‹ Œuvres de Saint Bernard (volume 4)Chapitre 229 sur 319 · LETTRE CXCV · texte numérisé non relu

LETTRE CXCV

(Ecrite Tan 1140.)

A L'éVÊQUE DE CONSTANCE'.

11 lui conseille de chasser Arnaald de Brcsce, qai, banni de France et d'Italie, était vena se cacher auprès de lui; ou plutôt il l'engage à le retenir prisonnier pour éviter de plus grands malheurs.

1 . Si le père de famille savait à quelle heure le voleur doit venir, il veillerait sans doute et

pape Léon le Grand, 451 : mais elle est adressée au peuple de Constantinople et non point au pape Léon, encore bien moins au pape Jean, qui monta sur le siège de Rome, plus de quatrevingts ans après la mort de Marcien.

^ Luc, XXII, 32.

' n est probable que cette lettre était adressée à l'évoque de Constance sur le Rhin. Cet évoque était alors Herman d'Arbone, qui alla trouver saint Bernard à Francfort et Temmena ensuite à Constance. (Voy. de Miraculis Bernardi\ lib. 6, cap. i.)

ne laisserait pas percer sa maison *. Savez-vous qu'un voleur de nuit s'est introduit dans une maison, qui n'est point la vôtre, mais qui est celle du Seigneur et qui vous a été confiée ? On ne peut douter que vous ne soyez informé de ce qui se passe chez vous, quand la nouvelle en a pu parvenir jusqu'à nous qui sommes si éloigné. Il n'y a pas lieu de s'étonner que vous n'ayez pas pu prévoir l'heure ni connaître l'arrivée d'un voleur au milieu de la nuit ; mais il serait surprenant que l'ayant arrêté vous ne le reconnussiez pas, que vous ne le retinssiez pas, et que vous ne l'empêchassiez pas d'emporter vos dépouilles, ou plutôt les conquêtes très- précieuses du Christ, c'est-à-dire' les âmes que le Christ a marquées de son image et rachetées de son sang. Peut-être hésitez-vous encore etvous demandez-vous qui je veux dire? Je parle d'Ârnauld de Bresce *; plût à Dieu que sa doctrine fût aussi saine que sa vie est austère. C'est, si vous voulez le savoir, un homme^ qui ne boit, ni ne mange, et qui, semblable! audémon, n'afaimet soif quedusang des âmes, Il est du nombre de ceux que la vigilance de, l'Apôtre désigne comme ayant Iss apparences de la piété, tandis qu'au dedans ils en rejettent l'es-i prit '. Le Seigneur lui-même dit d'eux : Ils viendront à vous sous des vêtements de brebis, mais ils ne sont au dedans que des loups ravissants ^. Ainsi jusqu'à ce moment, partout où cet homme s'est trouvé, il a laissé derrière lui de si honteuses et de si funestes traces, qu'il n'ose plus retourner là où il a une fois mis le pied. Il a soulevé d'une effroyable manière le pays dans lequel il est né, et il l'abouleversé. Accusé poui

> Matth., XXIV, 43.

* Otto de Frisingen {de Gesiis Frederidj lib. Ii, cap. 20) fait le portrait suivant d'Arnauld de Bresce :« Cet Amauld, originaire delà ville de Bresce, en Italie, clerc de cette église, et ordonné lecteur seulement, avait eu Pierre Abeilard pour miiltre. C'était un homme qui n'était pas naturellement d*un esprit borné,' quoiqu'il fût plus remarquable par la volubilité de sa parole que par la maturité de ses v^osées : d'ailleurs, amateur de singularité, et avide de nouveautés; les esprits de cette sorte sont enclins à imaginer des hérésies et à fomenter des schismes.' Après ses études il se rendit de France en Italie, et pritl'habitl monastique, pour tromper plus de monde, déchirant tout, mi-j nant tout, n'épargnant peisonne, diflàmant les évéques et le' clergé, persécutant les moines, ne flattant que les laïques. »Con-, damné au silence parle concile de Rome, en 1138, n fht chassé d'Italie et se réfugia à Zurich, où il se mit à i^pandre ses erreurs. Ayant appris la mort d'Innocent, il rentra à Rome au commencement du pontificat d'Eugène III; là, il souleva de nouvelles séditions . Le peuple, excité par lui, incendia les palais des princes et des cardinaux, et blessa même plusieurs de ceux-ci. -^ Amauld de Bresce fut pris à la fin, jugé, et condamné par le préfet de la ville à être brûlé ; ce qui fat exécuté.

• UTim., in, 5. — *Matth., 7, 15

cette raison, auprès du seigneur Pape, d'un horrible schisme, il a été chassé du lieu de sa naissance et contraint de jurer qu'il n'y rentrerait pas sans la permission apostolique; il a été ensuite pour le même motif expulsé du royaume de France, conune un insigne schismatique. C'est pourquoi proscrit par Pierre apôtre, il s'est attaché à Pierre Abeilard. Avec autant et même plus de violence et d'opiniâtreté que ce dernier, il a essayé de défendre toutes les erreurs déjà reconnues et condamnées par l'Eglise.

2. Au milieu de tout cela, sa fureur ne s'est pas ralentie, et il a encore le bras levé. Errant et fugitif sur la terre, il ne cesse de faire chez les étrangers ce qui lui est interdit chez les siens, semblable à un lion rugissant qui tourne et cherche quelqu'un à dévorer. Il est maintenant chez vous, comme nous l'avons appris ; il accomplit l'iniquité et dévore votre peuple comme un morceau de pain. Sa bouche est pleine de malédiction ei d'amertume ; ses pieds sont agiles pour répandre le sang; l'affliction et le malheur se trouvent le long de son passage, et il n'a jamais connula cheminde la paix. C'est un ennemi de la croix du Christ, un semeur de discorde, un fabricateur de schismes, un perturbateur de la paix, un destructeur de l'unité; ses dents sont des armes et des flèches, sa langue est une épée acérée % ses discours sont plus doux que l'huile et sont en même temps des traits de combat*. Il a coutume de séduire les riches et les puissants par ses paroles mielleuses et ses vertus feintes. Comme le dit l'Ecriture: // se tient assis en embuscade avec les riches dans des lieux cachés, afin de tuer rinnocent *. Puis, lorsqu'il sera assuré d'avoir gagné leur bienveillance et leur amitié, vous le verrez se lever ouvertement contre le clergé et s'appuyant sur la violence des gens de guerre, attaquer les évêques eux-mêmes et sévir contre tout le corps ecclésiastique. Dans une si grande extrémité, je ne sais si maintenant que vous êtes averti, vous pouvez prendre un parti meilleur et plus salutaire que celui que l'Apôtre vous conseille ; c'est-à-dire, de chasser le méchant de chez vous *. Peut-être même feriezyous mieux, comme ami de 1 époux, d'enchainer cet homme, au lieu de le chasser, afin qu'il ne puisse plus courir ça et là, ni faire le mal. C'est ce que le seigneur Pape, lorsqu'il était encore chez nous, ordonna de faire de cet hérétique dont il avait appris les méfaits; mais il ne

* Ps. LVi, 5. — « Ps. WV. 20. — » Ps. IX, 8.— * I Cor., IV, i3.

s'est trouvé personne pour accomplir cette bonne action. Enfin, si l'Écriture nous donne le sage conseil de prendre les petits renards qui ravagent la vigne, ne faut-il pas à plus forte raison enchaîner un loup grand et féroce de crainte qu'il ne fonde dans le bercail du Christ,' ne disperse les brebis et ne les égorge.

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