‹ Œuvres de Saint Bernard (volume 4)Chapitre 288 sur 319 · LETTRE CCLXXX · texte numérisé non relu

LETTRE CCLXXX

(Écrite l'an 1152.) AU SEIGNEUR PAPE EUGÈNE, POUR l' AFFAIRE

d'auxerre.

11 se plaint qu'on ait méprisé la sentence apostolique, rendue dans Taflaire de réieclion d'Auxerre et publiée par lai sur l'ordre du Souverain-Ponlifc.

i. Vous faites bien de me consoler dans mes ennuis et de relever ma faiblesse, en m'exau-

avait été donné par Hermenric et Numma son épouse, et après une longue absence ils y rentrèrent. Abeilard cela alors à lléloîsc sa solitude du Paraclet où il s'était construit un oratoire de joncs et de roseaux, qu'il avait dédié d'abord k la Sainte-Triuité,' et qu'il avait nommé ensuite Paraclet, parce qu'il y avait éprouvé quelques consolations après ses nombreux malheurs. Le Paraclet était situé près de Nogent-sur-Seine. Héloïse est quelquefois nommée Helwide. Hugues Métellus lui écrivit deux lettres sous ce nom. C'était une femme éminenle, que saint Bernard visita, et à laquelle il adressa des exhortations, d'après ce que dit Abeilard, lettre 5.

i 11 était fils de Tbibauld le Grand, comte de Champagne, auquel il succéda en 1151.

. * Cet abbé se nommait Baudouin, la lettre 401 lui est adressée ; il fut ensuite évéque de Noyon (voyez la lettre 402.) L'abbaye de Chatillon dont il est question ici, étiit une abbaye de chanoines réguliers de l'ordre de Saint- Augustin, àChatillonsur-Seine, dans le diocèse de Langres. Ce fut là que saint Bernard fit ses premières études, et ce fut lui qui plus tard y mil des réguliers. (Voyez Bemardi Vita, lib. 1, cap. 1, n« 7.) Ce qui prouve qu'il s'agit bien de ce Chatillon, c'est qu'il était assez rapproché de Clairvaux pour que l'abbé allant à Rome, pût confier son bien à saint Bernard. Beaufort était situé sur la rivière de Voire qui se jette dans l'Aube, au-dessous de Clairvaux. Dans les anciennes chartes, Baudouin est désigné comme le second abbé, et le successeor d'Aldon.

çant fréquemment et avec bienveillance pour le peu de temps que je serai encore ici-bas. Si je ne mérite pas moi-même ce que vous faites, cela est digne de vous. Ce n'est pas que j'aime à abuser d'une si grande bonté pour la satisfaction de ma volonté propre; je suis prêt, ma conscience l'atteste, à accepter avec la même égalité d'âme tout ce qu'il vous plaira de me refuser ou de m'accorder. J'aime, comme tout homme, qu'on fasse ce que je désire, mais non pas ce qui est contraire à la justice, ce qui porte préjudice à la vérité, ni enfin ce qui peut contrarier vos intentions. Je vous dis cela, pour que vous ne me soupçonniez pas, ou de ne pas remarquer vos bienfaits, ou de n'en être pas reconnaissant. Maintenant que Votre Sainteté apprenne ce que demande cette affaire. Lorsqu'on m'attaque, le mal est léger et du nombre de ceux qu'il est facile de réparer. Pour moi, je ne juge pas qu'il y ait de remède plus convenable pour les plaies de ma conscience que les opprobres ou les outrages; il n'y a donc rien qui m'émeuve pour moi-même, qui ne suis qu'un pauvre homme digne de honte et de mépris. Hais si par hasard la malice atteint jusqu'à l'Oint du Seigneur, ma patience chancelle, je l'avoue, et presque toute ma douceur m'abandonne. Ai-je jamais demandé à mon seigneur de se servir de moi pour gouverner les Églises, pour disposer des évêchés, pour créer des évêques, moi, instrument propre à ces œuvres comme une fourmi à traîner des chariots ? Vous avez voulu que cet homme fût nommé : il en était digne, si je ne me trompe, puisque ceux -mêmes qui le combattent ne trouvent rien à dire contre lui.

2. Le secret de vos bonnes dispositions a été révélé à ceux auxquels il a dû l'être: ce secret a été publié, mais nous n'en avons retiré jusqu'ici ni fruit ni avantage. Vous demanderez qui en est la cause. C'est l'homme sur qui vous vous reposiez, en qui vous espériez ; l'homme qui a la religion en haine, à qui la sagesse est à charge, que la justice épouvante et qui n'a pas craint de trahir le secret de son maître et de rendre vaine sa décision. Il n'est pas étonnant qu'il n'ait pas rougi de se montrer tel qu'il est, puisque, pour satisfaire sa propre jalousie, il n'a pas même ménagé Votre Honneur. Moi aussi, j'ai été confondu ; mais qu'importe? Je ne repousse pas la confusion, puisque l'amour de l'obéissance me l'a apportée. Le calice n'a pas passé loin de moi, mais par moi il est arrive jusqu'à vous. Qui ne sait qu'en se moquant d'une décision rendue, ou plutôt en la

violant, on atteint son auteur plus encore que ce qui l'a notifiée ? Devrait-on casser l'élection d'un homme dont on n'a pas pu décrier ^ la personne ? De deux choses l'une, ou la parole que nous avons attesté être émanée de vous sera maintenue, ou nous passerons pour menteur, comme cela a déjà lieu. Mais non; l'issue de l'affaire sera meilleure et plusdigne de votre apostolat; celui qui a été puissant dans l'iniquité ne sera pas glorifié dans sa malice.

3. Cependant votre ordre a été exécuté en partie et en grande partie. Un mandat avait été donné à trois personnes; puisque l'une le méprise et que deux y acquiescent, que restet-il à faire, sinon que votre voix supplée celle, qui manque ? Certes, vous le pouvez en toute, sûreté, vous n'avez rien à craindre du scandale de ceux dont le Seigneur a dit : Laissez-les^ ce sont des aveugles qui conduisent des aveugles^. Du reste, le peuple se réjouira, la plus saine partie du clergé, le roi lui-même, enfin toute l'Église des saints seront également dans la joie. Par la grâce qui vous a été donnée vous avez ac-. compli beaucoup de bonnes œuvres en face de notre siècle, mais aucune, je crois, ne fera plus pour votre gloire que celle-là, si vous agissez de cette façon. Je rends à ces gens le témoignage que, s'ils ont nommé plusieurs personnes religieuses, ce qui les charmait en elles, ce n'était pas leur religion, mais leur impuissance; ils

> Hagaes, évèque d'Auxerre, étant mort en 1151, les clercs voulurent selon Tosage procéder à l'élection ; mais alots un jeune homme intervint et dérendit qu'on passât outre, avant qu'il fût allé à Rome et qu'il en fîit revenu. Puis voyant ensuite qu'on n'avait pas tenu compte de sa sommation déraisonnable, il rassembla tous les partisans qu'il put trouver, et, trois jours après la première élection, il se fit élire lui-même. (Saint Ber* nard, traité de la Considération^ liv 3, ch. 2, et lettre 275.) Le pape Eugène ayant appris cet événement confia à trois personnes, dont l'une était saint Bernard, le soin de faire cette élection. Saint Bernard et un des deux autres furent d'accord ; le troisième résista ; saint Bernard fait allusion à cela dans notre lettre. Alain parait avoir été définitivement élu. Le livre des tombeaux de Clairvaux s'exprime ainsi à son égard : « A la droite du seigneur Godefroid, autrefois évèque deLangrcs, git du côté du chœur le seigneur Alain, évèque d'Auxerre, qui, élevé dès son enfance à l'Isle, ville fameuse de Flandre, prit l'habit monastique à Clairvaux sous la direction de saint Bernard. Il devint ensuite le premier abbé du monastère de Rivoire. Il le dirigea pendant douze ans ; dans la dernière année de la vie de saint Bernard, il fut élu d'un commun accord à l'évèché d'Auxerre. 11 exerça une large hospitalité envers les religieux qui fréquentaient sa maison.. Après avoir passé treize ans dans son évèché, il se démit de ses fonctions avec la permission du Saint-Siège, se retira à son cher Clairvaux et mourut la veille des ides d'octobre 1181. > A ces mots, il fut élu d'un commun accord, on voit qu'il finit par réunir les suffrages des électeurs, comme d'ailleurs saint Bernard le rapporte dans si lettre 282 au roi Louis.

« Matlh., XV, 14.

voulaient qu'elles ne pussent pas réprimer leur malice et qu'elles ne fussent pas en état de repousser la force par la force ; ils voulaient n'avoir pas à redouter la puissance de ceux dont ils n'aimaient pas la sainteté. Le comte de Nevers* ne marche pas sur les traces de son père ; il est l'ennemi de ce bien, comme de tout autre. Il couve les terres et les biens des églises, comme un lion en face de sa proie. 11 est prêt à recevoir même un sarrasin ou un juif pour être débarrassé de cet homme qui seul lui parait savoir et pouvoir résister à sa malice et à sa ruse. S'il a par des menaces et des persécutions manifestes imposé silence à quelques clercs, comme eux-mêmes nous l'ont avoué, c'est pour que le parti opposé au sien ne se glorifie pas du nombre.

4. Pour exprimer en peu de mots ce que je pense, si vous voulez, pour prix de vos soins dans cet évêché, que les monastères soient ruinés, les églises renversées, la religion tournée en dérision, le siège épiscopal lui-même, dont on désire surtout les richesses et les possessions, réduit en servitude, vous ne devez nullement permettre à l'homme de Régny • de gouverner. Où est aujourd'hui cet esprit que vous avez [déployé dans l'affaire d'York? Ne le ferez-vous 'pas sentir à celui qui renouvelle une pareille tentative? Le voilà; comme nous l'avons appris, il vient avec les mêmes intentions que celui qui a déjà soulevé la cour contre vous: si onle lui perniet, il poursuivra le même but. Nous •rappelons à votre mémoire l'afTaire de l'évêque de Londres'. Tout motif de retard a disparu ; il ne reste qu'à accomplir ce qu'il faut faire. J'ajouterais encore qu'avoir un chancelier honnête, juste * et de bonne réputation, ne contribue pas peu à la dignité apostolique, ne

^ Le comte de Nevers^ Guillaume IV, dont il est question dans la lettre 276, répandit cependant ses bienfaits sur un grand nombre d'églises. Il restitua au monastère de Vézelay les biens que son père lui avait enlevés; il donna de vastes domaines à l'abbaye de Pontigny, et, pour ne pas parler du 'reste, il répandit aussi ses générosités sur Tabbaye de Saint- Germain d'Auxerre, où il a son tombeau dans le chapitre. Son père était Guillaume III, homme très-religieux qui en U47 renonça aux honneurs, quitta le monde, se retira à la Chartreuse, où il mourut dans l'année.

* Saint Bernard désigne ainsi Alain, sans doute parce qu'il était originaire de Régny, bourg de Belgique, situé non loin d'Ypres. Cependant on pourrait dire que dans la seconde élection d'Auxerre, ce fut un religieux du monastère de Régny qui ,fut élu, et que notre lettre fut écrite en faveur de ce dernier, puisque, le dissentiment persistant, Alain fut élu dans une troisième élection.

* Esquile dont il est question dans la lettre 390.

^ Sans doute après la mort du chancelier Guy. (Voyez la kltre397.)

soulage pas peu votre administration et n'est pas d'un médiocre secours pour votre conscience. Une nomination scandaleuse est toujours funeste; mais, après avoir été longtemps délibérée, elle serait honteuse.

LETTRE CCLXXXL

A BRUNO, ABBÉ DE GDI ARA-VALLB ^

Il reprend Bruno d'avoir écrit avec imprudence et avec désordre.

Y a-t-il de la raison dans votre colère présente ? Non, ce me semble. Vous êtes condamné par vos propres paroles, que vous n'avez pas pesées avec jugement et que vous exprimez avec précipitation et avec trouble. Car voici ce que le jugement dit : Les coups d'un ami valent mieux que les baisers d'un ennemi '. Hais on me frappe sans raison, direz-vous. Soit; cependant les coups que portent nos paroles annoncent une amitié vigilante ; je n'en dis point assez : ils expriment une sollicitude paternelle. C'est pourquoi, si vous n'êtes pas coupable, nous ne vous avons point offensé; votre propre conscience vous justifie : si vous l'êtes, vous devriez vous irriter plutôt contre vous-même, que contre moi. Vous vous plaignez que je ne vous aie pas cru, comme si vous m'aviez jamais dit un mot de cela. Mais soit, j'ai cru celui qui se plaignait de vous. Comment pouvais-je vous croire ou ne pas vous croire, puisque vous ne disiez rien ? Faites ce que vous avez promis, acquittez-vous de ce que vous devez, de crainte qu'il n'arrive du scandale non-seulement entre nous, mais à cause de nous. Ayez de bons sentiments pour nous, qui en avons pour vous et qui ne nous défions pas de vous, comme vous vous en plaignez dans votre émotion, sans savoir ce que vous dites. Voilà ma réponse ; elle exprime mes sentiments.

LETTRE CCLXXXll.

(Écrite l'an 1152.) A LOUIS LE JEUNE, ROI DES FRANÇAIS,

POUR l'Élection d'auxerrb.

Il exhorte le roi k ne pas s'opposer à la promotion de Tévè<{ue élu à Attxerre.

1. Ai -je jamais voulu qu'on amoindrît en rien l'honneurdu roi et la dignité du royaume?

1 Les premières éditions portaient Clara- Valle, Clairvaux ; le texte Chara- Valle^ Cbiara-Valle, est plus correct et confirmé par des pièces de Clairvaux . Cbiara-Valle était une célèbre abbaye Cistercienne située près de Milan. 11 en est question dans la lettre 134.

« Prov. XXVII, 6.

Dieu le sait, et votre conscience, j'en suis sûr, ne m'en accusera pas. Prenez garde, au contraire, que ce ne soient pas plutôt les fauteurs du trouble dans les élections qui agissent contre vous, et qu'il y ait dans les églises des gens qui vous servent, mais qui se servent pour euxmêmes des revenus des églises. J'ai assisté, en personne, à l'élection d'Auxerre. Elle a été unanime, parce que les clercs qui s'étaient auparavant divisés en plusieurs partis, se sont enfin par la miséricorde de Dieu accordés sans contradiction. Nous connaissons parfaitement l'évéque élu : nous lui rendons ce témoignage qu'il est homme de bien. Je crois que parmi ceux qui assistaient à cette solennité^ il ne s'est trouvé personne qui doutât de votre assenti- <ment, puisqu'il était déjà donné par votre leijtre. Qui pouvait en effet penser qu'il fallût une seconde approbation, qu'une seule ne suffirait pas, alors surtout qu'aucune élection nouvelle n'avait lieu ? Faudra-t-il recourir à l'autorité du roi^ toutes les fois que les clercs seront en désaccord ? Ce ne serait conforme ni à la raison ni à l'usage. Enfin, si vous vous en souvenez, combien de fois dernièrement les 'clercs se sont-ils rassemblés dans l'église de Soissons pour faire une élection, et combien 'de fois se sont-ils séparés sans avoir pu s'entendre ni terminer l'affaire ? Je ne pense pas cependant qu'ils aient chaque fois redemandé votre consentement, qu'ils avaient une fois obtenu.

2. Les choses sont ainsi, mon seigneur et roi. Il n'y a pas de motif qui doive vous faire rejeter les élections qui se sont accomplies,puisqu'il est constant que vousavez consenti à ce qu'elles se fissent. Mais il y a des gens qui vous troublent, et qui tâchent aussi de troubler les églises, afin de poursuivre leur propre intérêt : et ce qui est plus grave, ils s'efforcent, avec une ardeur diabolique, de rompre la bonne harmonie et l'affection mutuelle du Souverain- Pontife et du roi sérénissime. A Dieu ne plaise qu'ils réussissent: quels qu'ils soient, ils porteront la peine de leurs actes et le roi fera toujours,comme il Ta fait jusqu'à présent,ce qu'un bon roi doit faire. Donnez donc promçtement des ordres plus favorables, afin que TEglise si longtemps affligée et persécutée, ne demeure pas davantage dans la tristesse. N'ayez aucun soupçon sur la personne : ou je me trompe fort, ou elle sera fidèle et au gré du Roi, Dieu me donne la confiance que vous ne contristerez pas cette multitude de saints qui sont dans cet évéché, ni moi, votre serviteur. Car, pour

dire la vérité, je n'aurais rien souffert de votre part de plus pénible que de vous voir, ce qu'à Dieu ne plaise I persister dans cette résolution.

Page 1