LETTRE CCLIV
(Écrite l'an f 136.)
A GUÉaiN, ABBÉ DU MONASTÈRE DES ALPES \
n loue le zèle que cet abbé déployait dans la vieillesse pour réformer son monastère. II dit qne la brièveté dn temps ne doit pas foire obstacle à Tamour de la perfection : qoe dans la vie spirituelle, il fant avancer toiyonrs et ne jamais s'arrêter.
A son très-révérend et très-vénérable père, au sei- * gneur Guérin, abbé des Alpes, et à tous les religieux de ce monastère, le frère Bernard, serviteur de leur sainteté : qu'ils avancent de plus en plus dans la perfection.
1 . Je vois véritablement en vous à ce moment^ mon père, se vérifier cette parole que je me souviens d'avoir lue dans les saintes Lettres : Lorsque l'homme a terminé^ cest alors quil commence^. Déjà le repos était dû à votre vieillesse, la couronne à votre mérite, et voilà que, comme un soldat nouveau sous l'étendard du Christ, vous vous excitez à de nouveaux combats et que vous provoquez encore une fois l'adversaire. Vieilli et fatigué, vous osez entreprendre l'œuvre des forts, en appelant l'antique ennemi à recommencer la lutte en quelque sorte malgré lui. En effet, contre votre coutume et contre les traditions de vos prédécesseurs', vous renoncez sous l'inspiration divine aux dignités et aux bénéfices ecclésiastiques ; vous détruisez les synagogues de Satan, c'est-à-dire ces cellules situées hors du cloître ^, et dans lesquelles trois ou quatre frères ont coutume d'habiter sans ordre ni discipline; vous fermez aux femmes le monastère * ; vous veillez avec plus de zèle qu'auparavant aux autres progrès de la piété et de la règle. Que fera le premier et le plus grand des pécheurs? Il regardera, il s'irritera, il grincera des dents, il séchera de dé-' pit, mais qu'importe. Pour vous au contraire, tandis qu'il sera dans la confusion, vous serez dans les consolations, et vous chanterez à votre Dieu : Ceux qui vous craignent me verront et se
^ Cette lettre a été écrite en 1136, année dans laqielle le monastère des Alpes a été agrégé à Tordre de Clteaux.
> Eccl., xviir, 6.
> C'est-à-dire les adoucissements à la règle introduite par les anciens religieux.
* Ces cellules étaient funestes à la règle qui ne pouTsit être observée avec un nombre de religieux aussi restreint.
* C'est-à-dire Téglisc ; chez les Bénédictins les femmes sont également exclues de la clôture. Les Cisterciens n'admettaient pas même les religieux étrangers dans leurs églises. (Voy. 0/^ derie Vitale, liv. vjii, p. 714.) Les Chartreux n'admettaient an chœur que les hâtes qui étaient des religieux. (Voy. Statuts de Guigues^ chap. 10.)
réjouiront, parce que fat mis en vos paroles toute mon espérance K II n'y a pas à craindre que celui qui ne succombe pas, même sous le poids de l'âge, soit vaincu par Tennemi. Le courage triomphe des années, les saints désirs brûlent dans le cœtir quand déjà le corps se glace ; tandis que les membres s'affaissent), l'énergie de la volonté subsiste sans atteinte et l'esprit plein d'ardeur ne sent point les faiblesses de la chair qui se ride. Il ne faut pas s'en étonner. Pourquoi donc craindrait-il que la vieille maison tombe en ruine, l'homme qui voit l'édifice spirituel s'élever chaque jour vers le ciel et s'achever pour l'éternité? Il sait avec certitude que si cette habitation terrestre est détruite, il en aura dans les cieux une autre qui est éternelle et qui n'est pas construite par les hommes, mais par Dieu *.
2. Hais, dira-t-on, si cet homme est surpris par la mort avant que son édifice spirituel soit terminé, quefera-t-il? Celui qui est parfait n'a plus de progrès à faire, mais celui qui progresse est convaincu par là de n'être pas parfait. A cela nous pouvons répondre avec toute l'assurance de la foi. Nous dirons, en effet: Ayant peu vécu, il a rempli une longue carrière *. C'est une longue carrière, en effet, que celle qui comprend tout. L'homme n*a-t-il pas traversé tous les temps, quand il est arrivé à l'éternité? Ces temps ne s'apprécient point à la longueur de la vie, mais à celle de la vertu, c'est-à-dire, que celui qui a pu i)arcourîr cette carrière, non par la multiplicité de ses années ou par le nombre de ses jours, mais par l'ardeur de son cœur et par un désir inextinguible d'avancer toujours, a prolongé à bon droit sa vie par ses mérites. 11 retient par sa vertu ce que le temps lui a ravi. Or la vraie vertu ne connaît pas de terme et letempsne la borne pas, d'où cette parole : La charité ne finira jamais^; et cette autre : La patience des pauvres ne sera pas frustrée pour toujours*; et encore : La crainte du Seigneur est sainte, et elle subsiste dans les siècles des siècles^. Le juste ne croit jamais avoir atteint au buf. Jamais il ne dit : C'est assez, mais il a toujours faim et soif de justice, en sorte que s'il vivait éternellement, il s'efforcerait autant qu'il en serait capable, de devenir toujours plus juste, et il tendrait de toutes ses forces à avancer toujours de vertu en vertu. 11 ne se consacre pas, en effet, au service de Dieu , à l'année ou pour un temps limité, comme le
i Ps. cxvrn, 74.
* I Cor., XIII, 8. • T Philip., in, 13.
— » II Cor., V, 1. — 8 Sag., iv, 13.
- » Ps. IX, 19. — • Ps. xvm, 10.
mercenaire, mais pour rétemité. Ecoutez enfin la parole du juste : De toute l'éternité^ je n'othblierai vos commandements, parce que cest par eux^ que vous m'avez donné la vie, et encore : J'ai ame^ né mon coeur à accomplir vos commandements pour l'éternité *, et non par conséquent pour un temps. Ainsi sa justice subsiste^ ^ non pas pendant un temps, mais pendant les siècles des siècles. C'est pourquoi la faim éternelle du juste mérite d'être éternellement rassasiée, et bien qu'il ait consommé sa carrière promptement, au point de vue du temps, il est considéré comme ayant rempli de longs siècles en raison de la perpétuité de sa vertu.
3. Comment enfin la brièveté de la vie pourrait-elle nuire à la piété persévérante des justes, elle qui ne peut pas servir d'excuse à la malice obstinée des réprouvés ? Le crime d'un esprit opiniâtre et inflexible, bien qu'il soit accompli dans le temps, est puni durant toute l'éternité, par la raison que ce crime, court au point de vue de la durée ou des actes, est long par l'obstination de la volonté; le pécheur ne mourrait pas qu'il ne cesserait de vouloir pécher, ou plutôt il voudrait toujours vivre pour pouvoir pécher toujours. On peut donc dire de lui dans un sens tout opposé cette même parole : Ayant peu vécu, il a rempli une longue carrière, car sa carrière remplit un long espace de temps, ou plutôt toute la suite des siècles, puisqu'à aucun moment il n'a voulu changer ses mauvaises intentions. C'est pourquoi on considère comme la perfection le désir infatigable du progrès, l'effort continuel pour atteindre à la perfection.
4. Si c'est être parfait que de travailler à le devenir, assurément ne pas vouloir progresser, c'est décheoir. Où sont donc ceux qui ont coutume de dire : Cela nous suffit; nous ne voulons pas être meilleurs que nos pères? 0 moine, tu ne veux pas avancer? Non. Tu veux donc reculer? Point du tout. Alors que veux-tu? Je veux, diras-tu, vivre comme je suis, et en rester au point où je suis parvenu. Je ne consentirai pas à devenir plus mauvais, je ne désire pas devenir meilleur. Alors tu veux ce qui ne se peut pas. Qu'est^e donc qui demeure stable en ce monde? C'est de l'homme spécialement qu'il a été dit : // fuit comme l'ombre et ne demeure ja^ mais dam le même état '. Enfin, l'Auteur même de l'homme et du monde, tant qu'il a paru sur la terre et qu'il a vécu avec les hommes, ne s'est jamais arrêté. Selon le témoignage de l'Écriture, il a passé en faisant du bien et en gué"
* Ps. cXTiU, 93. 112. — * Ps. CXI, 3. — » Job., XIV, 2.
LETTRES DE SAlM* BEANARD.
iad
rtssant tous les hommes ^ Son passage n*a poin^ été stérile, mais aussi il ne s'est point opéré avec lâcheté, avec paresse, ni avec lenteur, comme on l'a écrit de lui : // s'est ékvé comme un géant pour parcourir sa carrière '. On ne peut atteindre celui qui court, sans courir comme lui. A quoi sert-il de suivre le Christ, si l'on ne parvient à l'atteindre? Aussi saint Paul disait : Courez de façon a arriver au but *. Mettez le but de votre course, chrétien, là où le Christ a mis le but de la sienne : // a été obéissant jusqu'à la mort *,dit l'Apôtre. Donc, quoique vouscouriez, si vous ne persévérez jusqu'à la mort, vous n'obtiendrez pas la récompense. La récompense, c'est le Christ. Si donc vous vous arrêtez tandis qu'il court, vous ne vous approchez pas de lui, mais au contraire, vous vous en éloignez et vous avez à redouter ce que dit David : Ceux qui s'éloignent de vous^ Seigneur^ périront '. Si donc progresser, c'est courir, en cessant de progresser, on cesse de courir, en cessant de courir, on commence à décliner, d'où l'on voit que ne pas vouloir progresser, c'est décliner.
5. Jacob a vu une échelle et sur cette échelle étaient des anges dont aucun ne lui parut assis ou arrêté; tous semblaient monter ou descendre; ainsi on lui donnait clairement à comprendre que dans cette vie mortelle il n'y a pas de milieu entre le progrès et la décadence; de même qu'il est certain que notre corps ne cesse de croître ou de décroître, de même il est nécessaire que notre esprit progresse toujours, ou décline. Il y a cependant cette différence que l'esprit ne reçoit pas ses accroissements ou n'éprouve pas ses défaillances selon Tordre des changements de notre corps; car l'esprit est toujours plus mou et plus tiède dans un corps vigoureux et robuste, et il a au contraire plus de vivacité et d'énergie dans un corps débile et faible. C'est ce que l'Apôtre a éprouvé Sur lui-même, comme il l'atteste : Lorsque je suis a/faibli^ dit-il, alors je suis plus fort^ et îl se glorifie volontiers de ses infirmités, a/în,ajoute-t-il, £ttc la vertu du Christ habite en moi^.
6. Ce que nous établissons ainii par des exemples, nous pourrions également le vérifier de nos propres yeux, puisque nous voyons clairement en vous, mon père, ce que nous avons dit; car bien que chez vous l'homme extérieur se détruise, l'homme intérieur se renouvelle de jour en jour \ D'où vient, en effet, une si grande ardeur de renouveler votre Ordre,
*■ Act., X, 38.
» Philip., II, 8. - 'Il Cor., IV, 16.
— * Ps. xviJi, 6. — « I Cor., IX, 24.
- » Ps. LXXii, 27. — • II Cor., XII, 10.
sinon du renouvellement de votre esprit? Aîtisî l'homme de bien tire le bien du bon trésor qu'il porte en lui *; ainsi le bon arbre donne de bons fruits *. Voilà vos^ premiers, vos plus excellents fruits. Mais quel est l'arbre qui lésa produits, sinon la pureté de votre cœur? Un cœur corrompu choisirait-il et poursuivrait-il avec tant de zèle la pureté de la règle ? Un ruisseau limpide ne coule pas d'une source troublée, et une pensée pure n'émane pas d'un cœur souillé. En vous se trouve, sans nul doute, en vous se trouve ce qui nous charme, et de cette plénitude intérieure jaillit tout ce qui se répand au dehors; ce qui nous plait dans vos œuvres, brille dans votre esprit.
7. Enfants, suivez l'exemple de votre père; imitez-le, comme lui-même a imité le Christ. Dites-vous : A^ous courons, attirés par l'odeur • de ses parfums *, puisqu'en tout lieu il répand la bonne odeur du Christ •; car, sans parler de vous qui, vous trouvant avec lui, en recevez immédiatement la senteur, la suave odeur qu'exhalent ses saints désirs parvient en abondance jusqu'à nous qui sommes éloignés, et cette odeur vivifiante nous porte à la vie. Je pense que dans le ciel on en sent toute la suavité et qu'on chante avec plus d'allégresse qu'à l'ordinaire : Quelle est celle-ci qui monte par le désert comme une colonne de vapeur composée de myrrhe et dt encens et d'une poussière de parfums •; rt encore : Vos plans sont un jardin de grenadiers et de pommiers chargés de fruits '. Quiconque parmi vous n'entend pas ce concert des cîeux, cède à l'envie; quiconque ne sent pas ce parfum, est corrompu, je le dis sans vouloir blesser personne.