LETTRE CCXI
(Écrite vere Tan 1139.) AU MÊME.
Il lai recommande la cause de rarche^èq[ae de Cantorbéry et de révèqae de Londres.
Le seigneur de Cantorbéry •, homme de bien, auquel les gens de bien rendent témoignage, est injustement entraîné dans un procès, et on l'empêche par violence de se défendre.
1 Probablement Samson.
* Tbibaold, auparavant abbé du Bec.
Il se préparait à partir, car l'affaire aurait dû être terminée en votre présence ; mais le voilà arrêté par les ouragans et les tempêtes de la guerre. Que cela l'excuse auprès de vous ; cette nécessité de s'excuser lui est pénible, autant parce qu'il avait confiance en votre justice, que parce qu'il désirait ardemment contempler votre visage. Votre serviteur ajoute encore que, si ce vénérable prélat * vous adresse quelqu'autre demande, elle doit être d'autant pluspromptement accueillie que celui qui la forme en est plus digne. Puisque j'ai commencé de parler,' j'oserai dire encore à mon seigneur, que cet ancien ami, ce fidèle serviteur, ce fils dévoué, je parle de Robert, évêque de Londres, crie vers vous ; l'usurpateur qui l'a devancé sur le siège que lui-même avait obtenu par la volonté de Dieu, aliène ses gages et les terres de l'Eglise, et ne veut pas restituer ce qu'il a distrait. Ce n'est point à ma petitesse à faire voir à votre prudence si grande tout ce qu'il y a d'injuste en ce procédé, et comment il faut y porter remède
LETTRE CCXH.
(Écrite Tan 1139.)
AU MÊUB.
Il plaide chaleureusement auprès du Pontife la cause de Té- \èq[ue de Salamanque dont il vfiite Téclatante humilité.
Un personnage illustre *, naguère évêque de Salamanque, a pris la peine, en revenant de Rome, de se détourner jusqu'à la demeure de votre serviteur, et il n'a point dédaigné d'implorer l'appui d'un homme chétif comme moi. Après l'avoir entendu, je me suis souvenu de la prophétie qui dit : ùi montagnes et k$ collines seront abaissées devant Dieu; les chemins tortueux seront redressés et ceux qui sont raboteux seront aplanis '. C'est ainsi que vous savez, en vous
* Le latin dit ta^erdos; expression qui dans l'antiquité chrétienne pouvait désigner même les évèques. Saint Befnard lui conserve souvent ce sens. (Voy. lettres 61, 202, etc.)
* Trois évéques furent élus en même temps pour TEglise de Salamanque. L'un d'eux, dont il est question dans cette lettre et dans la suivante, était Pierre de Pise, qui s'était mis en poisession du siège. Le pape Innocent rappela à Rome et le dé* posa ainsi que les autres compétiteurs. Pieire revint en France» auprès des moines de Cluny et ensuite auprès de saint Bernard dont il implora la protection. Saint Bernard écrivit en sa faveur notre lettre et la lettre 203, et il aurait peut-être obtenu son rétablissement, si les archevêques de Tolède, de 2amora et dt Ségovie, envoyés à Rome par le roi Alphonse, n'avaient fait approuver l'élection de Béranger, chancelier du roi. (Voy. Nanriquez, an. 1139.)
s Isaïe, XL, 4.
jouant, humilier ce qui s'élève, comprimer ce qui fermente et réduire en de justes bornes ce qui est excessif. Cependant lorsque cet homme m'eut fait exactement l'histoire de ses tragiques aventures, je louai le juge et j'approuvai la sentence ; mais, je vous l'avoue, je fus saisi de compassion pour celui qui avait été jugé. Car il termina son lamentable récit, comme si en l'achevant il disait avec le Prophète : Après avoir été ékvéj'ai été humilié et rempli de trouble *, et ; Vous ne m'avez élevé que pour me briser *. Quoique je me rappelasse votre justice et ce courage viril que je vous connais, je me pris à songer en même temps au trésor de vos miséricordes que j'ai éprouvées en de nombreuses circonstances, et je dis : « Qui sait si le seigneur ne se retournera pas pour pardonner, et ne laissera pas derrière lui sa bénédiction. Car, en tout et pour tout, il est prêt à punir et à pardonner, à combattre les superbes et à faire miséricorde à ceux qui s'abaissent ; mais, à l'exemple du maître, il élève d'ordinaire la miséricorde audessus de la justice.» Et je me suis décidé, avec ma hardiesse accoutumée, à parler à mon seigneur, quoique je ne fusse que cendre et poussière. Ce qui donnait un appui à mon espérance, de la confiance à ma prière, des motifs à'ma compassion, c'est que je ne voyais pas cet homme s'en aller comme d'ordinaire, en s'abandonnant à soq indignation et à sa fureur, ni regagner le sol natal pour y fomenter des scandales et y tenter des soulèvements. (1 a chassé la colère, il s'est revêtu d'un esprit de douceur, et, se détournant vers vos religieux de Cluny, il s'est prosterné aux genoux des humbles, et il a eu recours à leurs prières comme à des armes puissantes qui lui étaient données par Dieu. C'est avec ces armes qu'il a résolu de combattre contre vous; c'est avec ces machines fournies par la piété, qu'il s'efforcera, dit-il, de renverser le mur de rigueur qui se dresse devant lui. Il a confiance que, îetant les yeux sur la prière des humbles, vous ne mépriserez pas leur demande, et que la pitié triomphera de celui devant lequel tremblent toutes les puissances. Rassuré moi aussi par ces raisons, je tends les mains, je fléchis les genoux, je supplie pour le «suppliant, et je dis hardiment que le malheureux doit profiter de son humilité, après avoir autant souffert de son orgueil, et qu'il ne convient pas que le châtiment du vice l'emporte sur la récompense de la vertu.
* Ps. L\xivir, 16, — * Ps. CI, H.
LETTRE GCXUL
(Écrite ran 1139.) AU MEUS.
U se plaint au Pontife de ce qne la réconciliation de Pierre de Piae, accomplie par ses soins et snr Tordre du Pape Im-mftme, ait été annulée.
Qui me fera justice de vous-même? Si j'avais un juge devant lequel je puisse vous traîner, je vous ferais bien voir aujourd'hui ce que vous méritez (je parle comme une fenune dans les douleurs de l'enfantement). U y a sans doute le tribunal du Christ ; mais loin de moi la pensée de vous y appeler, moi qui, si cela vous était nécessaire et que ce me fût possible, voudrais au contraire m'y présenter pour vous et vous y défendre de toutes mes forces. Je recours donc à celui à qui il a été donné sur l'heure présente de juger toutes choses, c'est-à-dire à vous. J'en appelle de vous à vous-même ; jugez entre vous et moi. En quoi, je vous prie, votre serviteur a-t-il tant démérité de votre Paternité, pour qu'il vous plaise de le marquer et de le flétrir du nom et de la réputation de traître? N'est-ce pas moi que votre confiance a institué votre vicaire dans la réconciliation de Pierre de Pise, pour voir si par hasard Dieu daignerait par mon entremise le faire sortir du bourbier du schisme ? Si vous le contestez, je l'établirai par le témoignage de tous ceux qui étaient alors à la cour. Cet homme après cela n'a-t-il pas été, conformément à la parole de mon seigneur, rétabli dans son rang et dans sa dignité? Qui donc a pu, par ses conseils ou plutôt par ses artifices, arracher furtivement à votre constance la révocation des grâces accordées et rendre vaine la décision qui était sortie de vos lèvres ? Si je parle ainsi, ce n'est pas que je blâme votre sévérité apostolique ni cet esprit ardent avec lequel, enfiamraé d un feu divin contre les schismatiques, vous brisez les vaisseaux delharse et, à l'exemple de Phinées, vous exterminez les fornicateurs, suivant cette parole : N'ai-je pas hai, Seigneur, ceux qui vota haïssaient, et n'ai-je pas séché de douleur à la vue de vos ennemis * ? Mais où la faute n'est pas égale, le châtiment ne doit pas l'être, et il ne convient pas d'envelopper dans la même sentence celui qui a quitté le péché et ceux qui s'y attachent jusqu'à ce que le péché les quitte. Au nom de Celui qui, pour épargner les pécheurs, ne s'est pas épargné lui-même, délivrez-moi de l'opprobre et, en rétablissant cet homme dans l'état où vous l'aviez mis, prenez soin de conserver
* Ps. cxxxviir, 2!.
«aine et intacte votre propre réputation. Je vous avais écrit une fois déjà sur cette affaire, mais comme je n'ai pas reçu de réponse, je pense que ma lettre ne vous est pas parvenue.