LETTRE CCXC
(Écrite Tan 1152.)
AU SEIGNEUR ÉVÊQUE d'OSTIE, AU SUJET DU CARDINAL JOURDAN*.
n Ini parle du légat apostolique et des honteux Bouvenirs qu'il a laissés partout.
Votre légat a passé de pays en pays et de royaume en royaume, et partout, chez nous, il a laissé de honteuses et d'horribles traces de son passage. Parcourant presque toutes les églises de France et de Normandie, et allant de tous côtés, depuis le pied des Alpes et le royaume d'Allemagne jusqu'à Rouen, cet apôtre a répandu partout, non l'Évangile, mais le sacrilège. On rapporte qu'il a commis partout des turpitudes, qu'il a emporté les dépouilles des églises, qu'il a promu de jolis garçons aux dignités ecclésiastiques dans tous les lieux où il l'a pu; que là où il ne l'a pas pu, il a tenté de le faire. Plusieurs se sont à prix d'argent délivrés de sa visite ; auprès de ceux auxquels il n'a pu parvenir, il a exercé ses exactions au moyen de ses messagers. Il s'est rendu la fable des écoles, des cours, des places publiques. Séculiers et religieux, tous en disent du mal ; les pauvres, les moines, les clercs se plaignent de lui. Les hommes de même profession que lui sont ceux qui ont le plus en horreur sa réputation et sa vie. C'est là le témoignage que rendent de lui et ceux du dedans et ceux du dehors. Tel n'était pas, non tel n'était pas le seigneur Jean Paperon*; l'Église fait son éloge
* Tim., V, 10.
* Joardan des Ursins, envoyé comme légat en Allemagne, auprès de l'empereur Conrad, en 1151.
s Jean Paperon ou Paparon, ou Papyrion, hi en 1152 envoyé comme légat en Irlande ; il y institua quatre évéchés, et réforma les mœurs de ce peuple barbare qui ne connaissait pas encore la loi du mariage.
parce qu'il a partout honoré son ministère. Lisez cette lettre à mon seigneur; à lui de voir ce qu'il faut faire d'un tel homme ; pour moi, j'ai miis ma conscience à couvert. Cependant je dis avec ma hardiesse accoutumée: Il serait bon que le Souverain Pontife en délivrât sa cour ; il aurait ainsi la conscience libre. J'avais résolu de me taire là-dessus, mais le vénérable prieur de Hont-Dieu ' m'a poussé et décidé à vous écrire. Sachez même que j'en ai dit moins qu'on n'en publie hautement.
LETTRE CCXCL
AU SEIGNEUR PAPE EUGÈNE, POUR L'ÉGLISE DE SAINT EUGENDE ' DANS LE JURA.
Le noble monastère de Saint-Eugende autrefois célèbre par sa régularité et par ses richesses est près de périr, si ce qu'on en rapporte est vrai ; et on ne peut pas n'ajouter aucune foi à ces bruits. Des maisons voisines de nous, bien connues de vous et qui dépendent de ce monastère, sont déjà en partie détruites et dépé« rissent de jour en jour sous nos yeux, à notre grande douleur. Or, nous avons appris par la rumeur publique que le mal que nous avons constaté dans les membres est bien plus g^ve encore dans la tête. Mais pourquoi vous feraisje aujourd'hui le récit de ces maux qui sont sans nombre? Le porteur des présentes, moine de ce monastère, et le prieur Archegaud, qui depuis longtemps nous est cher à cause de sa probité et de sa piété, pourront vous rapporter ce qu'ils connaissent parfaitement, quoiqu'ils ne puissent pas tout vous dire ; car qui pourrait le faire ? Il serait surprenant que tant et de si grands désordres ne vous forçassent point à lever et à laisser s'abattre le glaive apostolique qui actuellement est au repos et comme endormi. Pour moi, j'ai mis ma conscience à Tabri, mais cela ne suffit pas, si le monastère lui-même n'est pas délivré. Sa mort et sa vie sont entre vos mains.
^ Gervais était alors prieur deMont-Dien, chartreuse fondée, en 1136, par Odon de Saint-Remy, dans le diocèse de Reims. ^1 était très-aimé de saint Bernard.
* Le monastère de Saint-Eagende, anciennement Saint- Augende, fut fondé par saint Romain dans les montagnes du Jura, en un lieu appelé Coudât. Saint Eugende fut un illustre abbé de ce monastère, auquel il donna son nom. Plus tard ce nom fut encore changé pour celui de Saint-Claude ; il s*y trouve actuellement un évèché.
LETTRE GCXGn.
A UN LAIQUB.
n lai reproche de s'être efforcé de détonmer Pierre, son pareat^ d'entrer dans la Tie religieuse.
i. Sans TOUS connaître de visage, je connais Totre réputation. Elle m*a appris que vous êtes un homme sage et honoré dans le monde. Mon bien-aimé fils Pierre, qui semble beaucoup vous connaître et être lié avec vous, à qui il tient par les liens du sang, a voulu que je vous écrivisse ou plutôt que je vous répondisse; car vous lui avez écrit, et plût à Dieu que vous l'eussiez fait d'une façon digne de vous el utile pour lui. Mais il n'en a pas été ainsi. Vous avez osé engager ce nouveau soldat du Christ à quitter le service de son maître. Je vous le déclare, il y a quelqu'un qui vous en demandera compte et qui vous jugera. Vos péchés ne vous suffisentils pas, sans que vous vous embarrassiez encore dans ceux des autres, sans que vous fassiez tous vos efforts pour ramener au mal un jeune homme pénitent, et sans que vous amassiez contre vous par la dureté et par l'obstination de votre cœur, des trésors de colère pour le jour de la vengeance. Le diable, par lui-même, ne le tentait-il point assez sans vous faire son auxiliaire, vous qui êtes chrétien, vous qui êtes le guide et le parent de ce jeune iiomme ? Vous vous êtes montré un second serpent pour lui, mais vous n'avez pas trouvé en lui une seconde Eve ; il a été secoué par vos mains, mais non pas renversé, car il est établi sur la pierre ferme.
2. Cependant nous ne vous rendrons pas la pareille, mais nous vaincrons le mal par le bien : nous prions pour vous, nous formons pour vous de meilleurs souhaits, et nous vous écrivons d'une façon plus salutaire. D'abord, puisque vous passez pour sage, afin que vous soyez plus exactement ce qu'on dit que vous êtes, je vous adresse au sage qui a dit : N'empêchez pas de bien faire celui qui k peut, mais faites bien vous-même ^ si vous pouvez^. Vous avez du temps pour cela, mais jusqu'à quand en aurez-vous? Qu'est-ce que ce peu de vie qui vous reste, surtout aux approches de la vieillesse ? Ce n'est qu'une vapeur qui paraît pour un peu de temps, et ensuite s'évanouira. Si vous êtes sage, vous ne serez pas atteint par cette malédiction : J'ai vu l'insensé affermi en ses racines y et aussitôt J'ai maudit sa beauté '. Le vrai sage a raison d'appeler insensé le faux
' Prov., m, 27. — « Job., v, 3.
sage, car il sait que la sagesse de ce monde est foUe devant Dieu \ Puissiez-vous avoir la sagesse, l'intelligence, la prévoyance des fins dernières • 1 Vous sauriez ce qui est à Dieu, vous comprendriez ce qui est au monde, et vous prévoiriez ce qui est à l'enfer. Vous repousseriez ce qui vient d'en bas, vous désireriez les biens d'en haut, vous mépriseriez ceux qui sont sous votre main. Mon cœur, ou plutôt mon esprit, m'inspire beaucoup de choses à vous dire pour le salut de votre âme; mais jusqu'à ce que je sache par votre réponse comment vous aurez accueilli celles-ci, je n'syouterai rien, pour ne pas devenir importun à celui dont je désire être l'ami, et que je veux, si vous y consentez, aider à faire son salut. Nous saluons, par votre entremise, votre épouse que nous aimons dans le Christ, bien qu'elle ne le mérite guère.
LETTRE CCXCIIL
(Écrite vers Tan 1150.)
A PIERRE, ABBÉ DB CELLES ', POUR UN RELIGIEUX DE CHÉZT QUI ÉTAIT PASSÉ DANS LE HONASTÉRE DE CLAIRVAUX.
Je VOUS réponds comme vous m'avez écrit. Je ne pense pas que personne soit plus sensible que moi au chagrin du seigneur de Chézy. Mais vous n'ignorez pas, je crois, que c'est du consentement et par Tordre même de cet abbé, que ce religieux est depuis longtemps devenu des nôtres, qu'il m'a promis obéissance et que je me suis chargé de sa direction. Je ne saurais dire combien de fois à cette époque je l'ai repoussé quand il voulait venir, et renvoyé quand il se présentait. Enfin, dernièrement il est revenu, il est resté malgré moi, et je n'ai pu, d'aucune manière, le décider à s'en retourner. Il disait que, si nous le chassions, il irait plus loin, et qu'il ne rentrerait jamais dans son monastère. Mais il n'a pas même obtenu par là mon assentiment, et tout au contraire, il est
* I Cor., îii, 19. — * Deut., xxxii, 29.
' Celles était un monastère situé dans un faubourg de Troyes. Pierre en fut l'abbé, et il devint plus tard abbé de Saint-Remy de Reims, puis évéque de Chartres, mais il est plus connu sous le nom de Pierre de Celles. H écrivit lui-même deux lettres aux moines de Chésy, n^* 14 et 15 du livre 2 du Recueil de ses lettres ; aucune d^elIes ne parait relative au religieux dont parle saint Bernard. Ce religieux se nommait Adam, comme on le voit d'après deux lettres de Nicolas de Clairvaux. Pierre de Celles se glorifiait d'être le disciple de saint Bernard dont il défendit la mémoire et soutint l'opinion sur la Conception de la sainte Vierge.
entré, contrairement à mon avis. Devant cette persistance, je ne pouvais pas en conscience lui fermer la porte, et je ne puis pas le mettre dehors, surtout puisque, comme je tous Tai dit, je Tai depuis longtemps pris sous ma direction, et que je dois rendre compte de lui. Longtemps, je l'avoue, je me suis, à cause du cliagrin de cet excellent abbé, dissimulé le péril que courait ma conscience, et je me le dissimulerais encore si ce religieux avait voulu de quelque façon se rendre à mes conseils. Puisque les choses sont ainsi, c'est à vous de consoler Tabbé, d'adoucir sa tristesse, de lui faire agréer mes excuses appuyées sur des motifs si raisonnables. Enfin lui-même % comme TOUS le savez, est en suspens, et il a souvent songé à quitter son monastère. S'il voulait aujourd'hui donner suite à cette pensée, je ne l'en détournerais i)as, car il ne reste pas dans sa maison sans y trouver de grandes inquiétudes.