LETTRE CCLXXV
(Ecrite ran 1151.)
AU SEIGNEUR PAPE EUGÈNE SUR L'ÉLECTION DE l'ÉVÉQUE d'aUXERRE.
n informe le Soaverain-Poniife des circonstances de Tétection d'Aozerre et des fraudes qui y ont été commises.
Lorsque je vous écrivis pour la première fois au sujet de l'église d'Auxerre, j'avais entendu parler de la première élection ; je ne savais rien de la seconde ; mais, comme si j'avais été prophète, la suite honteuse que j'avais pressentie, est arrivée et ce que je redoutais s'est réalisé. Souvenez vous de ce qui s'est passé à Nevers *, et voyez si cette seconde élection n'a pas été effectuée par les mêmes moyens ou plutôt par les mêmes fraudes et, d'après ce qu'on dit, par la même personne, en rejetant deux candidats dont l'un était nommé, afin d'en introduire un troisième qu'ils veulent avoir. Ils se sont ensuite adressés à moi, pour que j'écrivisse en leur faveur; j'ai cru devoir envoyer un frère qui a ma confiance, afin qu'il reconnût exactementjes circonstances des deux opérations et nous en informât. Ce frère est entré flans l'Église; il s'est informé avec soin de toutes choses auprès des personnes qui y étaient rassemblées, et il a appris que ce parti ne comptait qu'un seul prêtre, Hugues, frère de ce même religieux Geoffroy *, et un seul diacre, Etienne, outre les gens de l'église qui avaient été les auteurs de l'entreprise, le chantre, l'archidiacre, et, à ce qu'on disait, le trésorier, car ce dernier ne s'y trouvait pas à ce moment. Dans l'autre parti, outre les gens de rang inférieur, neuf diacres et onze prêtres étaient d'accord ; le douzième qui est l'archiprêtre ne voulait [ se ranger d'aucun côté, et il affirmait qu'il n'avait voté ni pour l'un ni pour l'autre, quoi-
* Il répète la même chose à la lettre suivante. Il fait allusion aux troubles qui eurent lieu dans l'élection de Tévèque Raymond de Nevers. (Voyez la lettre 246.)
1 Ce GeoSroy parait être celui qu'avaient élu les foctieax. Mais enfin, Télection d* Alain prévalut. Alain avait été abbé de Larivoir, de Clleaux, dans le diocèse de Troyes. Ce fut lui qui mit la Vie de saint Bernard en abrégé. Dans les Actes des évêques d'Auxerre, le siège est présenté comme ayant été va- 'Cant pendant un ■ an. (Voyez les lettres 280 et 282, et le Traité de la Considération^ liv. ill, n» il)
qu'il préférât le premier. Cet Hugues, homme de désordre et du parti contraire, était dépositaire du sceau de l'église ' et, en le remettant, il a considéré son inclination plutôt que son devoir. Voilà comment la chose s'est passée. Pour moi, j'ajoute avec ma hardiesse accoutumée : 11 ne faut pas que la malice soit glorifiée, il ne convient pas que la sagesse soit déçue, il n'est pas bon que l'Église soit plus longtemps en suspens.
LETTRE CCLXXVI.
(Écrite Tan 1151.)
AU MÊME, APRÈS LA MORT DE l'ÉVÉQCB D'AUXBBRB.
Il informe le Pontife du testament irréligieux qu*a fait l'évèque d'Auxerre, d'après les suggestions frauduleuses du diacre Etienne ; il pense que ce testament doit être cassé pour éviter le scandale.
i . Je VOUS apprends une chose que je ne vous aurais pas cachée jusqu'à présent, si j'avais su plus tôt comment elle s'est passée. 11 y a un homme qui a fait pécher Israël *,c'estrà-dire uû saint évéque ; un homme qui, lorsque ce prélat était dans le trouhle et en quelque sorte dans l'hébétement de la mort, l'a fait mourir presque sans testament. Cet évéque, en effet, tandis qu'il n'a rien donné, ou presque rien, aux pauvres et aux églises, a, sur le conseil et les prières d'Etienne, laissé à son neveu selon la chair, jeune homme qui vit inutile dans le monde, presque tout ce qu'il avait acquis à la mense épiscopale. On dit qu'il y a sept églises, des dîmes, des prés qui sont dans la forêt particulière de l'évêque ; en outre, et c'est vne honte pour la religion, il a ordonné qu'on remit à son neveu l'argent de son mobilier et les chevaux de ses écuries ; enfin, conune celui-ci doit se rendre auprès de vous pour obtenir la confirmation de ces dons, et que ses chevaux ne suffiraient pas pour accomplir ce voyage, on lui remettra encore les chevaux du monastère. Hais quelques personnes pensent que ces donations ont été effectuées à l'insu de l'évêque, que c'est Etienne qui a écrit et scellé ce qu'il a voulu. 11 y a lieu de le croire. Car, l'année dernière, comme on supposait ce même
1 On voit par là que, dès cette époque, TÈglise d'Auxerre avait un sceau distinct de celui de l'évêque.
* Hugues, d'abord abbé de Pontigny, puis évéque d'Auxerre. Il mourut le 10 octobre 1151. Sur sa conversion miraculeuse, ses vertus et sa sainteté, lisez, Henriquei Fasc. lib. il, dist. 10, cap. 20. ~ Et S. Bernardi Vita, lib. i, cap. 3.
évéque à l'article de la mort, on lui a fait donner une église à son neveu, et après son rétablissement, il n'a point reconnu avoir fait cette donation, ainsi que nous le savons très-certainement. Enfin, qui croira qu'une personne sainte, spirituelle, ayant sa connaissance et sa liberté, ait fait un tel testament? Quel homme, même le plus mondain, dirait que c'est là le testament d'un prêtre ? Ces dispositions sontelles donc celles d'un homme sage et spirituel, qui juge de toutes choses et n'est lui-même jugé par personne? Qui enfin, dans ]e ciel ou sur la terre, si ce testament est maintenu, ne condamnerait son auteur?
2. Pour vous, serviteur de Dieu, qui tenez en main le glaive de Pierre, retranchez ce honteux opprobre de la religion, ce scandale dé l'Église, ce crime de sa personne, cette douleur et cette amertume de votre propre cœur et du cœur de tous les hommes spirituels qui l'aimaient, non selon la chair, mais selon l'esprit. Levez-vous , ô Phinées I Redressez-vous et apaisez ce désordre; redressez-vous, inflexible contre la chair et le sang, béliers avec lesquels les enfants de ce siècle s'efforceront sans nul doute d'ébranler le mur de votre constance. Vous montrerez pour l'oncle une véritable affection, si vous êtes en cette circonstance impitoyable pour le neveu.
3. Sachez encore que des personnes religieuses, le doyen de Saint-Pierre d'Auxerre et le prieur de Saint-Eusèbe, tant en leur nom, qu'en celui de l'abbé de Saint-Laurent, se préparaient à aller vous trouver pour la première élection de l'église d'Auxerre, quand leurs adversaires, par l'entremise du comte de Nevers *, les ont effrayés et empêchés de partir. Le comte lui-même, les ayant fait appeler, leur a signifié qu'ils n'eussent point à se mêler de cette affaire ; il les a retenus par des menaces terribles et publiques. Le prieur lui-même nous a été envoyé à cause de cette affaire par son abbé qui est son frère selon la chair, et par le doyen ; il nous a avoué ce fait, il s'en est plaint à nous, et il nous a prié de vous le faire savoir. Je vous le dis et je vous le répète, souvenez-vous de ce qui s'est fait à Nevers. L'ordre même exige que parfois les choses s'accomplissent en dehors de l'ordre .'Ceux qui ont le jugement droit, disent que vos clefs doivent servir, l'une pour la prudence, l'autre pour l'autorité.
I Gaillanme IV, qui succéda en 1147, à son père GaUlaume JII* retiré à la Grande- Lharlreasc. (Voyeala lettre 280.)