LETTRE CXCIX
(Écrite l'an 1141.) AU MÊME.
Sur le même si^et.
Il le prie de confirmer la sentence rendue en faveur des religieux injustement opprimés et de ne plus prêter l'oreille aux calomnies.
Jusques à quand l'impie s'enivrera-t-il d'orgueil, et le pauvre sera-t-il persécuté ? Jusques à quand une si grande innocence sera-t-elle opprimée par tant d'impudence et cela du vivant d'Innocent ? C'est sans doute, par un efiTet de nos péchés, que mon Seigneur reconnaît si tard les imposteurs qui le trompent, et exauce si lentement ceux qui crient vers lui, au moins dans cette affaire ; car, autrement, nous savons que d'ordinaire il a l'intelligence prompte et la miséricorde facile. Au nom de Celui qui vous a choisi et qui a fait de vous le refuge des opprimés, mettez donc enfin un terme et à la
« Ps. cxxiv, 3. — « Ps. IX, 23. — » Luc, i, 74.
méchanceté de l'oppresseur et à la peine des affligés, car Tune et l'autre sont manifestes, et se sont produites au grand jour. La cause a été discutée conformément aux ordres de mon seigneur bien-aimé, et elle est terminé ; il reste à confirmer par votre autorité lasentence rendue. Si donc un menteur se présente pourcombattre le témoignage d'hommes aussi considérables que les évoques de Valence et de Grenoble, sera-t-il écouté ? Je vous en supplie encore, je më prosterne aux pieds de mon Seigneur, l'âme aussi pleine d'angoisses qu'il est possible, pour qu'il ne laisse pas détruire un saint monastère par un homme méchant et fourbe, qui, après avoir à peu près détruit le sien, n'épargnera pas le nôtre. C'est pourquoi j'ajoute avec ma hardiesse accoutumée : Si vous en croyiezvotre serviteur, vous renverriez dans son cloître cet homme qui abuse des bienfaits de votre piété; vous ordonneriez au seigneur abbé de Chaise- Dieu de mettre un saint religieux à la tête du monastère que cet autre occupe inutilement et de rendre à cette communauté une .discipline régulière. Cela serait tout à fait digne de votre apostolat, agréable à Dieu, glorieux pour le seigneur abbé de Chaise-Dieu et pour son abbaye. En outre vous sauveriez par là Tàme de cet homme ainsi que le monastère sur lequel il pèse.
LETTRE ce.
(Ecnte fers Tan 1140.)
A MAITRE CL6ER, ÉVÊQUE d'aNGERS, AU SUJET d'UN GRAVE DIFFÉREND QUI EXISTAIT ENTRE LUI ET L' ADRESSE DE FONTEVRAULT. ^
1. J'ai plus envie de pleurer que d'écrire ; mais comme il y aura de la charité dans ma lettre et dans mes larmes, je dois faire l'une, sans m'interdire, les autres ; j'écrirai pour vous, je pleurerai pour moi et pour beaucoup de petits comme moi, qui se scandalisent. Vous direz peut-être que le scandale ne vient pas de vous ; mais nierez-vous que vous en ayez été l'occa-
^ C'était sans doute Pétronille, première abbesse de Fontevraalt et à laquelle succéda Mattiilde en 1150. Pétronille avait été instituée abbesse par maître Robert, fondateur de Tordre de Fontevrault, célèbre monastère de femmes dans le diocèse de Poitiers, non loin des territoires de Tours et d'Angers. Un procès grave leur fut intenté par Ulger, évèque d'Angers, dont Orderic vante la science et la piété, in îib. xiir, p. 382 ; Ulger était monté sur son siège en 1124, après la translation de Rainauld sur le siège de Reims: il était renommé parmi tous les évoques de son temps par sa sagesse, ses mœurs et sa sainteté. Cette affaire le conduisit plusieurs fois à Rome, auprès des papes Innocent et Lucius, qui avaient pris les religieuses sous leur protection. (Voy. lettre 340.)
sion ? Je supporterais facilement le reste, si vous n'étiez pas en cause, je n'ose pas dire en faute. Ce n'est point à moi d'examiner cela ; il y a quelqu'un qui le recherchera et qui vous jugera. Malheur à celui par qui le scandale arrive : homme ou femme, quel qu'il soit, il en portera certainement la condamnation. Maintenant c'est à vous que je m'adresse ; souffrez quelques instants ma hardiesse insensée. Puisque j'ai commencé, je continuerai de parler à mon seigneur; je donnerai satisfaction, au moins en partie, au zèle et à l'affection qui m'inspirent ; je ne m'arrêterai point devant l'autorité de l'âge, je ne me laisserai pas effrayer par la dignité, je n'hésiterai pas devant l'illustre nomd^e maître Ulger : plus grand est le nom, plus grand est le scandale. C'est pourquoi je sortirai de moi-même, et j'irai jusqu'à la folie. Je reprendrai un homme plus vieux que moi ; je blâmerai un évèque, j'essaierai d'instruire un maître et de donner des conseils à un sage. La charité et l'ardeur que j'avais autrefois éprouvées pour la sainteté et pour l'honneur de votre nom, ne reculeront devant aucune audace. Si la jalousie du démon a tant soit peu fait évanouir cette odeur spirituelle que votre gloire répandait de tous côtés, ce n'est pas peu de chose pour moi, ni pour l'Église de Dieu qui avait coutume de se réjouir partout et avec tant d'allégresse à la vue de ce soleil en plein midi.
2. Mais on voit assez aujourd'hui combien vous méprisez votre propre gloire. Je vous en loue, pourvu que cela n'aille pas jusqu'à outrager Dieu. Je loue également cette fermeté avec laquelle vous ne cédez, même aux plus grandes puissances, rien de ce que vous croyez être votre droit; mais il ne faut pas que vous paraissiez en cela agir avec plus d'opiniâtreté que de constance. Qu'il serait plus glorieux et certainement plus saint de votre part de supporter courageusement l'injure qui vous a été faite, et de garder votre réputation en travaillant à la gloire de Dieu ! Car je ne sais comment vous pouvez croire votre conscience en sûreté sous le poids d'un si grand scandale. Vous n'êtes pas excusé, même en rejetant justement la faute sur autrui. Admettons qu'un autre ait causé ce scandale, assurément vous pouviez l'apaiser. N'y aura-t-il ni gloire à le faire, ni faute à s'y refuser? Si vous réprimez le mal en vous, cela vous sera compté pour la justice ; pour la gloire, si vous le réprimez en autrui. Quel que soit l'auteur du scandale, on exige de vous que vous le fassiez ces-
ser à tout prix, et nous ne tous considérons comme excusé, que si vous ne le pouvez pas. N'est-ce point le ministère des anges d'ôter les scandales du royaume de Dieu ^ Si yous dites : que nous importe, vous serez condamné par cette maxime : Ze< lèvres du prêtre gardent la science et c'est de sa bottche qu'on attend la loi, car il est l'ange du Seigneur *. Si donc, pouvant ôter le scandale, vous ne le faites pas, vous ne remplissez point votre ministère ; à vous de voir s'il n'y a nulle faute en cela. Pour moi, je dis qu'il ne suffit même pas de le remplir, mais qu'il faut encore l'honorer.
3. J'aurais encore quelque chose à ajouter ; mais je me trouve, je l'avoue, plus timide que je n'ai promis de l'être. Je ferai parler avec plus d'assurance un maître qui, évêque lui-même, ne craindra pas de présenter à un évêque la vérité nue. C'est en vous un péché, dit-il, d'avoir des procès entre vous ; pourquoi ne souffrez-vous pas plutôt la fraude ' î le miroir a été présenté, le soleil de la justice a brillé, la vérité a éclaté et la tache a paru. Que vaut donc cette je ne sais quelle petite possession maudite, pour qu'elle puisse obscurcir plus longtemps une vérité si manifeste ou empêcher une réforme si désirée ? Que Dieu vous inspire de céder à ce conseil ; je ne dirai pas qu'il vienne de moi, mais il vient de tous^ ceux qui ont pour vous le zèle que Dieu donne, mon révérend et très-honorable Père.