LETTRE CCI
A BAUDOUIN, ABBÉ DU HONASTËRB DE RIBTT *.
Il l'engage à remplir Yaillamment sa charge, ce qui exige de lui la prédication de la parole, Pexemple de la vertn, et isnrtoat Tamour de la prière.
i. La lettre que vous m'avez adressée respire l'affection que vous avez pour moi, et provoque la mienne pour vous. J'ai la douleur de ne pouvoir vous écrire à mon tour tout ce que je ressens. Je ne m'arrêterai pas à vous donner mes excuses, je sais que je parle à quelqu'un qui me connaît. Oui, vous savez sous quel far« deau je gémis et mes soupirs ne sont point ignorés de vous. Vous ne jugerez pas d'après la brièveté de ma lettre une affection qu'aucun
* Matth.,xiii, 41. — • Malach., il, 7. — ' I Cor., vi, 7.
* Ce Baudouin était distinct d*un autre Baudouin également disciple de saint Bernard et auquel sont adressées les lettres 144 et 245. Celui-ci était cardinal quand le premier était abbé du monastère de Riety. Il y avait à Riély, ville d'Italie, deux monastères de Cisterciens, Tnn appelé de Saint-Matthieu et Tautre de Saint-Pasteur. C'est oe dernier que gouvernait Baudouin. (V. UgbfiUi.)
entretien ne serait assez long pour exprimer tout entière. Le contre-temps de mes occupations pourra faire sans doute que je vous écrive laconiquement, mais non pas que je vous aime peu. Qu'une action en empêche une autre ou l'entrave, empêchera-t-elle pour cela un sentiment? Attaché à mes côtés, cher à mon cœur, je vous chérissais autant qu'une mère aime son fils unique ; je vous chérirai même absent, afin de ne point paraître avoir aimé en vous ma consolation, et non vous-même. Vous m'étiez très-nécessaire, et c'est ce qui fait mieui éclater toute la sincérité de mon amour. Au* jourd'hui, en effet, je ne serais pas privé de vous, si j'avais cherché mes propres intérêts. Hais vous voyez maintenant que, dédaignant mon avantage, je n'ai point été jaloux du vôtre, en vous plaçant dans un lieu que vous quitterez un jour pour être établi sur tous les biens de votre Seigneur.
2. Ayez donc soin qu'on trouve en vous un serviteur prudent et fidèle. Distribuez sans envie le froment céleste à vos compagnons, répandez-le sans négligence, ne vous donnez pas à vous-même ces vaines excuses d'incapacité ou d'inexpérience auxquelles vous croiriez peut-êtreou auxquelles vous feindriez de croire, car une modestie stérile ne plait pas, et une humilité contraire à la vérité ne mérite pas qu'on la loue. Soyez donc attentif à vos devoirs; chassez la timidité en considération de votre charge, agissez comme xm maître. Vous êtes nouveau, mais vous avez des devoirs, et vous en avez à partir du moment où vous vous êtes engagé. La nouveauté vous excuserait -elle auprès de votre créancier des gains que vous auriez manques? Le prêteur laisse-t-il passer sans intérêt les premiers temps de son prêt? Hais, direz-vous, je ne suis pas capable de ces fonctions ; comme si votre dévouement n'était point compté en raison de ce que vous avez, et non en raison de ce qui vous manque. Préparez-vous seulement à répondre du talent qui vous a été confié : soyez tranquille pour le reste. Si vous avez beaucoup reçu, donnez beaucoup; si vous avez reçu peu, donnez ce peu, car qui n'est pas fidèle dans les petites choses, ne le sera pas dans les grandes. Donnez tout : tout vous sera redemandé jusqu'à la dernière obole; mais on ne vous redemandera que ce que vous avez et non ce que vous n'avez pas.
3. Souvenez-vous encore de confirmer vos paroles par le témoignage de votre vertu. Que signifie cela, direz-vous? Que vos œuvres doivent s'accorder avec vos paroles, ou plutôt
•Tos paroles avec vos œuvres, en sorte que vous ayez soin d'agir avant d'enseigner. Vous agirez dans un ordre très-salutaire et très-beau, si vous portez, le premier, le fardeau que vous donnez à porter aux autres, et que vous appreniez par vous-même comment vous devez ménager le prochain. Autrement le sage se moquera de vous comme de ce paresseux qui trouve une fatigue à porter sa main jusqu'à sa bouche * ; et l'Apôtre vous répondra en disant ; Vous ^ui enseignez les autres, vous ne vous enseignez pas vous-même '. On vous accusera du vice des Pharisiens qui lient des fardeaux pesants et insupportables et les placent sur les épaules des autres, sans vouloir les remuer du doigt *. Une parole vivante et efficace, c'est l'exemple; car on persuade aisément ce que l'on dit, quand on montre que le conseil est faisable. Comprenez donc, pour la sûreté de votre conscience, que vos devoirs se résument en deux commandements : celui de la parole, et celui de l'exemple. Et toutefois, si vous êtes sage, vous en joindrez un troisième, l'amour de la prière, qui achèvera d'accomplir ce précepte, trois fois répété dans l'Évangile, de paître les brebis * : Vous saurez que vous ne manquez point au mystère de cette trinité, si vous les paissez par la parole, par l'exemple et par le fruit de saintes prières. Ainsi ces trois devoirs demeurent : la parole, l'exemple, la prière; mais des trois, la • prière est le plus grand. Car, bien que les œuvres soient, comme je l'ai dit, la vertu de la parole, c'est la prière qui donne la grâce et l'efficacité aux paroles et aux œuvres. Hélas ! on m'arrache d'ici, on m'enlève, je ne puis plus continuer; cependant, je vous prie en quelques mots, de me délivrer le plus tôt que vous le pourrez, d'un grave souci qui m'accable. Que signifie, parmi les choses dont vous vous plaignez, cette blessure qui vous est portée par une main dont vous ne l'attendiez pas; ne négligez point de vous expliquer clairement à ce sujet, car ceci me met dans une cruelle angoisse.
LETTRE CCn.
(Écrite ran IIU.) AU CLERGÉ DE SENS.
Qa'il ne fiaiut pas procéder avec irréflexioa ni avec précipitation à l'élection du nouvel évèque.
Privés de votre pasteur béni •, mes très-chers, vous devez vous occuper avec soin de lui don-
* Prov., XXVI, 15. — » Rom., ii, 21. — » Matth., xxiii, 4. — ^ Jean, xxt, 15.— > Henri auquel succéda en 1144, Hugues, abbé de Pontigny. (Voy. lettre 482.)
ner un successeur, mais en vérité il ne faut pas que cela se fasse avec précipitation, irréflexion, ni désordre, de crainte que ce que vous oseriez faire sans raison ni règle ne soitinutile, et que vous ne veniez à tomber dans les embarras de quelques-uns de ceux qui vous entourent. Que les églises voisines ^ s'il vous plaît, vous servent de leçon, et que leurs soucis éclairent votre intelligence dans la situation présente. C'est, en effet, avoir sur ses bras une importante affaire que de donner un pasteur à la noble église de Sens; entreprise assurément grave, et qu'il ne faut point commencer sans de graves délibérations. C'est pourquoi il faut attendre l'avis des évéques suffragants, il faut attendre aussi l'assentiment des religieux qui sont dans le diocèse, et traiter en commun une affaire qui est commune; Autrement, mes bien-aimés, nous aurons le regret de voir, croyez-moi, la tribulation de votre Église et votre propre confusion ; ce qui arrivera aisément, si ce que vous faites, il faut ensuite l'annuler. Indiquez donc un jour de jeûne, convoquez les évéques, appelez les religieux, gardez-vous d'oublier les solennités avec lesquelles l'élection d'un si grand prélat doit être . régulièrement célébrée. L'Esprit-Saint, nous en avons la confiance, présidera à votre choix et, en honorant votre ministère, vous attirerez l'honneur sur vous-mêmes, si, unanimes dans vos voix et dans vos sentiments, vous vous attachez à ce qui sera la gloire de Dieu et le salut du peuple.
LETTRE CCin.
(Écrite vers Tan 1140.)