges de lumière, quoiqu'ils soient des anges de Satan. Goliath se tient donc avec son écuyer entre les deux armées ; il crie contre les phalanges de Jérusalem,et il jette ses insultes aux bataillons des saints avec d'autant plus d*audace, qu'il sent que David n'est pas là. Enfin, pour ra* baisser les docteurs de l'Église, il prodigue de grands éloges aux philosophes, il préfère leurs inventions et ses propres nouveautés à la doctrine et à la foi des Pères catholiques. Et tandisque tous fuient devant sa face, il s'adresse à moi, le moindre de tous, et il m'appelle en combat singulier.

4. Enfin, à sa sollicitation, l'archevêque de Sens m'a écrit pour me fixer le jour du rendezvous où cet homme devait, en la présence de l'archevêque et des autres évêques, essayer d*établirsesdogmesdétestables, contre lesquels j'avais osé protester. Je refusai d'abord, autant parce que suis un enfant, tandis que cet homme est rompu à la lutte dès sa jeunesse, que parce que je jugeais indigne de la foi, de la laisser ébranler par de petits arguments

1 AllasioQ à un passage d'Isale, chap. vu, yers. 18. L'abeille de France est Abeilard; l'abeille d'Italie estÂrnauld de Bresce. (Voy. leltrc 195, et la note.)

humains, elle qu'on sait appuyée sur une vérité si certaine et si stable. Je disais que ses écrits suffisaient pour l'accuser et que ce n'était pas là mon affaire, mais celle des évêques dans le ministère desquels il entre de juger des dogmes. Celui-ci néanmoins éleva la voix bien plus encore; il convoqua un grand nombre de personnes, il rassembla des complices. Je ne m'inquiète pas de rapporter ce qu*il a écrit de moi à ses disciples : il a publié partout qu'il me répondrait à Sens au jour indiqué. Tout le monde l'a appris, et je n'ai pu l'ignorer. J'ai dissimulé d'abord, je n'étais pas assez touché de ces rumeurs populaires. Cependant, quoique à regret et en pleurant, j'ai cédé au conseil de mes amis, qui, voyant que tout le monde se disposait à se rendre à cette assemblée comme à un spectacle, ont craint que mon absence n'accrût le scandale parmi le peuple, la force chez nos adversaires, et que l'erreur ne se fortifiât davantage, s'il ne se trouvait personne pour y répondre ou pour la combattre. Je me suis donc rendu au lieu et au jour désignés,' sans préparation et sans armes, en me bornant à repasser dans mon esprit cette parole : Ne méditez pas à l'avance comment vous répondrez^ car ce que vous aurez à dire vous sera donné sur l'heure *, et cette autre : Le Seigneur est mon auxiliaire^ je ne craindrai pas ce que l'homme pourrait me faire ". Outre les évêques et les abbés, beaucoup de personnes religieuses, de professeurs des écoles dans les villes et un grand nombre de clercs instruits se trouvaient rassejnblés. De plus, le roi était présent. Au milieu de la réunion, l'adversaire se tenant en face de nous, on produisit quelques chapitres extraits de ses livres. Mais lorsqu'on eut commencé à les lire, il ne voulut pas les entendre, et il sortit en interjetant appel contre les juges même qu'il avait choisis; nous ne croyons pas que cela soit permis. Ces chapitres, examinés par tous, ont été trouvés contraires à la foi et à la vérité. Voilà ce que j'avais à dire pour moi, afin que vous ne pensiez pas que j'ai agi avec légèreté ni avec présomption dans une affaire aussi grave.

5. Pour vous, successeur de Pierre, vous jugerez si celui quicombatlafoi de Pierre doit avoir le siège de Pierre pour asile. Vous, dis-je, qui êtes l'ami de l'Époux, vous verrez comment vous délivrerez TEpouse des lèvres injustes et d'une langue trompeuse. Mais pour parler à mon seigneur avec un peu plus de hardiesse, veillez aussi sur vous-même^ très-tendre père,

* Bïatth., X, 19.— « Ps. CXYII, 6.

et sur la grâce de Dieu qui est en vous. N'est-ce pas ce Dieu qui, alors que vous étiez un petit enfant à vos propres yeux, vous a établi audessus des nations et des royaumes? Dans quel but, sinon pour que vous arrachiez et que vous détruisiez, pour que vous construisiez et que vous plantiez. Considérez donc, je vous prie, les grandes choses qu'a faites à votre âme, à partir de ce moment et dans l'avenir. Celui qui vous a tiré de la maison de votre père et qui a répandu sur vous l'onction de sa miséricorde. Considérez tout ce que par vos mains il a fait à son Église, tout ce qu'il a arraché et détruit avec autant de puissance que de bonté dans le champ du Seigneur à la face du ciel et de la terre, enfin tout ce qu'il a heureusement construit, planté, propagé. Dieu a suscité à votre époque la fureur des schismatiques pour qu'ils fussent écrasés par vous. J'ai vu l'insensé appuyé sur de solides racines et aussitôt la malédiction est tombée sur sa beauté. J'ai vu,dis-je, J'ai vu l'impie exalté et élevé comme les cèdres du Liban, j'ai passé, et voilà qu'il n'était plus. '// faut^ dit l'Apôtre, qu'il y ait des hérésies et des schismes, afin qu'on découvre ceux qui ont une vertu éprouvée ^ Le Seigneur, je l'ai dit, vous a déjà 'éprouvé dans le schisme, et vous y a connu. Mais pour que rien ne manque à votre cou- [ronne, voilà des hérésies qui s'élèvent. Ainsi, pour mettre le comble à vos vertus et pour que [vous ne soyez pas trouvé faisant moins que les grands évoques vos prédécesseurs, saisissez, très-tendre Père, pendant qu'ils sont encore petits, ces renards qui ravagent la vigne du Seigneur, decrainteque s'ils viennent à grandir et à se multiplier, ceux que vous n'aurez pas détruits ne fassent le désespoir de vos successeurs. Us ne sont déjà plus ni si peu nombreux, ni si petits; mais au contraire, ils se sont multipliés, ils commencent à grandir et il n*y a qu'une main forte comme la vôtre qui puisse les exterminer. Jacinthe * nous a montré beaucoup de mauvais vouloir; cependant il n'a pas fait et n'a pas pu faire ce qu*il aurait désiré. Mais il m'a semblé que je devais supporter avec patience un homme qui, à votre cour même, n'a épargné ni votre cour ni votre personne. Nicolas qui est tout à moi et plus encore à vous, pourra mieux vous rapporter cela de vive voix.

* 1 Cor. XI, 19.

* Les mêmes paroles se retrooTent k la fin de la lettre 338 à flaiméhc. Quel était ce Jacinthe, oo l'ignore. Est-ce celui qoi fut plus tard créé par le pape Lucius II cardinal du titre de Saint-Marie-Cosmédin, et qui était connu sons le nom de Bobo?

' Nicolas était un moine de Clairvaux qui fut plus tard secrétaire de saint Bernard. (Voy. lettre 298 ci-dessous.)

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