LETTRE CCLXXVII
(Écrite ran 1146.)
AU MÊME, POUR l'àBBÉ DE CLUlfY ^
Il le prie d'accueillir avec bienveillance Tabbé de Cluny et de le traiter avec honneur.
Il semble extravagant que je vous écrive en faveur du seigneur de Cluny et que je veuille en quelque sorte donner ma protection à un homme que tout le monde désire avoir pour protecteur. Mais si je vous écris, ce n'est pas que cela lui soit nécessaire, c'est pour satisfaire à l'amitié; je parle de celle que je lui porte. Ne pouvant accompagner en personne mon ami dans son voyage, je l'accompagne de cœur. Qui nous séparera? Ce ne sera ni la hauteur des Alpes, ni le froid des neiges, ni la longueur du chemin; encore à présent, je suis près de lui, l'assistant par cette lettre : il ne peut être nulle part sans moi. Je suis redevable à sa bonté qui m'a jugé digne d'être choisi pour cette faveur ; mais la faveur elle-même a acquitté ma dette, parce que mon devoir s'est trouvé d'accord avec mes désirs. Honorez cet homme comme un membre très-honorable du corps du Christ; c'est, si je ne me trompe, un vase d'honneur plein de grâce et de vérité, et rempli de vertus. Renvoyez-le comblé de joie, afin qu'à son retour, il puisse répandre la joie autour de lui. Daignez lui accorder les grâces abondantes qu'il mérite,afin que, lorsqu'il sera revenu, nous recevions tous de sa plénitude. S'il vous demande quelque chose au nom du Seigneur Jésus, il ne doit pas rencontrer en vous d'obstacle. Car, si vous ne le savez pas, c'est lui-même qui tend les mains aux pauvres de notre Ordre, et qui, pour nous soutenir, nous donne souvent et généreusement des biens de son Église, autant qu'il le peut sans blesser ses religieux. Mais pourquoi vous ai-je dit : Au nom du Christ, écoutez-le? Si, en efTet, comme je le soupçonne et le redoute, il vous demandait à être déchargé du gouvernement de son monastère *, qui donc, le connaissant,
• 1 Pierre le Vénérable se rendait à Rome pour visiter le pape Eugène, par déférence pour lui. Il parle de son voyage au chapitre 25, du Livre des Miracles, et dans une lettre adressée à saint Bernard, livre 6, lettre 46. « La première année du pontificat du seigneur pape Eugène, je suis allé k Rome pour le visiter, lui et notre mère commune l'Église romaine. » 11 fut dans ce voyage attaqué et dépouillé en Italie par le marquis Opijon,pui8 il recouvra ses biens avec l'assistance des habitants de Plaisance. 11 visita une seconde fois Eugène, vers 1151, et il parle du bienveillant accueil qu'il reçut, dans une lettre à saint Bernard auquel il en attribue le mérite. * Peut-être songeait-il à quitter son gouvernement et à as
pourrait croire qu'il demande au nom de Jésus? Si je ne me trompe, il est devenu, depuis que vous ne l'avez vu, plus timoré qu'auparavant et meilleur encore qu'il n'était; et pourtant on sait que, presque dès son entrée dans l'Ordre, il y a introduit de nombreuses améliorations % par exemple, pour l'observance des jeûnes, du silence, et pour les vêtements précieux et recherchés.