LETTRE CXCIV
(Ecrite ran 1140.)
RESCRIT DU SEIGNEUR PAPE INNOCENT CONTRE LES HÉRÉSIES DE PIERRE AREILARD.
Innocent, évêque, serviteur des serviteurs de Dieu, à ses vénérables frères, à Henri, archevêque de Seus, à Samson, archevêque de Reims, à leurs suiTragants et à son très-cher fils en Jésus-Christ, à Bernard, abbé de Clairvaux : salut et bénédiction apostolique.
1 . L'Apôtre l'atteste • : Comme il n'y a qu'un seul Seigneur, il n'y a aussi qu'une seule foi. C'est sur elle, comme sur un fondement inébranlable, car personne ne pourrait en établir un autre, que repose l'Église catbolique dont la solidité n'a jamais reçu d'atteinte. Voilà pourquoi le bienheureux Pierre, le prince des apôtres, en retour de cette généreuse confession de la foi, mérita d'entendre notre Seigneur et Sauveur lui dire : Tues Pierre et sur cette pierre ie bâtirai mon Église*; désignant par la pierre la fermeté de la foi et la solidité de l'unité ca-
* Pâ. cxxxvjii, 21.—» Éphés., IV, 5 — • Matth.,xvi, 18.
tholique. Cette foi est encore la robe sans couturef de notre Rédempteur, cette robe que les soldats tirèrent au sortsans avoir pu la diviser*. Contre cette foi en effet les nations des le commencement se sont soulevées, et les peuples ont formé de vains complots ; les rois de la terre se sont rassemblés, et les princes ont conspiré contre elle * ; mais les apôtres, chefs du troupeau du Seigneur, et les hommes apostoliques qui leur ont succédé, embrasés do l'ardeur de la charité et du zèle de la justice,' n'ont pas hésité à verser leur propre sang pour la défendre et pour la propager dans le cœur des hommes. Enfin la rage des persécuteurs a cessé, le Seigneur a commandé aux vents, et une grande tranquillité a été rétablie dans rjÉglise.
2. Mais comme l'ennemi du genre humain tourne toujours en cherchant quelqu'un à dévorer, il a suscité la fourberie et la ruse des hérétiques pour attaquer la pureté de la foi. Les pasteurs de l'Église se levant courageusement contre eux, ont condamné ces dogmes pervers ainsi que leurs auteurs. L'hérétique Arius en effet a été condamné au grand concile de Nicée. Le concile de Constantinople a frapi)é l'hérétique Manès d'une juste sentence. Au concile d'Éphèse, Nestorius a reçu la condamnation due à son erreur. Le concile de Chalcédoine a également rendu une très-équitable décision contre les hérésies de Nestorius etd'Eutychès, ainsi que contre Dioscore et ses complices. De plus, le très-chrétien empereur Marcien, quoique laïque, a été embrasé d'amour pour la foi catholique, et il a écrit une lettre au très-saint pape Jean, notre prédécesseur, contre ceux qui s'efforcentde profaner les saints mystères; entre autres choses, il lui dit: o Que personne désormais, ni clerc, ni soldat, ni de quelque condition que ce soit, ne tente de traiter publiquement les matières de la foi chrétienne. Car c'est faire injure au jugement du très-vénérable synode que d'examiner encore des questions déjà jugées et sagement résolues par lui et d'élever sur elles de nouvelles discussions. Les infractions à cette loi seront frappées de la môme peine que les sacrilèges. Si celui qui se permet de traiter publiquement des matières de religion est un clerc, il sera banni de la société des clercs'.
* JeaD, XIX, 23. — « Ps. ii, !.
* Il parait s*ètre glissé ici une double erreur, quant à !« suscription de la lettre et quant au nom du pape qui existait alors. Cette lettre de l'empereur Marcien se trouve ellcctivemeiit parmi les actes du concile de Chalcédoinc, rassemblés par le
3. Nous avons été plongés dans la douleur à la lecture de votre lettre et des propositions erronées que Votre Fraternité nous a transmises; nous avons vu que, dans ces derniers jours, quand des temps périlleux approchent, les hérésies des hommes ci-dessus nonunés, et d'autres dogmes pervers et contraires à la foi catholique, commençaient à se répandre dans la doctrine très-pernicieuse de Pierre Abeilard. Mais ce qui nous console beaucoup en cela, ce dont nous rendons grâces au Dieu tout puissant, c'est qu'il ait suscité dans votre pays de tels enfants pour succéder à leur père; c'est qu'il ait voulu avoir dans son Eglise, au temps de notre apostolat, de si illustres pasteurs, qui s'appliquent à combattre les erreurs du nouvel hérétique, à préserver de toute souillure l'épouse du Christ, et à la présenter vierge et chaste à son unique époux. En conséquence, nous que l'on voitassis, quoique indigne, dans la Chaire du bienheureux Pierre et à qui le Seigneur a dit : Et toi lorsque tu auras étéconuerti^ affermis tes frères ', après en avoir conféré avec nos frères les évéques et les cardinaux, nous condamnons par l'autorité des saints canons les propositions que votre sagesse nous a adressées et tous les dogmes funestes du même Pierre ; nous condamnons aussi l'auteur et nous lui imposons, comme à un hérétique, le silence perpétuel. De plus, nous croyons que tous les défenseurs et les partisans de son erreur doivent être séparés de la société des fidèles et enchaînés dans les liens de l'excommunication.
Donné à Latran le 17 des calendes d'août.