LETTRE CCLXXXIX
(Écrite Tan 1153.) A LA REII9E DE JÉRUSALEM.
Il rîDstniit de la manière dont elle doit se conduire ponr remplir les devoirs d'une veuve vertueuse devant Dieu et d'une reine devant les hommes.
A sa très-chère fille en Jésus-Christ, à M. ', reine de Jérusalem, Bernard, dit abbé de Clairvaux : la miséricorde qui vient de Dieu, son Sauveur.
i. Je m'étonne de n'avoir pas depuis longtemps vu de vos lettres, ni reçu vos compliments accoutumés, comme si nous avions oublié cette ancienne affection dont vous nous avez donné de nombreuses preuves. Nous avions appris, je vous l'avoue, je ne sais quels bruits fâcheux ; sans les tenir pour certains, nous nous affligions cependant que, faux ou vrais, ils eussent terni votre réputation. Cependant notre très-cher oncle André, que nous ne pouvons pas ne pas croire en toute chose, nous a par sa lettre annoncé de meilleures nouvelles : que vous vivez dans la mansuétude et la paix, que vous gouvernez votre personne et vos affaires avec prudence et d'après les conseils des gens sages, que vous aimez les frères du Temple et que vous en faites vos amis , qu'avec la sagesse que Dieu vous a donnée, vous prenez soin de prévenir habilement et prudemment, par des secours et par de salutaires conseils, les périls dont cette terre est menacée. Ce sont là assurément, oui, ce sont là les œuvres qui conviennentà une femme forte,
* Serait-ce Girard, évéque de Bethléem, dont parle Guillaume de Tyr, au commencement du livre xvii, an. il4G, et à la un de ce livre, an. 1152 : ou serait-ce l'évêque de Sidon?
* Mélisende ou Mélusine, fille de Baudouin, second roi latin de Jérusalem ; Baudouin eut ponr successeur Foulques, mari de Mélisende, qui, ayant fait une chute de cheval en poursuivant un lièvre, mourut en trois jours. Saint Bernard écrivit encore à cette rein; les lettres 206, 354 et 355. Elle avait une sœur nommée Yvère qui était religieuse. (Voy. Guillaume de Tyr, à a fin da livre xv.)
S. Bern.— Tome I.
à une humble veuve, à une reine illustre; car, quoique vous soyez reine, vous ne jugez pas indigne de vous d'être veuve, puisque, si vous l'aviez voulu, vous ne le seriez plus. Je pense qu'il n'y a pas moins de gloire pour vous à mener, surtout parmi les chrétiens, la vie d'une veuve, que celle d'une reine. L'une vous est venue par héritage, l'autre par vertu; l'une résulte de votre race, l'autre d'un bienfait de Dieu ; celle-là est un effet de votre naissance heureuse, celle-ci une conquête de votre courage. Double honneur 1 le premier selon le monde, le second selon Dieu, mais tous deux venant de Dieu. Et ne considérez pas comme un petit honneur cette viduité dont l'Apôtre dit: Honorez les veuves, celles gui k sont vraiment^. 2. Vous avez certainement devant les yeux cet avertissement amical, que l'Apôtre répétait dans ses enseignements salutaires et qui vous apprend à faire le bien, non-seulement devant Dieu, mais encore devant les hommes^, devant Dieu, comme veuve, devant les hommes, comme reine. Considérez qu'étant reine, vous ne pouvez cacher sous le boisseau vos actions dignes ou indignes ; elles sont sur le chandelier pour être vues de tout le monde. Souvenez-vous qu'étant veuve, vous n'avez plus d'époux à qui vous deviez plaire, en sorte que vous pouvez plaire uniquement à Dieu. Vous êtes heureuse,, si vous faites du Sauveur un mur qui protège; votre conscience et un avant-mur qui repousse; de vous le déshonneur. Oui, vous êtes heureuse, si, comme une veuve désolée, vous vous abandonnez tout entière au gouvernement de Dieu. Autrement, si vous ne vous gouvernez pas bien, vous ne gouvernerez pas bien les autres. La reine du Midi est venue entendre la sagesse de Salomon pour apprendre à être commandée et pour commander de la même façon. Or, il y a ici plus que Salomon *; il y a Jésus, et Jésus crucifié: confiez-vous à lui pour qu'il règne sur vous et pour qu'il vous enseigne comment vous devez régner. Apprenez, comme veuve, qu'il est doux et humble de cœur * ; apprenez, comme reine, qu'il juge les pauvres dans la justice et qu'il est l'équitable défenseur des humbles de la terre *. Ainsi, lorsque vous songez à votre dignité, considérez aussi votre viduité ; car, pour vous dire simplement ce que je pense, vous ne pourrez être une bonne reine, si vous n'êtes pas d'abord une bonne veuve. Vous demanderez à quoi l'on juge de la sainteté d'une veuve. A ces signes qu'indique l'Apôtre :
1 ITim., Y, 3.— M!Cor.,Yin, 21.— » xMatlli., xil, 42.- ♦ Matth., XI, 2d. — « Isaïc, XI, 4.
Si elle élève ses enfants^ si elle exerce l' hospitalité , si elle lave les pieds des saints] si elle secourt ceux gui souffrent persécution^ si elle s'applique à toutes les bonnes œuvres *. Si vous faites cela, vous êtes heureuse, et le bonheur vous attend. Que le Seigneur de Sion vous bénisse, mon illustre fille dans le Seigneur, vous qui êtes digne de tout respect 1 J'ai commencé par vous prévenir, j'attends de votre bonté que vous continuiez. L'occasion vous est offerte, vous n'aurez plus d'excuse si notre intimité recommencée par moi, n'est entretenue désormais par des lettres et des paroles affectueuses venues de vous.